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Diversité

III. Mémoires de villes

Quartiers, à vos mémoires !(*)

Lela BENCHARIF, chercheuse à l'Institut des études régionales et des patrimoines (IERP) de l'université Jean-Monnet de Saint-Étienne (Loire)

La dynamique de production mémorielle qui se développe ces dernières années jusque dans les quartiers d'habitat social n'est pas sans évoquer cette "vague mémorielle" qui agite les sociétés contemporaines, et les multiples formes de patrimonialisation de la ville qu'elle entraîne aujourd'hui.

Largement encouragée par des politiques publiques, la dynamique de production mémorielle permet d'identifier au coeur de l'action sociale et culturelle de nouveaux objets de mémoire1 (mémoires sociales des immigrations, des habitants des grands ensembles...) et d'élever au rang de lieux propices à l'exploration mémorielle les territoires désignés de la géographie prioritaire, longtemps exclus du travail de mémoire. Cette dynamique conduit également à mobiliser et à engager en tant qu'acteurs ou porteurs de mémoire des groupes sociaux issus des milieux les plus défavorisés.

Si ces productions culturelles contribuent généralement, à partir d'un travail de restitution biographique et historique, à promouvoir une espèce de généalogie des quartiers, elles nous permettent dans le même temps d'esquisser une réflexion critique sur la fabrication des processus mémoriels/patrimoniaux et sur les logiques dialectiques de la mémoire et de l'oubli qui les traversent. En effet, cette prolifération d'actions et les nouvelles formes de mise en mémoire voire de mise en patrimoine qui l'accompagnent impose que l'on interroge les cadres sociétal, politique et symbolique définissant la notion lourdement polysémique de patrimoine. Aussi, et sans nous risquer à une tentative d'évaluation de ces actions culturelles, il paraît important de comprendre l'impact de ce temps mémoriel dans le champ du développement social. Quels sont les formes, les usages sociaux, le sens symbolique de ces actions ? Quel statut ont-elles, quel rôle leur reconnaît-on dans la "fabrique du patrimoine2" ?

UN NOUVEL ENJEU DU DEVELOPPEMENT SOCIAL ET URBAIN

Au plus près des territoires d'habitat social, nombre de projets relevant de dispositifs initiés par la politique de la ville, et associant de manière transversale une diversité de partenaires institutionnels (DIV, FASILD, DRAC3), inscrivent dans leurs procédures d'action sociale et culturelle un volet "mémoire". L'attention portée à cette entreprise mémorielle dans les quartiers populaires repose sur le triple postulat selon lequel le travail sur la mémoire favoriserait la recomposition des liens sociaux entre les groupes, réduirait les tensions sociales et participerait de la construction d'une mémoire collective, c'est-à-dire une histoire partagée par l'ensemble des habitants (à l'échelle d'un quartier et/ou à l'échelle d'une commune). Plus encore, il y a dans ce processus une dimension de reconnaissance et de valorisation de populations qui vivent dans les franges urbaines les plus paupérisées. Dimension de reconnaissance à vertu "intégrationniste", comme le rappelle plus spécifiquement l'un des objectifs du FASILD qui encourage, dans ses missions d'intégration et de lutte contre les discriminations, "une politique de la mémoire indissociable de la reconnaissance des droits des immigrés dans la nation et la société". Reconnaissance publique de ces populations invitées à prendre place dans le fil de l'histoire croisée et de la mémoire collective. Dimension de valorisation à travers laquelle l'action mémorielle permettrait, d'une part, de renverser les images négatives des groupes sociaux stigmatisés et, d'autre part, d'envisager d'autres systèmes d'identification (pour soi-même et pour autrui, individuelle et collective) des lieux ou territoires, porteurs d'images fortes traduisant autant de représentations socialement et historiquement construites.

Au-delà de ces enjeux louables et complexes, la problématique qui vise à promouvoir les mémoires sociales renvoie à d'autres systèmes d'interprétation. "Faire de la mémoire" dans l'espace social des catégories populaires ou immigrées, c'est-à-dire là où l'on ne s'y attendait pas, ou là où on ne l'attendait plus, revient aussi à mobiliser et à injecter dans le développement culturel des formes "savantes" issues de la culture dominante. Comme pour mieux signifier que la mémoire en tant que processus de construction et son pendant, le patrimoine, dès lors que la mémoire s'est fixée, patrimonialisée, n'est plus l'apanage des groupes dominants.

Imposé comme un enjeu important de la politique de la ville et renforcé par le principe de la démocratisation culturelle, le champ d'action mémorielle agit ainsi comme une sorte d'impératif culturel, aux effets cathartiques, sous-tendant l'idée d'un processus de diffusion/transmission d'une norme culturelle référencée vers les populations les plus défavorisées.

