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Diversité

III. Mémoires de villes

Des collégiens étudient le fait migratoire dans leur ville

Jean-Luc HUARD, professeur d'histoire au collège Gaston-Bachelard, à Valence (Drôme)

Au collège, l'histoire de l'immigration est abordée mais peu développée.
Dans ce collège de ZEP, c'est en séance "Itinéraires de découverte" (IDD) pour les cinquièmes et par la création d'un groupe d'élèves volontaires de quatrième et de troisième réunis dans un "groupe culture" que l'étude du fait migratoire a été entreprise. Plusieurs actions ont ainsi pu être mises en oeuvre, en collaboration avec différents partenaires.

Au collège, les premières notions concernant l'histoire de l'immigration apparaissent dès la sixième mais ne proposent que du vocabulaire (émigrant et immigrant, par exemple). Ces notions ne sont guère reprises en cinquième, sauf en éducation civique, avec les discriminations, et en géographie, avec les cours sur le Maghreb en particulier. Ce n'est qu'en troisième que l'histoire de l'immigration est réellement abordée, en géographie, avec la leçon sur "l'organisation du monde" : les différences entre pays du Sud et pays du Nord et l'essor des migrations sont alors étudiés.

Or, l'étude de l'histoire de l'immigration est particulièrement importante pour un professeur d'histoire-géographie qui exerce en zone d'éducation prioritaire (ZEP), dans un collège comptant plus de 80 % d'élèves d'origine étrangère ou même étrangers, qui compte une section SEGPA et une classe de "français langue étrangère" destinée aux primo-arrivants,

Cette étude comporte plusieurs domaines : l'étude du pays d'origine, pour connaître les causes du départ des familles vers la France, les traditions de ces pays et l'installation en France. Ce dernier domaine concerne la vie quotidienne des immigrés et de leurs enfants. Pour cela, s'appuyer sur les connaissances et les représentations des élèves devient une nécessité.

Tabeaux publiés dans l'article réalisé par trois élèves du collège Gaston-Bachelard, "Un collège d'origine étrangère", paru dans lez numéro 514 de la Revue drômoise. Archéologie, histoire, géographie (numéro édité sous la direction de Jean-Luc Huard en décembre 2004).

LA NOTION D'IDENTITE

L'identité est une partie de l'étude du fait migratoire.

Les premières actions se sont effectuées par le biais de la cuisine, en collaboration avec le professeur de la SEGPA. Il s'agissait pour les élèves de trouver des recettes de leurs pays ou régions d'origine, de les réaliser et de les faire goûter à leurs camarades ayant une autre origine que la leur. Cette activité a été réalisée par des cinquièmes en "Itinéraires de découverte" (IDD), en deux groupes (un semestre chacun). La présentation des recettes devait être accompagnée d'un travail sur leur pays d'origine.

Une autre activité s'est déroulée en partenariat avec une radio locale valentinoise, Radio Méga, qui nous a permis de réaliser pendant deux ans plusieurs émissions, toujours avec des classes de cinquième. Des groupes de deux ou trois élèves y parlaient de leurs pays d'origine et comparaient certaines traditions avec celles vécues par d'autres élèves, qu'ils soient d'origine étrangère ou non. Les élèves ont ainsi évoqué les fêtes, l'habitat, la cuisine encore... Ces émissions ont, pour la plupart, eu lieu en direct soit du collège, soit du studio de radio.

DU REGARD SUR SES ORIGINES AU REGARD SUR SA VILLE"

Deux expositions ont été réalisées par des élèves du collège.

