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"Mémoires d'immigrés, l'héritage poétique"

Radio Grésivaudan : une émission d'Éric Labaj(*)

Le spectacle "Mémoires d'immigrés, l'héritage poétique" dont il est question dans cette émission a été enregistré lors de la représentation donnée à Chambéry le 29 novembre 2005 au théâtre Charles-Dullin.
Ce spectacle a été monté avec les habitants de Chambéry-le-Haut après un long travail de collecte de mémoire et d'écriture coordonné par le centre social et culturel des Châtaigniers.
Cette démarche a non seulement permis de valoriser des cheminements, des relations, elle a établi une confiance entre tous.

Extrait du spectacle

"Partir !
Il faut que je parte !Je ne peux plus rester ici, Mon avenir, c'est là-bas. Là-bas, c'est pas pareil...Il y a du café et de l'eau chaude dans toutes les maisons. Les enfants vont à l'école et deviennent des gens bien, des gens importants. Ici, je manque de rien, mais c'est pas pareil, Tu comprends
?"

RADIO GRESIVAUDAN

> Bonjour, l'émission "Les voisins d'à côté" s'est rendue au théâtre Charles-Dullin, à Chambéry, pour voir le spectacle "Mémoires d'immigrés, l'héritage poétique".

Tout a commencé lorsque l'ensemble des habitants du quartier de Chambéry-le-Haut ont accepté de se livrer et de transmettre des histoires, leur histoire, où il est question de départ, d'installation, de regards croisés sur l'évolution du quartier, de la société ; où il est question également de leurs relations et de leur évolution personnelle, à chacun. Une pièce de théâtre écrite à partir des textes qui ont été recueillis a été mise en scène avec une quarantaine d'habitants de 8 à 88 ans, une manière interactive d'aborder la question de l'intégration : comment trouver sa place dans son quartier, dans sa ville, dans sa région, dans son pays, dans son époque... Voyage entre ici et là-bas...

Les gens que vous allez entendre parler de ce projet ne parlent pas en leur nom mais au nom de l'ensemble du groupe qui a travaillé sur ce projet depuis plus de trois ans ; ils vont nous expliquer les différentes étapes et ce que cela a changé pour eux.?Quelle a été la genèse de ce projet ?

UNE ANIMATRICE DU PROJET

> Ce projet est né de la rencontre d'habitants, et des confidences, des témoignages recueillis auprès de certains habitants, notamment des parents, des grands-parents issus de l'immigration et de leurs enfants nés en France, qui nous proposent des regards croisés sur la vie en France, sur l'immigration, sur les relations entre les enfants et leurs parents, sur la transmission des histoires, des valeurs, de la culture...

Ça a commencé en 2002, il y a donc eu ce recueil de témoignages qui a donné lieu à deux représentations, deux petites saynettes qui ont été construites grâce à tout ce qui nous a été donné ; progressivement, de nouvelles personnes, des habitants, se sont jointes au projet dont elles avaient entendu parler ; La Sauvegarde de l'enfance enfin, par le biais de Jean-Marc Simonnot qui a réalisé la mise en scène.

LE METTEUR EN SCENE, JEAN-MARC SIMONNOT

> D'une part, l'intégration des témoignages qui ont été collectés et, en même temps, ces comédiens habitants qui sont venus les porter et qui, en venant eux-mêmes monter un spectacle, ont témoigné en personne...

C'est une démarche très riche qui demande beaucoup d'attention.

C'est le croisement de ces témoignages dans l'histoire lointaine, dans l'histoire plus proche et dans l'actualité de la création théâtrale ; ces habitants-là montent ce spectacle et cela ravive nécessairement et leur propre mémoire et leur désir de témoigner.

RADIO GRESIVAUDAN

[S'adressant aux acteurs]

> Qu'est-ce qui a fait que vous avez participé à cette aventure ? Comment est-ce arrivé ?

UNE FEMME

> Ils nous ont appelés, on a fait les premières séances, ils ont vu que ça marchait bien, et on a continué jusqu'à aujourd'hui...

