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Fleurs de peaux

Nathalie M'DELA-MOUNIER, enseignante documentaliste

C'est ainsi que commencent les paroles du conteur dans l'un de mes "chez moi", aux Antilles. Métisse, j'ai cru un temps n'être à ma place nulle part, entre deux rives, un pied sur une île, l'autre sur un continent, entre deux mondes qui s'ignoraient en silence dans le meilleur des cas.

Alors j'ai voyagé, découvert d'autres continents, d'autres îles, une autre partie de cette histoire dont le présent est le produit. J'ai écouté, observé, enseigné, conté à mes enfants des histoires du monde et la fracture interne entre mes origines s'est réduite ; j'ai compris que nous avions plusieurs racines et avions failli l'oublier.

Un jour, mes enfants m'ont dit que je devais écrire une histoire qui ressemble à la nôtre, qu'il fallait faire passer la parole. Je les ai pris au mot, convaincue comme eux qu'il est indispensable de connaître son passé pour pouvoir avancer. Convaincue aussi de la nécessité pour chacun des membres de notre société d'en connaître les autres composantes, dans leur diversité et leurs spécificités.

Ainsi est né un roman, À fleur de peaux, qui traduit le refus d'enfermement dans une identité unique, ainsi que l'attirance pour les cultures du monde et l'oralité. La poésie s'ouvre sur le récit qui se mêle au conte pour parcourir l'histoire d'une famille à travers trois siècles et trois continents. On y suit le fil de son métissage, sa "ligne de couleur" (cf. l'anthropologue Jean-Luc Bonniol1), fil conducteur qui permet de retracer en même temps le parcours géographique, les aspects sociologiques, l'évolution des mentalités depuis le commerce triangulaire jusqu'à nos jours.

Le récit débute aux temps des traites négrières, simultanément en Afrique et en Bretagne, à Saint-Malo dont on ignore souvent - amnésie ou censure ? - que ce fut un port négrier. L'histoire familiale et l'Histoire - personnage à part entière - s'entrecroisent, comme s'entrecroisent les voix du narrateur et du conteur.

Entre secret, silence, amour et indifférence, rapports humains autant qu'inhumains, la rencontre avec des personnages attachants permet d'aborder la problématique des origines ainsi que celle de la mémoire - qu'elle soit individuelle, familiale, collective -, ses droits et devoirs, la concurrence des mémoires. On voit naître le lien idéologique entre la traite et la colonisation, le racisme s'enracinant aussi dans la marchandisation des êtres. On devine ce qui pourrait arriver à cette société multiculturelle si l'on n'y prend pas garde.

Quant au titre, À fleur de peaux, je l'ai choisi parce que, par-delà la métaphore, la peau est primordiale. Fragile et résistante, elle nous donne à voir autant qu'elle nous protège des agressions extérieures et contient nos pulsions internes (cf. Le Moi-peau du psychanalyste Didier Anzieu2). Sa couleur saute aux yeux, nous rendant visibles ou invisibles, nous révélant ou nous dissimulant, tout comme le fait un masque. Nos peaux sont l'un des legs de la douce violence du métissage. Ancrées dans le réel comme dans le symbolique, elles sont bien plus que de simples enveloppes corporelles apparentes : nos peaux, comme des reflets de nos âmes, parchemins sensibles sur lesquels s'inscrit aussi notre histoire - personnelle, familiale, sociale -, belles, avec leurs cicatrices et leurs flétrissures, qu'elles soient apparentes ou indécelables.

En paix avec ma propre histoire et finalement, partout à ma place, j'écris pour partager quelques bribes essentielles d'Histoire et de mémoire - cette mémoire dépassement, chère à Édouard Glissant3 -, de tendresse et de révolte, de réflexion et de poésie : la vie même...

Ce petit livre est aussi un hommage à ces indispensables combattants de l'ombre et du quotidien qui font l'Histoire et n'appartiennent à personne ; femmes et hommes d'ici et d'ailleurs, aux destins minuscules, aux existences fragiles comme des flammes de bougie que pourtant rien ne peut éteindre. Qu'ils éclairent notre chemin.