La première, intitulée "Notre histoire, notre ville, Valence", souhaitait transformer le regard des collégiens sur leur ville. Cette exposition a été l'occasion de comparer Valence aux lieux d'origine des enfants. Quels points communs ? Quelles différences ? L'exposition avait aussi pour but de faire prendre conscience aux élèves que la ville ne se limite pas à leur quartier ; que, tout en gardant leur identité d'enfants d'immigrés, ils pouvaient élargir leur vision de Valence et découvrir qu'ils étaient non seulement les habitants de leur "cité", mais aussi les citoyens de la ville. En effet, la plupart d'entre eux restent confinés dans leur quartier ; lorsqu'ils vont au centre-ville, ils disent "aller à Valence", comme si leur quartier était un lieu en dehors de la ville, un "ghetto" où n'habitent que des étrangers. Notre souhait était de leur faire comprendre qu'ils ne sont pas seulement des enfants d'une "cité", mais qu'ils sont aussi citoyens de la ville.

Le titre d'abord pressenti était "Valence, notre bled" et aurait pu avoir en sous-titre : "Du regard sur ses origines au regard sur sa ville". En voici l'introduction :

"Nous sommes élèves du collège Gaston-Bachelard, à Valence. Nous avons diverses origines : France, Algérie, Maroc, Arménie, Espagne, Italie, Brésil, Allemagne, Tunisie, Comores, Réunion, Madagascar, Liban, Israël, Syrie, Russie... Mais nous sommes presque tous de nationalité française. Nos parents, et parfois nos grands-parents, se sont installés à Valence. Ils ont une histoire, celle de leur pays. Nous, Valentinois, nous avons la nôtre, celle de nos origines, mais aussi celle de Valence. C'est pourquoi nous vous proposons cette présentation sur l'histoire de notre ville, vue par nos yeux d'enfants d'étrangers."

Les élèves proposaient un double regard sur leur commune. D'abord une histoire de la ville, avec des cartes postales anciennes et des photos actuelles, mais aussi le rapport possible entre la ville ou le village d'origine de leurs parents. Voici quelques exemples :

"Sidi Bel Abbès et Valence ont des points communs. Il y a une place Carnot avec un kiosque comme celui sur le Champ de Mars. Des rues portent encore des noms français."

"À Annaba, il y a des églises et des synagogues comme à Valence. Il y a aussi des mosquées. On retrouve aussi un musée, des fontaines et des parcs avec des palmiers comme au parc Jouvet."

"Nous venons des Comores, en particulier de l'île de Grande-Comore, de Mavingouni. Aux Comores, il y a des endroits qui ressemblent à Valence, en particulier certains bâtiments administratifs qui ont la même architecture que la gare. Par contre, les maisons ont des toits plats et non pointus."

"Nous sommes originaires de Turquie. Nous venons d'Antakya, de Kayseri, d'Aksaray, d'Erzurum, d'Afyon Karahisar. À Valence, les clochers des églises remplacent les minarets de nos mosquées."

ARTISANS ET COMMERÇANTS ETRANGERS OU D'ORIGINE ETRANGERE

La dernière exposition, réalisée par des élèves de cinquième et quatrième, a pour titre "Artisans et commerçants étrangers ou d'origine étrangère à Valence au XXe siècle". Elle a été présentée en février dernier au conseil général de la Drôme lors d'un colloque national nommé "Institutions et immigration". Il s'agit de montrer d'une part l'apport de l'immigration dans le domaine économique et, d'autre part, le fait que beaucoup de commerçants et artisans étrangers se sont implantés dans la ville et se sont même fait naturaliser.

Après un bref rappel sur l'immigration à Valence depuis 1900, cette exposition montre non seulement des photographies d'artisans et de commerçants étrangers ou d'origine étrangère au XXe siècle, mais fait le point sur les textes de lois ou décrets concernant les étrangers qui voulaient exercer des professions artisanales et commerciales en France. L'introduction de cette exposition précise le travail de chaque groupe.

"Nous sommes des élèves du collège Gaston-Bachelard, à Valence. Nous faisons partie de deux groupes de travail : des cinquièmes en "itinéraire de découverte" et des quatrièmes du groupe "culture". La plupart d'entre nous sont français d'origine étrangère : Algériens, Marocains, Tunisiens, Turcs, Italiens et Guinéens. D'autres sont français de l'île de la Réunion. Cependant, quelques-uns sont toujours étrangers et sont originaires de Turquie et de Cuba.