LA PROLIFERATION D'ACTIONS MEMORIELLESOU L'"ACHARNEMENT PATRIMONIAL"

De cette dynamique géographiquement et socialement désignée émergent dans l'espace public de nouvelles formes de mise en valeur des mémoires sociales et urbaines. Une diversité d'actions que l'on peut regrouper en deux principales catégories apparaît : celles qui produisent des mémoires du quartier et celles qui produisent des mémoires sur le quartier.

Les premières sont principalement portées par des groupes d'habitants, dans le cadre d'associations ou d'équipements de quartier, avec le soutien d'institutions publiques ; tandis que les secondes sont généralement à l'initiative d'acteurs extérieurs (chercheurs, artistes, aménageurs, élus...), impliquant ou non directement la participation des habitants.

Ces projets culturels, à dimension artistique ou historique, qui renferment le plus souvent un aspect d'animation urbaine, reposent essentiellement sur un travail de recueil de témoignages. Écriture croisée de récits de vie avec pour objectif la restitution d'une histoire d'un quartier articulée aux mémoires plurielles qui la façonnent. Ils peuvent dans leur mise en scène mobiliser différents supports de production (film, livre, exposition...). Mais, en dépit de leur dimension symbolique et créatrice, et de leur caractère novateur certain, nombreux sont les projets qui ont du mal à être inscrits dans une continuité spatio-temporelle. En résulte alors une juxtaposition d'actions et d'événements, signe d'un processus de fragmentation mémorielle plutôt que d'une mise en commun.

Du côté des porteurs institutionnels de ces actions, l'intérêt autour d'un travail sur la mémoire des quartiers populaires semble d'autant plus s'imposer qu'il est aujourd'hui conditionné par le phénomène de la dédensification à l'oeuvre dans les politiques urbaines. Comme si la disparition programmée des tours et des barres obligeait les opérateurs sociaux, avec ou sans la mobilisation des habitants, à sauvegarder dans l'urgence des fragments matériels ou immatériels de l'histoire urbaine. Perspective qui révèle, d'une certaine manière, combien l'histoire des grands ensembles et le travail de mémoire - mémoires croisées des habitants anciens ou derniers occupants, des aménageurs et des décideurs - autour de ces périphéries sociales et urbaines sont loin d'être achevés.

Ainsi, ces actions, pour diverses qu'elles soient, sont fortement déterminées par les problématiques sociale et urbaine des territoires dans lesquels elles sont développées. De telle sorte que, produites dans l'interface entre action sociale et développement urbain, elles peuvent révéler des enjeux de pacification et de légitimation, lesquels laissent avant tout entrevoir des formes d'instrumentalisation de l'entreprise mémorielle. Enjeux de pacification d'un quartier marqué notamment par des phénomènes de violence, et dans lequel des opérateurs désignent et mettent en scène au coeur d'une action "mémoire" certains groupes d'habitants perçus comme "garants de la paix sociale". Enjeux de légitimation d'une institution qui, en quête de reconnaissance ou de légitimité, peut être conduite à privilégier l'approche mémorielle dans une démarche d'intervention sociale.

Ce sont ces écueils qui inspirent à Michel Rautenberg l'idée d'un "acharnement patrimonial s'appliquant à des quartiers de banlieue" ; "acharnement" à travers lequel il s'agirait, dans certains cas, de "replacer l'institution politique au centre d'un processus de reproduction sociale et symbolique dans les lieux qu'elle sent lui échapper4".

Dans cette perspective, on peut s'interroger sur le statut de ces mémoires sociales des quartiers urbains dans et hors des limites des territoires où elles se sont façonnées. S'agit-il de faire émerger à partir des histoires singulières une mémoire collective d'un quartier sans chercher à comprendre la manière dont elles peuvent s'articuler à d'autres échelles d'espace (local, national) et de temps ? Comment dépasser cette logique d'inventaire strictement géographique des généalogies de quartiers sociaux ? Comment inscrire ces mémoires plurielles et singulières dans cette double dimension d'espace partagé et d'histoire commune lorsque les mécanismes de précarisation et de désaffiliation sociale maintiennent les groupes sociaux dans la ville de plus en plus en plus ségréguée et fragmentée ?

Autant de questions qui renvoient au sens proprement pédagogique de ces actions, à leurs conditions de production et de transmission dans l'espace public. Car on postulera que le travail de mémoire n'a de sens que référé à un cadre de co-production et de transmission avec l'ensemble des acteurs de la société.

