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Entretien

ENTRETIEN : Emmanuel Wallon

Marie Raynal

Entretien avec Emmanuel Wallon (sociologue, directeur de recherches au CNRS) .

MARIE RAYNAL Emmanuel Wallon, vous êtes professeur de sociologie politique à l'université de Paris X-Nanterre, spécialiste des politiques culturelles. Vous vous intéressez aux relations entre les arts et les pouvoirs...

EMMANUEL WALLON Je les étudie surtout en Europe, à commencer par la France, en adoptant une optique comparative. Je traite souvent du théâtre et des arts du spectacle, que je suis de près, mais ma réflexion porte aussi sur la littérature, le cinéma, les arts plastiques, l'ensemble des institutions culturelles (bibliothèques, musées) et les lieux patrimoniaux. En somme, j'analyse les politiques publiques en observant les conditions de production des oeuvres et leur résonance dans l'environnement social.

MR Le panorama des politiques culturelles a changé depuis la grande époque Malraux. Des transformations se sont opérées dans la géographie des pratiques culturelles et du monde de la culture. Est-ce que vous pourriez décrire rapidement ces changements?

EW La société française n'est plus du tout la même que durant la période de fondation du ministère des Affaires culturelles sous Malraux, à savoir les années soixante. La part de la population scolarisée qui accède aux études supérieures a grandi dans des proportions considérables. En outre, le rapport entre les connaissances et les compétences, les aptitudes et l'emploi, s'est souvent dissocié. Après avoir heurté les barrières de la première embauche, un individu occupe plusieurs postes de travail au cours de sa vie. La durée de la scolarité et celle de l'insertion professionnelle se sont allongées. Le nombre d'enfants ayant grandi dans des familles éclatées ou monoparentales est beaucoup plus important. Le nombre de personnes qui connaissent un, deux, trois ou quatre grands-parents d'origine étrangère a cru dans des proportions remarquables. De plus, le ministère de la Culture n'est plus seul à mettre en oeuvre des politiques délibérées dans le domaine culturel, c'est-à-dire des mesures orientées par une doctrine, soutenues par des moyens et appliquées par des spécialistes. Les collectivités territoriales sont montées en première ligne - les communes d'abord, suivies des départements et des régions. Elles dépensent au total davantage que l'État. Par ailleurs, d'autres intervenants se distinguent. C'est le cas du mécénat culturel, encore relativement faible en France, des opérateurs privés, mais aussi des associations d'amateurs et des fédérations d'éducation populaire dont certaines ont réussi leur mutation. Enfin l'Union européenne, avec très peu de crédits, peut intervenir de façon déterminante dans certains secteurs...

MR ...sans oublier les médias.

EW Bien entendu, la transformation la plus significative tient au développement impétueux des industries dites "culturelles", qui s'occupent de communication mais aussi de sélection et de conditionnement des produits. Leur influence s'étend pratiquement sur toutes les disciplines, à l'exception partielle des arts de la représentation éphémère, comme le théâtre et ses cousins, qui ont conservé des procédés artisanaux. Cela modifie toute la problématique de l'accès des citoyens aux oeuvres. Non contents d'améliorer en priorité la proximité géographique, en construisant de nouveaux équipements, ou la disponibilité économique, en abaissant par des subventions les tarifs des manifestations artistiques et des institutions culturelles, il nous faut désormais affronter deux types de problèmes. D'une part, l'accessibilité symbolique à l'art : il s'agit de la capacité que chacun acquiert de reconnaître, comme lui étant destinés, des romans, des pièces, des tableaux, des sculptures, des films qui semblaient réservés à d'autres. D'autre part, l'accessibilité intellectuelle des oeuvres : elle implique de décrypter les codes, de comprendre les références, de maîtriser les langages. Il ne suffit pas d'aborder ni même de fréquenter les oeuvres pour se sentir familier avec elles. Il faut encore oser se faire l'interprète et le coproducteur de leur sens. Il convient donc de stimuler la faculté des individus à les choisir en connaissance de cause et à se les approprier intimement, parmi tout ce qui est mis à leur portée en surabondance et dans un temps infinitésimal par les réseaux de distribution.