Nous vous présentons cette exposition qui représente le travail réalisé par les deux groupes.

Nous, les cinquièmes, sommes allés consulter aux Archives municipales de Valence les registres d'immatriculation (série 2i) et les listes nominatives de recensement des années 1901, 1911, 1921, 1926, 1936 et 1946 (série F).

Nous avons rencontré des artisans et des commerçants étrangers et d'origine étrangère au centre-ville. Nous avons pu discuter avec eux de leurs conditions d'installation et de travail. Lorsqu'ils nous le permettaient, nous prenions des photographies.

Nous, les quatrièmes, avons travaillé aux Archives départementales de la Drôme. Là, nous avons pu consulter les dossiers de la série 4 m (police générale), en particulier les documents concernant les artisans et commerçants étrangers dans l'entre-deux-guerres. [...]

Nous avons aussi recherché des renseignements sur les livres concernant les étrangers.

Ensuite, nous sommes allés au centre-ville et aussi dans le quartier de Fontbarlette où nous avons rencontré des artisans et commerçants étrangers.

À la suite de ces recherches, nous avons tous analysé les données que nous avions recueillies pour rédiger les textes qui accompagnent cette exposition. Nous avons ensuite choisi les photos puis composé les légendes. Enfin, nous avons réfléchi à la mise en place de l'exposition (disposition et progression des photos)."

UN COLLÈGE "D'ORIGINE ÉTRANGÈRE"

Des élèves de quatrième ont aussi écrit un article sur le collège. Intitulé "Un collège "d'origine étrangère"", il a été publié par la Revue drômoise, publication de la Société d'archéologie, d'histoire et de géographie de la Drôme. Après avoir relevé les différentes origines de leurs camarades du collège, les élèves ont poursuivi leur enquête en abordant leur propre histoire. Pourquoi leurs parents sont-ils venus en France ? Quel a été le quotidien de leurs parents dans leur pays d'origine ? Comment se sentent-ils dans leur quartier ? Cette dernière question leur a permis de comprendre ce qu'est une identité. "On n'a pas la même culture ni la même religion" disent certains ; "Nous vivons dans un quartier où les habitants sont presque tous des étrangers. C'est pour cela que nous nous sentons étrangers", répondent d'autres.

La place des immigrés en France a aussi été abordée lors d'un travail suivi d'une cérémonie en l'honneur des résistants étrangers du groupe Manouchian. Les élèves ont ainsi remarqué la place des étrangers dans l'histoire de notre pays ainsi que dans la vie économique du pays en apprenant l'histoire de Manouchian.

Toutes ces actions ont pour but de faire comprendre aux élèves ce qu'est l'immigration, son histoire, ses conséquences. Elles ont montré que l'histoire de l'immigration est leur histoire ; qu'elle leur permet de connaître leurs propres racines. Elles donnent les différentes raisons de ces migrations : raisons économiques mais aussi politiques (certains élèves ont un statut de réfugié politique). Elles leur montrent aussi qu'ils ont une identité propre mêlant leur culture d'origine avec la culture française. Ces travaux ont aussi pour but de mieux connaître l'autre et d'éviter toute idée préconçue sur telle ou telle origine. Cela a aussi permis un dialogue entre les élèves et leurs parents qui ont pu raconter à leurs enfants leur parcours, leur passé, ce qu'ils ne faisaient que trop rarement.

Par ces actions, les élèves ont eu la satisfaction de voir le pays d'accueil s'intéresser au pays d'origine de leurs familles. Ces travaux ont permis la reconnaissance par les "Français de souche" de la qualité de ces jeunes, de leur travail, et de corriger les stéréotypes. Cela a aussi été l'occasion de faciliter l'appropriation et la défense d'une entité commune : la ville.

Diversité, n°149, page 149 (12/2008)

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