UN ADOLESCENT

> En fait, c'était une fois où j'étais avec des amis... On nous avait proposé de faire du théâtre à l'école, on a fait quelques cours de théâtre, puis ils nous ont proposé de faire le spectacle, on a accepté, ils ont trouvé que c'était bien et on a commencé tout de suite à faire les scènes...

Extrait du spectacle

"- Un jeune gars

Dring ! - Oui allo ? Ouais, mon père ? Lui parler ? Tu plaisantes ? Mon père, on peut pas lui parler, c'est le daron, c'est le roi, ça ne sert à rien, ça ne rapporte rien, et en plus il ne comprend rien. Ouais quand je vois le métier de mon père, je me dis que je ferai pas ça, c'est trop la misère, tandis que lui il y arrive...

- Une jeune fille

Je sais pas pourquoi ils sont venus en France, je pense pour mieux vivre, pour travailler, pour ne pas vivre là-bas, parce que là-bas c'est la misère faut dire... Je pense qu'ils auraient eu plus de problèmes là-bas qu'ici. En France, on dit que c'est mieux, moi je me suis jamais posé cette question, on est ici, on vit bien, j'habite en France, je vais peut-être, même sûrement, mourir en France..."

UNE ANIMATRICE DU PROJET

> On l'a fait avec les personnes que l'on côtoyait le plus souvent, qui étaient d'origine maghrébine - du Maroc, d'Algérie... - et on s'est très rapidement rendu compte que les témoignages que l'on obtenait étaient universels, qu'on abordait la question de la transmission, de la recherche identitaire, et que cela pouvait se retrouver dans chacune des familles de la société...

RADIO GRESIVAUDAN

[S'adressant aux acteurs]

> Qu'est-ce qui vous a intéressé dans la pièce ?

UNE FEMME

> C'est l'immigration, de toute façon...

RADIO GRESIVAUDAN

> QU'EST-CE QUI VOUS A TOUCHEE PLUS PARTICULIEREMENT ?

LA FEMME

> C'est quand j'ai remis la main sur la valise, ça m'a rappelé tout... C'est revenu tout à la surface, comme on dit, de l'immigration qu'on a eue...

UNE ANIMATRICE DU PROJET

> Ce soir, sur scène, les habitants qui ont accepté de jouer ne sont pas tous issus de l'immigration, ils ont accepté de rendre des propos qui ne sont pas nécessairement les leurs, et ils ont apporté aussi leur pâte au spectacle, chacun y a apporté sa pierre.

JEAN-MARC SIMONNOT

> Je rends hommage ici aux comédiens : il faut une audace, un courage, pour aller dans ces histoires-là... Bien sûr que cela ravive des choses, que l'on soit d'ailleurs immigré ou pas, à partir du moment où l'on commence à reparler de l'histoire, de la mémoire. Je crois que, pour tout être humain, on est projeté tout à coup à la fois dans des souvenirs, ou dans le silence de ces souvenirs, ou dans l'absence de ces souvenirs... On est donc très rapidement dans l'émotion, dans les affects...

[...]

Extrait du spectacle

"Bonjour, je m'appelle Mohammed, j'ai 25 ans, non je suis pas marié, oui, je suis maçon, je sais construire un mur sans fil à plomb, non j'ai pas mes papiers, oui j'ai le tampon, non je suis pas malade, bonjour, j'ai 25 ans, non je suis pas marié, oui je suis maçon, je sais monter un mur, sans fil à plomb, non j'ai pas mes papiers, oui j'ai le tampon, non je suis pas malade, bonjour, j'ai 25 ans, oui je suis maçon, oui j'ai le tampon, non je suis pas malade..."

RADIO GRESIVAUDAN

> [...] Il est beaucoup question de croisements, de rencontres... et en même temps, lorsque l'on voit ce spectacle, [...] on a le sentiment d'une unité, d'une espèce d'humanité qui regroupe toutes les nationalités, toutes les générations...

[...]

LA FEMME

> Toutes les nationalités on était : Français, Espagnols, Italiens...