Cric !

Crac !

C'est ici que l'histoire commence.

[EXTRAITS...

Fragments de mémoires vives
Un pont de mots jeté entre deux rivages sombres,
Un troisième dans l'ombre.
Des paroles qui s'allongent sur l'horizon du monde,
Des milles et des siècles, noirs et blancs, polychromes,
Franchis pour affranchir les humains que nous sommes.
Voix éteintes, voix vivantes,
Des fragments de mémoires, vives, mortes, en errance
Ruissellent à fleur de peaux
Notre histoire en dormance.

D'une rive à l'autre, l'Atlantique s'étire,
Langoureux et vivant,
Dangereux et vibrant,
Corps offert frémissant aux humeurs liquides.
S'il est parcouru de frissons invisibles,
C'est que les secrets pleurent sous la peau de la mer,
Commerce triangulaire et peste négrière,
Au fil des vagues vogue une mémoire amère,
Bateau prison, bateau mouroir,
Bateau cimetière, bateau désespoir...
Les remous de cette eau qui ne s'endort jamais
Recouvrent le mystère des entrailles marines,
Attirantes,
Effrayantes,
Exhalant une fragrance musquée d'éternité.
Europe pestilence à l'oubli meurtrier,
Europe repentance à la contrition réticente,
Peau de silence.

D'un monde à l'autre,
Des ponts,
Des peaux,
Ebènes, ambrées, blêmes,
Devenues presque invisibles,
Fragiles, eczémateuses,
Irritées, écorchées,
Mortes, sauvées,
Celles des oubliés vifs et des morts négligés
Siégeant au même tribunal d'injustice
D'une histoire collective,
Noire, blanche, métisse, plurielle
Qui s'en remet à la mémoire singulière.
Négritude, Afrocentricité
Antillanité, Créolité
Métissité,
Antilles de sucre doux-amer filé sur la quenouille du temps
Qui désespère,
Peau d'éternité.

D'un temps à l'autre,
Vies révélées, vies dérobées
D'une époque maudite aux moeurs triangulaires.
Tradition qui balance son hésitation
Entre passé et modernité,
Résistante et fragile,
À l'image de ces lianes entrelacées
Lors d'une unique nuit d'initiation,
Pour construire un autre pont,
Juste au-dessus du Cavaly.
Ce fleuve impétueux s'étire entre désespoir et folie
Charriant vie et mort dans son lit.
Massacres, génocides, ethnocides,
Guerres fratricides,
Tourisme vrai,
Faux problèmes,
Maladies, migrations lointaines,
Splendeurs offertes ou cachées,
Fierté de ces hommes qui se dressent
Aux marges des déserts comme au coeur des forêts !
Afrique décalée, tour à tour victime et bourrelle,
Belle désolée, si proche et si lointaine,
Peau d'espérance et de regret.

Peuples métis issus du viol incestueux d'un continent
Exsangue et magnifié,
On a confisqué vos mémoires incertaines,
Mélange de douleurs vives et de couleurs sanguines au fusain mariées.
Nés sous X,
Rejetés par Y,
Et pourtant pas si anonymes
Ni pour autant broyés.
Vous êtes des hommes dressés.
Dont les souvenirs endeuillés sont tressés en épissure,
Un cordon ombilical sanglant, que nul n'aura coupé.
Le dire, le crier, le rire,
Le pleurer à Gorée, bien sûr,
Ou le chanter,
En Coupé-décalé ?
Pourquoi pas entonner ce refrain d'Abidjan
Que partout on reprend :
Faut Décalement/Faut Travaillement/
Faut Réconciliement/Faut Partagement/
Farotement/Amusement/
Déracinement/Métissement...
Et Zouké-décalé plutôt collé-serré
Sur un air métissé de gavotte endiablée !