MR Le panorama s'est formidablement complexifié. Quand les premiers livres de poche sont apparus, il en existait dix titres disponibles, le nombre d'objets culturels était réduit et on pouvait se les approprier. On a l'impression aujourd'hui que tout est livré en vrac, en grande quantité, dans des lieux divers et sur des supports multiples. Comment faire pour aider les jeunes à trier, à chercher "les bons objets", si tant est que l'on puisse les qualifier ainsi?

EW La première difficulté à laquelle sont confrontés les pédagogues et les médiateurs consiste à définir ce que la loi du 23 avril 2005 "pour l'avenir de l'école" appelle un "socle commun de connaissances". Le patrimoine national et le répertoire des oeuvres de "haute culture", même si on les sélectionne selon les critères anciens, se sont fortement élargis et internationalisés. Dans le domaine littéraire, par exemple, les traductions couvrent un champ beaucoup plus étendu ; la cinéphilie d'aujourd'hui s'intéresse au Sud-Est asiatique ; les galeries et les centres d'art contemporain consacrent les réalisations d'artistes brésiliens ou sénégalais. Les oeuvres reconnues, dites légitimes, qui peuvent parfois même sembler sacralisées, s'avèrent plus difficiles à appréhender dans ce foisonnement de langues et de styles.

La seconde difficulté consiste à fournir, pour chacune de ces oeuvres, des clés qui se prêtent à un maniement commode. Ainsi, la musique savante de notre temps continue ses recherches et ses découvertes à l'intention d'une partie fort restreinte de la population, la majorité des auditeurs restant fidèles à des cadres acoustiques et à des critères d'entendement qui sont largement hérités du XIXe siècle. Hors de la tonalité et de la mélodie, point de salut pour leurs oreilles ! Toute une production de la seconde moitié du XXe siècle et de l'amorce du XXIe leur paraît hors de portée, alors que, sur un strict plan technique, elle pourrait circuler sur les CD, les baladeurs et les postes de radio aussi allégrement qu'une cantate de Bach ou une sonate de Chopin.

Cette situation ne présente pas que des aspects négatifs. L'accès d'une partie désormais très importante de la société à l'enseignement secondaire - et même supérieur - offre de nouvelles possibilités de partage. Des artistes résolus à se rendre directement au-devant du public, que ce soit dans l'espace urbain, dans l'école ou dans des lieux confinés comme l'hôpital ou la prison, suscitent des occasions d'échange enrichissantes. La demande sociale s'enhardit vis-à-vis de l'art. À travers elle s'exprime, plus ou moins consciente, l'exigence d'un droit vital à jouir de qui n'est pas étroitement borné par l'utilité dominant le monde marchand. L'amélioration du niveau de vie moyen, qui se vérifie à long terme, bien que plusieurs catégories voient leurs revenus stagner et que les écarts de richesse augmentent aux extrêmes, renforce un appétit d'émotions, de sensations, de réflexions que l'art excite et satisfait. Au contraire, la pauvreté, le chômage, la carence de logement interdisent une telle quête. Devant un tableau si contrasté, les partisans de l'action culturelle sont privés d'un mode d'emploi ou d'un protocole qui pourrait être appliqué partout et en tous lieux afin de garantir l'appropriation des oeuvres par le plus grand nombre d'individus.

MR Vous évoquiez un "socle commun", mais quand on parle de culture, de quoi s'agit-il précisément ? On pourrait dire par provocation que tout est culture, que le fait d'apprendre est en soi un acte de culture. Quelle est la place de l'art dans cette acception du mot?

EW La définition du mot culture qui régnait il y a une cinquantaine d'années se rabattait encore sur la "haute culture", dite aussi "culture cultivée", constituée par l'héritage intellectuel des couches sociales qui disposent d'un accès aisé à des gisements de connaissances, à un répertoire d'oeuvres mais aussi au substrat matériel de ces oeuvres. Les privilégiés possèdent non seulement des notions de latin et de solfège, mais encore des bibliothèques, des discothèques, ainsi que des commodités pour assister aux concerts et visiter les musées. Ils bénéficient donc de ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelle un "capital culturel". Quand on parle de culture aujourd'hui, la définition anthropologique l'emporte souvent. On englobe dans ce terme aussi bien les techniques que les coutumes, les connaissances et les savoir-faire que les croyances et les compétences, au point que l'on doive préciser d'emblée si l'on traite de culture savante ou de culture populaire, de la civilisation européenne, des valeurs nationales, ou bien des traditions d'une ethnie ou d'une communauté particulière. Bref, on a affaire à un mot-valise. Rien de ce qui était concédé jadis à la nature ne paraît de nos jours échapper à la culture. Cette expansion sémantique révèle l'importance de plus en plus grande qu'occupent les activités cognitives dans la vie quotidienne et dans l'économie hyper-industrielle. La vogue du substantif culture et la mode de l'adjectif culturel suggèrent aussi le besoin de plus en plus fort que nous éprouvons de sauvegarder la part de l'imaginaire dans des existences percluses de contraintes et réglées par des forces hors du contrôle des individus.

