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Diversité

III. Mémoires de villes

La mémoire ouvrière d'Oyonnax

Laurence MIKANDER, professeure d'histoire au collège Jean-Rostand, à Oyonnax (Ain)

Un travail sur la mémoire de la ville d'Oyonnax et de son bassin industriel avec des élèves de plusieurs classes de quatrième, qui allie l'étude de plusieurs disciplines : histoire, français, géographie, technologie, arts plastiques, mais aussi physique-chimie ; pour les aider à comprendre le monde dans lequel ils vivent.

La vallée d'Oyonnax, dans l'Ain, est aussi connue sous l'appellation "Plastics vallée". Cette dénomination, qui rappelle celle d'une célèbre vallée nord-américaine, vient de la concentration d'activités autour de la plasturgie. La filière plasturgie regroupe aussi bien la fabrication de moules, de presses, que la production d'objets, leur habillage et leur emballage. Ces activités sont liées au passé industriel de cette vallée, jadis connue pour la fabrication de peignes, d'ornements de coiffure et de jouets. Le formidable esprit d'entreprise de quelques fabricants qui, dès le XIXe siècle, n'ont eu de cesse d'innover et de prospérer, contribua à la spécialisation et à l'essor de ce bassin industriel. Cet essor industriel provoqua une révolution démographique et géographique : augmentation et diversification de la population de la vallée d'une part, urbanisation de cette vallée rurale d'autre part.

Aujourd'hui, dans le bassin industriel de la ville d'Oyonnax cohabitent une quarantaine de nationalités.

La cohabitation des "différences" en milieu scolaire n'est pas sans poser quelques problèmes : des rivalités peuvent apparaître sous forme de clivages et de clans... Au collège d'Arbent, classé en ZEP et situé en plein coeur de cette vallée industrielle, il y a le clan des "Blancs" venus souvent des villages alentour de la moyenne montagne du plateau jurassien proche, et les "Autres", les "Gris", ceux qui écoutent du rap, sont de la "cité", d'origine turque ou maghrébine. Pour certains clans, le clivage sexuel est de rigueur entre filles et garçons. On s'évite, on a des images toutes faites dans la tête, souvent héritées des parents, on forme des bandes, on s'épie, on s'accuse, on se jalouse, on s'affronte... À ces problèmes de cohabitation, du "vivre ensemble", s'ajoute le fait que ces élèves sont, dans leur grande majorité, captifs de leur "cité", de leur "communauté", de leur "groupe social" d'appartenance et de leur "territoire". Ils ne voient souvent la réalité qu'en "noir et blanc", qu'à travers le filtre de leur appartenance et de leur cloisonnement. Cette manière de fonctionner et de se représenter la réalité peut être un sérieux handicap pour réussir à l'école qui leur demande quotidiennement de puiser dans une diversité de registres qu'ils n'ont pas.

De même, que connaissent-ils de l'histoire parentale, de leur pays d'origine ? Souvent bien peu de choses, quand ce ne sont pas des informations déformées. Bien difficile, dans ce contexte, de leur demander de s'identifier, de trouver leur place, de donner du sens à des connaissances qui reposent sur des héritages ou des repères culturels.

Identifier, repérer, localiser dans son environnement proche est un problème pour des élèves qui n'ont qu'une connaissance parcellaire de leur environnement géographique local. Comment leur demander de respecter, de protéger un patrimoine qu'ils ne connaissent, ni ne reconnaissent en tant que tel : la notion de patrimoine est une notion souvent abstraite. Paradoxalement, dans cette vallée industrielle, le regard des élèves sur l'industrie est un regard généralement négatif et réducteur. Ils ne perçoivent ce secteur d'activité qu'à travers l'expérience et le discours parental, souvent dévalorisant, tout comme peuvent être perçus les postes occupés par leurs parents.

MOBILISER

Le choix d'un travail sur la mémoire de la ville d'Oyonnax et de son bassin industriel avec des élèves de plusieurs classes de quatrième s'est effectué à la lumière de ce constat.

Ce projet visait aussi à donner du sens et un attrait à des pans de leur programme d'histoire et de géographie : sur le concept d'âge industriel et d'urbanisation, avec une approche plus concrète et localisée de la notion de patrimoine. Il permettait également de mieux connaître la filière plasturgie et fut conçu pour que plusieurs disciplines y trouvent leur place : français, histoire-géographie, technologie, arts plastiques, mais aussi physique-chimie pour la découverte et la fabrication de matières plastiques ; une façon de montrer aux élèves que chaque discipline apporte son éclairage pour comprendre le monde qui les entoure.