Devoir de souvenance entre histoire et silence
Avec un pont de mots, de dits,
De cris, si nécessaire, à la musique mêlés,
On peut franchir le vide qui se forme
Au-dessus des eaux vives de la mémoire,
Sans craindre d'oublier,
Déformer, nier, peler,
Desquamer, nous fondre,
Et perdre vos couleurs en nageant en eaux troubles !
Puis déposer les armes,
Aller de guerres en paix,
Passer sans se noyer,
D'hier, en Temps-Longtemps,
À, Enfin-Désormais,
D'Orient en Occident,
Du palmier au pommier,
Des vagues au mascaret,
De l'eau douce des larmes,
À la Rivière Salée.

Pawol douwan4

C'est aujourd'hui.

Saint-Malo, printemps 2005.

L'hiver glacial vient tout juste de desserrer les dents quand arrivent les records de chaleur, prémices d'un printemps généreux. Je m'installe quelques instants à la terrasse d'un bar malouin. La mer est là, toute proche, embrassant le sable dans un bruit de succion que le ricanement des mouettes rend obscène.

Profitant de la douce rumeur urbaine qu'accompagne un mauvais café, je feuillette la presse internationale en m'abreuvant aussi des nouvelles du monde : certaines fraîches, d'autres réchauffées, beaucoup d'indigestes.

J'aime les saisons intermédiaires qui me manquaient tant lorsque je vivais en Afrique.

L'Afrique ? C'est sans doute parce que les mordillements du soleil me ramènent à ce continent que mon regard est attiré par un gros titre, puis un chapeau, puis tout l'article qui me secoue comme un séisme affectif : "Niger : sept mille esclaves affranchis". L'épicentre est dans mon coeur ; je ressens des secousses terriblement intimes à l'autre bout de moi.

La traite atlantique est interdite depuis plus de deux siècles, pourtant, des Africains noirs sont encore asservis par milliers dans le no man's land saharien. Le journaliste précise qu'une cérémonie très médiatique est organisée. Le Niger va célébrer en grande pompe le premier affranchissement en masse de son histoire alors que la pratique de l'esclavage remonte à l'époque pré-coloniale. Je pense à tous ces hommes et ces femmes à la peau sombre, asservis depuis tant de générations...

Attentive, j'observe la photo qui illustre l'article : assise dans le sable, une jeune femme en indigo détourne son regard triste de l'objectif. Ses bras, noués sur la poitrine, sont couverts de bracelets de couleurs vives. De lourds anneaux aux chevilles trahissent sa condition d'esclave. Elle semble avoir l'âge de ma fille aînée, et je me prends à imaginer que les routes de leurs ancêtres à toutes deux se sont croisées : l'un a pris le bateau, l'autre pas ; l'un s'est libéré du joug de l'esclavage en terre étrangère quand l'autre y a sombré sur son sol natal. Aujourd'hui, l'une est une femme libre, l'autre le sera bientôt, dans le meilleur des cas !

Tout près, le fracas de la houle heurte ce qui en moi demeure immobile. Les vagues brisées retournent sur elles-mêmes ; mouvement en retour, le ressac trépidant peut être dangereux. Pour l'heure, il me ramène en Côte d'Ivoire quelques années auparavant.

C'était au temps du miracle ou plutôt celui du mirage. J'enseignais alors dans un collège local en attendant l'ivoirisation de mon poste. Lors d'un de mes premiers cours, j'avais dû expliquer le commerce triangulaire à quatre-vingt élèves africains dont la noirceur de peau me ramenait soudain à la pâleur de la mienne ; faire face à cent soixante yeux, qui me fixaient dans un silence culpabilisant ; répondre - malaise grandissant - à des questions, certes polies, mais incisives. Ils me voyaient Blanche, de la race coupable mais aussi victorieuse. Attraction, répulsion, paradoxe intenable à long terme. Moi, pleine d'empathie, je me voulais Noire, de la couleur de ceux qu'on a choisis, exilés, qui ont pourtant vaincu le sort et brisé leurs chaînes. Émotion.