Dès lors, si l'art est réaffirmé comme porteur de valeurs spécifiques, dégagées des anciens attributs techniques qui se perpétuent dans l'artisanat, c'est parce qu'il vient apporter la différence, l'exception, la singularité dans le fatras culturel. Par son travail, il élargit et creuse à la fois la culture ambiante. Chaque fois que l'art agit, il introduit un écart par rapport aux normes de la représentation. Bien qu'il puisse être lui-même imité et dupliqué, ses opérations ne se bornent pas à la reproduction de l'existant. Soit elles permettent d'éclairer le réel d'une façon qui n'avait pas encore été conçue, soit elles apportent au monde de nouveaux éléments et des événements inconnus. L'art produit littéralement de l'inouï, du non perçu, du pas déjà-vu. Pour paraphraser une formule que Jean-Luc Nancy applique à la philosophie, il sert à "décaper les significations déposées".

MR Comment faire cependant pour que cette culture parvienne à ceux qui n'en sont pas les récepteurs immédiats ? On a souvent l'impression que, pour ce qui concerne les habitants des quartiers populaires ou ceux qui ne détiennent pas la culture légitimée, l'objectif est surtout de leur apporter la culture comme un supplément d'âme, avec des effets supposés bénéfiques non seulement pour leur acculturation, mais aussi pour la pacification de ces populations, notamment des jeunes. N'est-ce pas une manière restrictive de cerner l'enjeu?

EW Le volontarisme culturel qui s'est répandu depuis 1981, alimenté par des subventions publiques elles-mêmes nourries d'un discours de plus en plus consensuel, n'est pas exempt d'arrière-pensées relatives à la paix sociale. Il faut toutefois noter que l'exigence culturelle vient après beaucoup d'autres problèmes sur l'agenda des pouvoirs. Bien que les conservatoires, les bibliothèques, les musées et les théâtres aient ouvert leurs portes un peu partout, on déplore encore l'absence d'infrastructures de cette sorte dans bien des quartiers. Çà et là, des instances de délibération et des organes exécutifs opposent encore une résistance à l'impératif artistique, fût-il paré de vertus économiques ou éducatives, sociales ou sécuritaires. C'est la raison pour laquelle la distinction entre la culture et l'art garde sa pertinence. L'Éducation nationale est tout entière dévouée à la mission de diffuser la culture et de transmettre des connaissances, mais cette même institution est plus réticente quand il s'agit d'épanouir la faculté d'imagination et d'initier aux matières de la sensibilité. Le conflit entre cognition et émotion, entre savoirs et sensations, ressurgit avec toute sa force dans les débats sur l'école. Les pédagogues sont régulièrement accusés d'être des démagogues qui flattent l'instinct ludique des enfants, parce qu'ils proposent des pratiques artistiques jugées récréatives au détriment de l'acquisition des notions de base. De l'autre côté, des militants de la cause artistique contestent les programmes officiels et critiquent les hiérarchies académiques qu'ils accusent de perpétuer une vision trop rigide de la transmission.

Les querelles s'exacerbent dès qu'il est question d'art et pas seulement de culture, c'est-à-dire quand il s'agit d'accueillir l'originalité et la subjectivité. Et la difficulté augmente lorsque la forme nouvelle n'a pas encore été consacrée par un établissement de renom, une presse unanime, un prix prestigieux. La société réclame du neuf, mais la collectivité rechigne à l'inédit.