Ce projet a démarré en s'appuyant sur un monument emblématique de l'histoire de la ville d'Oyonnax : "La Grande Vapeur". Cette usine modèle de 1905, au coeur de la ville, en activité jusque dans les années 1980, raconte comment la révolution industrielle s'est concrétisée dans cette petite bourgade rurale du Haut-Bugey. Prendre à témoin cette usine modèle a permis d'abord et avant tout de "faire tomber" tout un ensemble de croyances que partageaient les élèves à son sujet. Ce vieux bâtiment, lieu de squat, ne pouvait être jadis qu'une prison. La découverte de sa véritable fonction, de son histoire, fut une véritable révélation pour la plupart d'entre eux. Découvrir ensuite qu'un membre de sa famille y avait travaillé, partager le quotidien de ces femmes, de ces hommes par le biais de témoignages d'informateurs, de récits, de photographies ou d'illustrations anciennes, fut une manière de s'approprier cet ancien bâtiment. Comprendre l'organisation de cette usine, les différentes phases de production... autant de voiles levés sur un monde riche et méconnu.

Autant de moments chargés d'émotions, d'informations, qu'ont vécu ensemble les élèves sur ce lieu, moments ensuite retravaillés, approfondis au collège dans différentes disciplines, pour la production de récits, de poèmes, en français, de travaux en arts plastiques...

Partir de ce monument permettait également de pouvoir aborder plus facilement les effets de l'essor industriel sur l'évolution de la population locale et sa diversification, avec l'immigration, mais aussi ses effets sur l'urbanisation d'une bourgade rurale.

Enfin, il s'agissait de montrer à des élèves d'origine culturelle variée que leurs parents jouaient ou avaient joué un rôle dans l'évolution industrielle de cette vallée.

Les effets positifs de cette action furent rapidement visibles lors du Salon de l'innovation pédagogique départementale de l'Ain, en 2001 ; l'interview des élèves participants, réalisée par une radio locale, fut également édifiante : l'implication dans le projet et l'intérêt pour cette ancienne usine apparurent et dans leurs propos et dans leurs travaux. Leur regard avait changé : cet ancien bâtiment n'était plus une coquille vide de sens mais bien cette usine originale qu'il fallait restaurer parce qu'elle appartenait au patrimoine de leur ville.

Ce premier état des lieux fut un encouragement pour enrichir le projet. Pédagogie de projet et partenariat solide avec le musée du Peigne et de la Plasturgie ouvraient le projet à des questions relevant aussi bien de la mission d'un musée que de la culture scientifique, avec un atelier découverte et fabrication de matières plastiques. D'autres liens furent développés pour faire découvrir aux élèves le tissu local actuel des industries liées à la plasturgie : l'occasion de faire tomber certains a-priori réducteurs sur l'industrie et de montrer, à des élèves en année de pré-orientation, l'éventail professionnel de ce secteur.

Dans le cadre de ce projet, de nombreux intervenants extérieurs à l'Éducation nationale ont été sollicités : personnel du musée, anciens ouvriers, techniciens, industriels, artisans, journalistes, urbanistes ont raconté, expliqué, partagé leur regard avec les élèves ; l'occasion aussi pour certains intervenants de présenter leur profession et de parler de leur cursus. Il s'agissait là de sensibiliser les élèves non seulement au rôle de la mémoire mais aussi à celui de la transmission. Après certaines séances, des élèves vinrent nous proposer des informateurs potentiels ou nous montrèrent des objets fabriqués à Oyonnax par leurs parents ou aïeuls : une façon de témoigner de leur intérêt et de contribuer au projet.

Au terme de leur parcours, les élèves, guidés par un artiste photographe, devaient s'emparer des éléments de leur environnement urbain pour un travail photographique : éléments d'architecture, bâtiments anciens ou récents liés à l'histoire industrielle de la ville d'Oyonnax ont été des supports pour faire travailler imagination et créativité. Expositions publiques, articles dans la presse locale ont permis de rendre visible le travail scolaire aux familles ; ils ont été des moyens de valoriser le travail des élèves, celui des enseignants, et l'image d'un collège en ZEP.

Sensibiliser des élèves à la richesse culturelle de leur environnement, leur faire partager des valeurs différentes de celles qu'ils ont l'habitude de côtoyer dans leur univers est certainement l'une des voies à leur faire emprunter pour les aider à réussir et à s'ouvrir à la diversité du monde.

Diversité, n°149, page 157 (06/2008)

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