Et mes élèves de mépriser ces nègres d'outre-mer qui portent les stigmates de l'esclavage, occultant non seulement leur histoire mais leur présent. Et moi de m'insurger contre ce mépris absurde autant qu'injuste, sans pourtant rien trahir de mon métissage difficilement décelable ; petite lâcheté ordinaire et passagère sur fond de honte irrationnelle venue du fond des âges. Le métissage est affaire de rejet. Autant des autres que de soi.

En Angola, les métis refusent violemment qu'on les assimile à des Noirs. Ailleurs, la part blanche d'enfants de couples mixtes est motif d'exclusion. Il existe même tout un subtil nuancier de tons, qui assigne à chacun sa place dans ce qui ressemble à un subtil apartheid dermatologique.

En France, tant que le métissage n'est pas apparent qu'il est confortable de le taire ! Comme si exprimer la part de couleur qui est en soi risquait de rendre illégitime le combat, forcément incolore - blanc ?, pour la tolérance !

Le menton posé sur le rempart de la ville, je contemple l'infini.

J'aime cette muraille qui ceinture de granit mon port d'attache ; là où tout commence et rien ne se termine ; ma fierté, ma douleur, ma ville qui s'honore d'être cité corsaire en oubliant opportunément qu'elle fut port négrier.

Les sternes, de retour de leur long périple migratoire, se chamaillent bruyamment en couvrant de fientes la statue de Surcouf, qui pointe son index vers le grand large. Tant mieux, je suis un peu vengée de ma passion enfantine et aveugle. Démasqué, enfin, ce capitaine au long cours issu d'une famille d'armateurs, vrai faux héros au service de négriers sur les côtes africaines. Il n'a plus vraiment fière allure ce "tigre des sept mers" que j'ai tant admiré au cinéma lorsque j'étais gamine. Jusqu'à ce que je comprenne la vérité dissimulée derrière les images animées ; que je la déteste ; que je digère les petits et grands plats desservis par l'histoire qui fait opportunément table rase des miettes de la triste mémoire.

En effet, l'histoire officielle a longtemps occulté notre passé : gommé, déformé, vaguement oublié, mal aimé des livres de classe ; négritude enfin adulée pour ne plus être méprisée ; métissage traîné derrière soi comme un encombrant, voire inutile bagage.

Au large du Petit Bé, ma mémoire prend le large : "Il était une fois notre histoire...".

Suivez-moi, Messieurs, Dames et Enfants aux yeux atlantiques,

et pardonnez si je prends quelques libertés : c'est parce que la mémoire, en plus d'être faillible, est sélective et si délicieusement inventive. Il demeure tant de blancs dans l'histoire des Noirs...

Woulé ! Pawol pa ni koulè5.

Griot d'Afrique, conteur de Martinique, Disou du Pays Gallo, ces feuilles imprimées sont celles de l'Arbre à palabres dont les racines plongent au plus fertile de la terre des trois continents. Akwaba ! Bienvenue !

"Yé Cric !".

C'est par ce rituel qu'aux Antilles le conteur s'assure d'être bien écouté quand il débute l'histoire. La parole est précieuse mais parfois futile. Elle ne doit pas, fille parfois trop facile, servir de lit au vent. L'écoutant ne peut se contenter d'être passif, il devient alors répondeur : "Yé Crac !". Le conte est clos par le "Cric" auquel répond un sonore "Crac".

Mais comme le conteur raconte pour plaire, il lui faut parfois vérifier que l'attention de l'auditoire ne se relâche pas. Pour cela, il glisse au hasard d'une phrase bien troussée :

"Misticric !".

La réponse attendue est un souffle impatient :

"Misticrac !".

C'est ainsi qu'est rythmé le temps du partage du verbe, comme celui d'un festin commençant par ces mots :

"- -Trois fois bel conte !

- -Tous les contes sont bons à dire !

- -Si je dis : Yé Cric ! Messieurs et Dames, Gens du Temps-Longtemps et du Temps-Maintenant, c'est pour que les hommes m'écoutent et que comme les femmes, ils se taisent. C'est surtout pour que les petits métis, toutes bouches et toutes oreilles, n'ignorent rien de la douce violence de leur histoire.