La logique de rentabilité qui gouverne la plupart des activités du marché tend à éliminer les oeuvres qui n'ont pas encore coalisé une large audience, ou qui visent de façon trop précise un public étroit, surtout si ce dernier n'est pas réputé solvable. La nécessité de rafraîchir et de diversifier l'offre favorise tout de même le lancement de nouveaux titres et de nouvelles têtes. Hélas ! le couperet tombe vite. Les réalisations et les pratiques qui ne drainent pas assez de recettes doivent alors obtenir une protection pour y échapper. Cette garantie, cette légitimité si l'on préfère, procède souvent de motifs extérieurs à la sphère de l'art. Bien que le geste artistique vaille avant tout par sa gratuité, dont les humains ont un besoin vital pour tolérer l'empire de l'utilité, il lui faut prouver ses retombées dans l'ordre des usages. Une justification en termes pédagogiques paraît la plus honorable : on dira que l'art enseigne par l'exemple. Le lexique éthique ou civique est également mis à contribution : l'art prêcherait la tolérance parce qu'il ouvre à l'altérité. Ou, plus prosaïquement : on va faire écouter de la musique aux enfants, puisqu'il est connu que "la musique adoucit les moeurs"... Le développement économique fournit un bon registre, avec la variante du tourisme culturel.

Mais les élus se montrent surtout perméables au thème de la cohésion sociale : un concert, un spectacle ou un festival doit permettre la communion des habitants à l'échelle de la cité ou de la région. Les esprits chagrins dénoncent cette instrumentalisation de l'art, comme si elle n'était pas autrement à craindre dans les cercles confinés de sa célébration par une élite d'initiés. La force d'une oeuvre, l'évidence d'un geste, l'intensité d'une interprétation peuvent s'imposer sur l'arrière-plan politique - que ce soit dans un quartier, une entreprise, une école, un hospice -, du moment que l'artiste parvient à dépasser la demande sociale sans la mépriser pour autant.

MR Ce que vous dites fait notamment écho à une difficulté du monde scolaire. Certes, l'art est gratuit, puisqu'il n'a pas d'objectif de rentabilité ou d'efficacité. Mais le temps de l'école est soumis à ces critères. Chaque heure d'enseignement compte : il y en a cinq par semaine dans certaines disciplines, ou deux, ou encore moins. On se doit donc de faire des choix drastiques pour que les enfants accèdent le mieux possible à la culture.

EW Les artistes ne vivent pas hors du temps. Ils n'ont pas les moyens de dilapider leurs heures. Ils doivent au contraire les concentrer dans une matière, les mouler dans des formes. Ils inscrivent une pensée et une expérience dans le langage qui leur est propre, afin de les partager, c'est-à-dire de leur donner libre cours en sorte que d'autres s'en emparent. Leurs hautes exigences se confrontent à de sévères disciplines et la plupart travaillent dans des conditions rigoureuses, si bien qu'ils sont parfaitement capables d'exposer à des élèves en butte à l'échec, à des personnes aux prises avec la nécessité, à des publics en difficulté économique, le rapport très particulier qu'ils établissent entre contrainte et liberté. Plasticiens, comédiens, danseurs, jongleurs ou cinéastes, ils viennent proposer des solutions d'émancipation à l'endroit de la plus forte pesanteur. Celles-ci ne sont peut-être ni radicales, ni générales. Elles ne révolutionneront pas la course du globe, mais elles proposent à chacun, dès lors qu'il accepte d'explorer cette voie, d'exercer son jugement et son libre arbitre de manière plus intense. Le potentiel d'efficience de ces interventions est donc énorme, à condition d'admettre que le rendement attendu échappe aux barèmes usuels. L'art ne nie pas la nécessité : il cherche à desserrer son étau, à percer son carcan.

L'instrumentalisation est programmée au stade de la commande. Les collectivités publiques financent une installation, invitent une équipe en résidence ou subventionnent une compagnie : à l'article principal du contrat, qui consiste en la réalisation de livres, de sculptures, de spectacles ou de performances, elles attachent une série de demandes touchant à la promotion du territoire, à l'animation des quartiers, à l'intégration des immigrants, au dialogue entre les générations. Cette attente n'est pas à négliger. Tout en fouillant dans la psyché, les pratiques artistiques ont souvent un caractère collectif et même une dimension sociale : c'est bien entendu le cas pour le théâtre ou les arts de la rue. Dans une école de cirque, on observe à quel point le sens de la solidarité et le goût des responsabilités vis-à-vis d'autrui sont des principes concrets qui peuvent être assimilés par des jeunes en risque de rupture. Il importe néanmoins que les buts civiques, si élevés soient-ils, restent au second plan sans occulter le désir qui meut l'artiste, celui d'accomplir une oeuvre dont le public ne découvrira les facultés qu'en la fréquentant. Une commande d'art n'est pas un ordre d'exécution. C'est une invitation réciproque, par laquelle l'artiste accueilli offre à ses hôtes de reconsidérer les formes établies et d'envisager des représentations personnelles qui bousculent l'entendement commun. Là réside le défi pour les deux parties : négocier des attendus qui n'oblitèrent pas la signification de l'oeuvre à venir et qui n'astreignent pas d'avance l'échange entre l'artiste et ses partenaires durant son élaboration et sa réalisation.