Autant de questions, encore, qui renvoient à l'analyse du statut de ces actions mémorielles dans la fabrication du patrimoine entendu ici comme l'héritage qu'une société considère comme étant digne d'être transmis aux générations futures ; ce par quoi elle "se reconnaît elle-même, trace ses limites, se définit comme une communauté ayant ses biens propres5". Or, dans une perspective de fragmentation des mémoires comme des patrimoines sociaux, quelle place et quelle lisibilité offre-t-on à ces derniers dans le patrimoine commun ?

TERRITOIRES EN MEMOIRES : ENTRE ESPACE MULTIPLE ET ESPACE PARTAGE

L'examen des logiques d'action mémorielle nous ramène à une interrogation centrale qui est celle de l'articulation entre mémoire et territoire.

Espaces symboliquement investis, socialement structurés et politiquement encadrés, "les territoires sont d'abord une immense mémoire, qui nous révèlent progressivement les étonnantes histoires du temps : des indices livrés par nos lieux familiers aux datations les plus savantes des structures du globe et de l'univers, l'"espace" raconte la création de l'homme et du monde6".

Offrant au regard une pluralité de mondes et d'espaces bariolés, les territoires vécus et appropriés par les différents groupes sociaux qui les traversent, ou qui s'y fixent, (re)composent en permanence la "multiappartenance du citadin7". Lieux de production des mémoires plurielles/collectives, ils peuvent être ainsi appréhendés comme des "enjeux" de mémoire. Enjeux de "trop de mémoire" ici ou de "trop d'oubli" ailleurs, pour reprendre Paul Ricoeur, lorsqu'ils font l'objet d'investissement patrimonial ou mémoriel de la part d'acteurs institutionnels.

Envisagée dans sa profondeur historique et temporelle, la notion de territoire en mémoires peut nous aider à mieux comprendre le sens de l'espace commun. Tout comme sa dimension doublement symbolique et mémorielle est utile pour mieux rendre compte des enjeux de la connaissance et de la reconnaissance, sans les folkloriser, des parcours des "traces de l'autre8" dans l'espace du vivre ensemble. Car, comme l'affirme Yves Grafmeyer, ce qui est en jeu au coeur de l'espace commun, "c'est bien en définitive la commune reconnaissance de la légitimité de chacun à être là, qui rend possible toute vie urbaine, aussi bien dans les unités de voisinage qu'à l'échelle de la ville9". Enfin, la question de la reconnaissance de ces mémoires sociales est fondamentale, puisqu'elle renvoie, dans l'espace de la citoyenneté, à l'expression d'un principe relevant d'une action politique et démocratique. Principe qui rappelle la notion de "juste mémoire" empruntée à Paul Ricoeur : "Je reste troublé par l'inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d'oubli ailleurs, pour ne rien dire de l'influence des commémorations et des abus de mémoire - et d'oubli. L'idée d'une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués10."


(*) Cet article a été publié en 2004 dans la revue POUR (revue du Groupe de recherche pour l'éducation et la prospective) ; n° 181 : "Mémoires partagées, mémoire vivante".

(1) La polysémie du terme "mémoire" n'empêche pas d'esquisser une définition dont le rapport au temps et à l'histoire constitue l'élément essentiel.

(2) Michel Rautenberg, La Rupture patrimoniale, Grenoble, À la Croisée, 2003.

(3) DIV : Direction interministérielle à la ville ; FASILD : Fonds d'action et de soutien pour l'intégration et la lutte contre les discriminations (devenu ACSE : Agence pour la cohésion sociale et l'égalité des chances) ; DRAC : Direction régionale de l'action culturelle.

(4) Michel Rautenberg, op. cit., p.153.

(5) André Micoud et Jacques Roux, "L'architecture en procès de réhabilitation. Réflexion sur l'appropriation patrimoniale des traditions constructives", Les Annales de la recherche urbaine, n° 72, septembre 1992.

(6) Jean-Paul Ferrier, Le Contrat géographique ou l'habitation durable des territoires, Lausanne, Payot, 1998, p. 135.

(7) Jean Métral, Cultures en ville ; ou de l'art et du citadin, La Tour d'Aigues, L'Aube, 2000, p. 13.

(8) Michel de Certeau, L'Absent de l'histoire, Paris, Repères, 1973, p. 173.

(9) Yves Grafmeyer, "La coexistence en milieu urbain : échanges, conflits, transaction", Recherches sociologiques, "Sociologie de la ville", vol.?XXX, n° 1, 1999, p. 175.

(10) Paul Ricoeur, La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli, Paris, Le Seuil, 2000, p. 1.

Diversité, n°149, page 153 (06/2008)

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