- -Yé Crac !"

PREMIERE PARTIE

Le temps-longtemps

De la Bretagne à l'Afrique.

Le premier côté du triangle.

1776, Manche, mer épicontinentale de l'Atlantique.

Le siècle des Lumières a aussi sa face sombre.

Qu'importe si quelques hommes comme Diderot, Montesquieu ou d'obscurs quakers se dressent contre, le commerce négrier monte en puissance. L'ombre portée de l'Occident radieux plonge dans la terreur les côtes de l'Afrique. C'est vers elles que cingle La Rosalie, un navire malouin qui porte le prénom de la femme de l'armateur. Il a largué ses amarres à marée haute pour cet ultime voyage à risque qui devrait durer deux ans. C'est un beau mardi de printemps, pas un vendredi pour sûr. Le respect du Vendredi saint empêche toujours les marins de partir le cinquième jour de la semaine, jamais de se transformer en pourvoyeur de chair humaine...

Les cales sont chargées de produits bruts et manufacturés destinés à être échangés contre des captifs africains ; une multitude d'articles loin d'être sans valeur. La valeur d'un nègre ? Celle d'une coûteuse marchandise, de plus en plus onéreuse d'ailleurs en cette fin de siècle.

En dehors de la cargaison de traite s'amoncellent aussi les vivres : ceux de l'équipage, ceux des nègres. Ce bateau de trois cents tonneaux, immatriculé à Saint-Malo, peut transporter plus de cinq cents esclaves, entassés dans des conditions abominables. Ce bateau, au doux prénom de femme, est destiné à devenir un enfer flottant qui ne dit pas son nom.

"- -Yé Cric !
-Yé Crac !
Messieurs et Dames, écoutez-moi, je m'en vais vous conter, il était une fois un cauchemar. Misticric !
-Misticrac !
Aïe ! Savez-vous seulement qu'à cet instant, toi l'enfant du Saloum, garnement aux joues rebondies, endormi devant la case maternelle, toi le chasseur rapportant fièrement pour ton enfant sa première viande, et tous les autres jamais assez méfiants, que vous avez votre place assignée dans le ventre de ce "Roi de la mer" ? Non, bien sûr, vous ignorez tout des cales à esclaves aménagées par le charpentier de bord ; de l'humiliation de ces frères rangés comme des cuillères, s'emboîtant l'un dans l'autre au point de ressentir les battements de coeur de cet autre ; un coeur qui voudra cesser de battre parce que la vie ne rime à rien si l'on vous prive d'humanité !
Sous l'arbre à palabres vous écoutez le griot raconter la mémoire des vivants et des morts, mais vous vous contentez d'ignorer ce que sont devenus les disparus-vivants, de plus en plus nombreux. L'ombre qui les a avalés resserre son étreinte autour de vous et vous ne le savez pas ; comme vous ignorez que votre place est prise pour une traversée dont vous ne reviendrez pas ; dont certains d'entre vous ne verront même pas la fin. Le feu de la veillée se meurt en même temps que votre avenir.
Pourtant, quand on charge les cales du bateau de perles de verre, de fusils, d'étoffes chatoyantes et d'eau de vie pour corrompre les souverains locaux, ceux-ci ont déjà organisé les razzias dont le rythme va s'accélérer. Votre vie n'est déjà plus que blessure et poussière. Les rabatteurs, de plus en plus avides, déjouent vos pauvres pièges : animaux empoisonnés, sources rendues non potables, villages momentanément vidés de toute présence humaine, feux qui parfois vous encerclent et vous piègent vous-mêmes. Les chasseurs d'esclaves en rigolent encore de cette débandade finale quand vous êtes enfin débusqués ! Des femmes, des enfants, qui fuient à toutes jambes, protégés bien inutilement par des hommes rapidement désarmés. La plupart des fuyards seront rattrapés. Les témoins de la scène, cachés et paralysés par la peur, avalent leur honte en attendant de regagner le village quand les vendeurs d'hommes seront partis. Qui ne sera pas tué deviendra captif, vendu au plus offrant, et viendra prendre la place des marchandises entassées dans l'entrepont. La concurrence entre Européens attise la convoitise des chefs de tribus.
Vous avez vécu vos dernières heures dans la savane herbeuse ou dans la forêt protectrice. Vous avez entendu des contes dont vous ignorerez la fin. Vous avez dit des paroles définitives à la maman ou à la femme, quand vous pensiez vite les revoir.
Si je dis Cric, c'est pour que les hommes se taisent et écoutent !
-Cric !
Ce soir, vous ne rentrerez pas à la maison. Vous n'y rentrerez plus jamais.
Crac !"
.../...