MR Va-t-on vers plus d'éclatement social et territorial, davantage de laisser faire et moins de gouvernance de la part de l'État ? Que faudrait-il faire pour qu'un tournant s'opère et pour que l'art accède à sa juste place à l'école?

EW La responsabilité d'impulser un effort beaucoup plus marqué que par le passé en faveur de la présence de l'art à l'école incombe à l'État. Un système d'enseignement relativement cohérent demeure tant bien que mal en France, avec ses défauts et ses crises, il faut s'en féliciter. À condition de prendre conscience de l'enjeu de civilisation que cela représente et d'y appliquer une volonté directrice, il est possible de faire à la fois plus et mieux pour l'éducation artistique : la généraliser à la totalité des élèves tout en encourageant l'expérimentation. Cela passe par l'essor des relations entre artistes et enseignants et des partenariats entre établissements scolaires et culturels. Cela suppose aussi de pratiquer l'ouverture disciplinaire, afin de favoriser les influences croisées entre les matières qui relèvent des apprentissages structurants et les pratiques qui contribuent à l'épanouissement de la personnalité. Il faudrait commencer à combler le retard pris par l'Éducation nationale quant à l'analyse de l'image, laquelle mobilise un ensemble de codes que les enfants et les adolescents acquièrent difficilement sur le tas, ou plutôt devant l'écran. Les outils théoriques existent grâce à une tradition critique bien charpentée, les initiatives abondent du côté des associations spécialisées et des collectivités territoriales, mais l'entreprise manque encore d'une dynamique globale, d'une ambition nationale et peut-être d'un corps professoral - en tout cas de programmes, d'heures de cours et d'atelier - pour familiariser collégiens et lycéens aux subtilités du cadrage, aux ambiguïtés du montage, à l'arbitraire de la prise de vue et aux ruses de la production, pour qu'ils soient mieux avertis devant les représentations graphiques, plastiques, animées ou interactives.

L'État conserve aussi une responsabilité centrale en ce qui concerne la régulation des industries culturelles. Leur cours tumultueux pourrait emporter la diversité sur son passage, en normalisant les messages non sans varier les emballages sous lesquels ils sont délivrés. Des contre-pouvoirs agissent dans le monde des médias, des alternatives existent face aux industries de la communication, des laboratoires inventent avec audace. Encore faut-il ménager leur espace avant que les puissances de la diffusion n'étouffent le pluralisme de la création. On constate par exemple que la loi sur le prix unique du livre, votée sur les instances de Jérôme Lindon et à l'instigation de Jack Lang en 1981, ne suffit plus à assurer la défense de l'édition et de la librairie de qualité. D'énormes groupes de distribution planifient leur stratégie pour garantir à leurs actionnaires des profits annuels à deux chiffres, avec une recherche obsessionnelle du best-seller qui menace à moyenne échéance l'équilibre de toute la branche. Des processus similaires se déroulent dans la musique et le cinéma, sans parler de la télévision. Les programmes des sociétés publiques sont encore loin de relever les défis artistiques et culturels du XXIe siècle. Sous ce rapport, les cahiers des charges sont écrits en pointillés et mollement appliqués, avec diverses entorses ayant pour alibi la course aux recettes publicitaires. Le projet pédagogique repose surtout sur deux chaînes, France 5 et ARTE, ce qui n'est guère satisfaisant si l'on considère le temps croissant que les gens passent devant leur poste. Voilà des devoirs d'État sur lesquels des infléchissements urgents sont urgents, des pans de la politique culturelle qui requièrent l'engagement d'un gouvernement et la mobilisation d'une majorité parlementaire.

MR La situation est-elle identique partout en Europe, ou avez-vous perçu dans certains pays des avancées positives en l'espèce?