JEAN-MARC SIMONNOT

> [...] Il y a eu également une volonté [...] de ne pas rester focalisés sur l'immigration maghrébine, mais de parler de l'immigration en règle générale, de l'exil en règle générale, c'est pour cela que chacun peut s'y reconnaître. Aujourd'hui, on est tous des étrangers de notre propre terre, des exilés de notre propre histoire, que l'on soit immigré ou pas, que l'on soit venu d'un pays plus ou moins lointain ; aujourd'hui, notre histoire, qu'est-ce qu'on en a fait, qu'est-ce qu'on en connaît, comment on accepte de se rappeler, ou pas ?

Cela s'adresse pour le coup à tout homme et femme, quelle que soit sa nationalité, quelle que soit sa culture.

[...]

RADIO GRESIVAUDAN

> Lorsque l'on arrive au théâtre Charles-Dullin, a Chambéry, pour voir cette pièce de théâtre intitulée "mémoires d'immigres, l'héritage poétique", on peut s'attendre a entendre parler d'un parcours d'immigration, de ses difficultés, de ses bonheurs, de ses joies...

Et puis, au fur et a mesure que la pièce se déroule sous nos yeux et que l'on voit les habitants de Chambéry-le-Haut sur scène, on se rend compte que cette pièce n'est pas simplement une pièce sur l'émigration, mais également une pièce intergénérationnelle sur les liens entre les anciens et les jeunes, qu'ils soient d'ici ou qu'ils soient d'ailleurs.

Cette question des différences d'âge est une question clé au sein du travail de la pièce...

JEAN-MARC SIMONNOT

> [...] Cela a été une volonté de départ : montons une oeuvre théâtrale dans laquelle il y ait plusieurs générations. [Parler de] cette difficulté à échanger entre les générations, à se perdre de vue d'une certaine façon, et parfois, d'une manière cruelle, à se perdre de vue entre enfants et très anciens...

UNE ANIMATRICE DU PROJET

> Il y a eu également l'apport d'habitants qui sont là quasiment depuis le début de la construction du quartier. Du coup, on a replacé un peu les choses dans l'Histoire avec un grand H, les décalages intergénérationnels sont apparus et ont été éclairés par ces apports. On a eu envie de faire passer cela aussi, parce que l'on s'est rapidement rendu compte que c'était le cas un peu partout, que c'était grâce aux grands-parents qui transmettaient aux petits-enfants que les choses pouvaient se faire plus simplement...

UNE FEMME

> Moi, je trouve que c'est très bien, parce que, sinon, les jeunes pouvaient pas savoir notre histoire non plus, malgré qu'on parlait à la maison, tout ça... Devant un spectacle comme ça, je pense que c'est plus efficace.

UN JEUNE

> Nous, c'est pas la même chose qu'eux, c'est pas la même époque, on n'a pas les mêmes règles ; les anciens, ils pensent qu'ils sont encore immigrés, que c'est pas leur pays tout à fait, alors que nous, c'est notre pays, et ça fait un décalage.

RADIO GRESIVAUDAN

> En interviewant certains comédiens, ça se sent : on a l'impression qu'ils se sont découverts, appris mutuellement, et qu'ils sont d'une même famille.

[...]

JEAN-MARC SIMONNOT

> Ça a fait sauter tous les préjugés intergénérationnels, ça a fait sauter aussi tous les préjugés, les carcans culturels aussi, les carcans communautaires. On le voit dans les loges : tout d'un coup, ça devient une famille de quarante-trois personnes, à quarante-trois, on se retrouve en famille !

On a eu des témoignages très forts, beaucoup de souffrances liées aux non-dits, les choses cachées... Chacun nous a dit : "Mais moi, ce spectacle, la préparation... c'est fou, ça me change la vie !"

UNE FEMME

> Je crois que ça a changé beaucoup... [...]. À partir d'aujourd'hui, on va pouvoir continuer à faire quelque chose, avant il n'y avait rien du tout...

[...].

Émission retranscrite par PATRICE BERGER, avec l'accord d'Éric Labaj et de Radio Grésivaudan.

Pour en savoir plus


(*) Émission retranscrite par Patrice Berger.?Coupes de la rédaction de Diversité.

Diversité, n°149, page 163 (12/2008)

Diversité - "Mémoires d'immigrés, l'héritage poétique"