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Mais l'histoire de l'immigration continue inlassablement de s'écrire. Ainsi, près de mon établissement scolaire, à Montfort-sur-Meu, en Ille-et-Vilaine, j'avais l'habitude de croiser des ouvriers maliens. Ils partaient ou revenaient de travailler à l'abattoir local ; j'allais enseigner ; on se saluait depuis plusieurs années. C'est banal. Intégrés à la population locale, ils travaillaient tous, étaient appréciés de leurs collègues de travail et de leur employeur. Certains étaient célibataires, d'autres mariés au pays, d'autres encore vivaient en couple avec des jeunes femmes locales, l'un d'eux allait même être papa. C'est normal.

Pourtant, ce mercredi 28 février 2007, au tout petit matin, plus de vingt d'entre eux ont été envoyés aux quatre coins de la France dans des cellules de rétention, jugés "bons pour l'expulsion" par les tribunaux administratifs. Au moins l'un d'entre eux, à l'heure où j'écris, a été renvoyé au Mali dans la foulée. Détention de faux papiers, usurpation d'identité, la loi et l'ordre claquent, la justice tombe comme un couperet, les hommes plient. Mais on oublie de dire que ces ouvriers travaillaient dans un secteur économique dit "sous tension", que cette main-d'oeuvre efficace y est plus que bienvenue, que les papiers, s'ils sont faciles à obtenir pour les Français, sont un casse-tête pour de nombreux immigrés et qu'à force de vivre sous une autre identité en respectant les règles de la vie locale, le hors venu finit par oublier qu'il est hors-la-loi et donc malvenu. On oublie aussi d'expliquer pourquoi ces hommes ont quitté leur pays, pourquoi ils ont choisi de s'exiler et accepté de braver des interdits - travailler dans un abattoir de porcs n'est pas une décision facile pour un musulman -, comment ils ont trouvé plus qu'un emploi parfois, une autre vie.

La mobilisation contre leur expulsion est très forte : la famille, les amis bien sûr, mais aussi des voisins, des collègues de la chaîne d'abattage, des footballeurs de l'équipe locale, des étudiants et des lycéens indignés, des personnes de toute la France.

Hasard ou regard sensible sur le monde qui nous entoure, avec un autre enseignant écrivain nous avions commencé la mise en oeuvre d'un ouvrage ayant pour thème l'immigration en Bretagne. Le point de départ en avait été l'existence de ces ouvriers maliens de Montfort dont nous pensions qu'ils reflétaient l'un des visages de l'immigration aujourd'hui - entre mythe et réalité -, un peu le paradigme d'une forme de réussite dans notre société de plus en plus interculturelle.

Il semblerait que rien ne soit jamais gagné et que cette nouvelle page de l'histoire de l'immigration s'écrive encore en lettres de larmes et de sueur.


(1) Professeur d'anthropologie à l'université Paul-Cézanne (Aix-Marseille III), membre de l'Institut d'ethnologie méditerranéenne et comparative (IDEMEC).

(2) Didier Anzieu, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1995.

(3) Écrivain et poète martiniquais.

(4) Avant-propos (créole.Mot à mot : paroles devant).

(5) Créole : Alors, en piste ! [mot à mot : Roulez !] Les mots n'ont pas de couleur.

Diversité, n°149, page 169 (12/2008)

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