EW Le sort réservé aux arts est souvent moins propice chez nos voisins, car sur ce sujet la conscience des autorités et la vigilance de l'opinion semblent moins aiguës qu'en France. Il manque surtout une politique européenne à la hauteur des enjeux. D'une part, les sommes attribuées aux programmes culturels et à la production audiovisuelle restent très insuffisantes, eu égard à l'ampleur des besoins ; d'autre part, il n'y a pas encore de véritable stratégie pour défendre et promouvoir la diversité à l'échelle européenne. La convention de l'Unesco sur ce thème (applicable dès 2007) va dans le bon sens, mais on piétine encore au seuil d'une européanisation et d'une internationalisation des politiques culturelles, alors que les industries des médias se mondialisent. Sur le plan territorial, beaucoup de transformations se préparent, que l'on devrait accompagner, voire encadrer par la loi, car les collectivités agissent en ordre dispersé. La coordination entre elles s'exerce difficilement, bien que la révision constitutionnelle de 2003 l'ait autorisée à travers la notion de "chef de file". Les intercommunalités sont encore timides sur le plan culturel. Les disparités régionales ou départementales persistent, faute de redistribution, ce qui fait que certaines villes sont très bien loties et d'autres fort mal. Après vingt-cinq ans de décentralisation, il est permis d'adopter des mesures assurant davantage de cohérence et d'équité sans restreindre la liberté d'initiative de chaque conseil.

La prise de conscience de la société est entretenue par le débat, la réflexion, la recherche, des publications comme celle-ci, sur deux principes qu'il n'est pas aisé de combiner. D'abord, l'importance des activités intellectuelles dans la vie commune impose de les développer avec la participation de tous les publics, sans exception ni discrimination.?Ensuite, le degré d'exigence affirmé dans l'art et la pensée ne saurait baisser sous prétexte de s'adapter à des populations défavorisées qui disposent d'un moindre legs éducatif ou culturel. Pendant une trentaine d'années à partir de la fondation du ministère des Affaires culturelles, la devise fut : tous égaux devant la culture. Il fallait que "les oeuvres capitales de l'humanité" soient accessibles "au plus grand nombre de Français". Aucune politique ne s'est avérée capable d'atteindre en tant que tel cet idéal qui reste pourtant axial pour le projet républicain. Depuis le milieu des années quatre-vingt, une autre idéologie tend à se substituer à la première pour suggérer que les cultures sont toutes égales par ailleurs. À défaut de réussir à livrer Montaigne ou Beckett à tous, que l'on considère au moins l'ensemble des expressions culturelles comme équivalentes en dignité, et les apparences démocratiques seront sauves. Les deux postulats semblent parés d'une même légitimité du point de vue des droits inhérents à la citoyenneté, mais on ne se sort de l'impasse ni dans un cas, ni dans l'autre. Ici, la contradiction n'opère pas tant en effet entre culture d'élite et culture de masse, qu'entre deux aspirations de l'individu. D'un côté, celui-ci désire se trouver de plain-pied avec des oeuvres qu'il lui est loisible de saisir, d'interpréter, de manipuler à sa guise, dont il peut faire une libre source de délectation ou d'inspiration. De l'autre côté, chacun comprend que, pour jouir pleinement d'une oeuvre, il doit d'une certaine façon renoncer à la facilité, en se hissant à un degré d'acuité intellectuelle et sensorielle supérieur à l'ordinaire. Là réside un paradoxe qui, n'en déplaise à ceux qui croient les humanités classiques menacées par le rap et le hip hop, interpelle n'importe quel public, concerne toute discipline, traverse maintes pratiques de réception. Une politique républicaine comme on peut la souhaiter à défaut de l'observer doit se garder d'atténuer cette contradiction et, au contraire, la maintenir à vif. Ne renonçons jamais à l'objectif de rapprocher les subtils et complexes produits de la culture des gens qui en sont les plus éloignés, mais faisons aussi en sorte que ces personnes soient encouragées, au milieu de leurs peines et de leurs rêves, à tendre au maximum leurs facultés de perception, de réflexion, d'imagination, afin de se réaliser en tant que pourvoyeurs de sens - à commencer par celui qui leur importe par-dessus tout : celui de leur propre vie.

Emmanuel WALLON est professeur de sociologie politique à l'université de Paris X-Nanterre.

Diversité, n°148, page 7 (03/2007)

Diversité - ENTRETIEN : Emmanuel Wallon