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Diversité

II. Les enjeux d'un enseignement

L'imaginaire hexagonal

Maghrébins en France à l'époque coloniale

Jean-Robert HENRY, directeur de recherche en droit et relations internationales à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM, CNRS) d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône)

Pour appréhender la façon dont se reconstruit aujourd'hui l'image de l'immigré en France, il faut prendre en compte d'autres facteurs que son seul enracinement dans une histoire coloniale qui en outre elle-même ne se déclinait pas de la même façon dans l'espace colonial et en métropole.

La littérature romanesque a beaucoup contribué, à travers des centaines de titres pour les adultes et pour la jeunesse, à forger et à diffuser l'imaginaire colonial en France. Elle l'a fait selon le mode opératoire qui lui est propre, en privilégiant la mise en scène de rapports interpersonnels entre figures de colonisateurs et figures de colonisés.

Par la suite, et plus discrètement, la production romanesque a fait écho au processus de décolonisation puis à cette nouvelle forme des rapports Nord - Sud que constituent les flux migratoires ; en particulier, plusieurs auteurs pour la jeunesse se sont employés à évoquer le vécu des "immigrés" et les défis, les difficultés ou les rejets auxquels se trouvent confrontés les jeunes des banlieues du fait de la société majoritaire1.

Dans la foulée d'une dénonciation de la "fracture coloniale" qui persisterait aujourd'hui dans la société française, la tentation est grande de rapprocher le sort de l'immigré de celui du colonisé et d'établir une continuité directe entre la construction de l'image du colonisé (ou de l'indigène) et celle de l'immigré, comme si les deux faisaient partie d'une série imaginaire unique2. Sans doute y a-t-il des parentés dans les deux types d'images, mais elles ne doivent pas faire oublier des différences importantes qui tiennent à ce qu'elles se sont déployées dans des univers mentaux distincts, où elles exprimaient les fantasmes spécifiques de ceux qui formulaient les discours d'altérité.

Dans l'espace colonial, l'image que l'"Européen" construit de l'"indigène" sur fond global de "choc des races" est toujours plus ou moins menaçante. L'indigène est celui qui peut mettre en péril de diverses façons l'oeuvre coloniale, et surtout la position du colonisateur local. L'exemple algérien montre qu'il y a bien sûr de fortes nuances entre le discours, à la fois dominateur et inquiet, des colons et celui des représentants métropolitains du pouvoir colonial qui exaltent la commune "mère-patrie" des Français et des indigènes. Dans les deux cas cependant, il s'agit bien d'exorciser des tensions ou des menaces qui pèsent de l'intérieur sur la domination coloniale.

Dans l'espace hexagonal, l'horizon des menaces, à la même époque, est extérieur : le danger qui pèse de façon constante sur la France métropolitaine, de 1870 à 1940, vient d'abord d'outre-Rhin, tandis que le colonisé fait figure de ressource ou d'allié dans la lutte contre l'Allemagne. Mais la construction après la guerre d'une Europe pacifique sur base de rapprochement franco-allemand bouscule cette fixation de l'horizon des menaces. Aujourd'hui, l'image de l'immigré maghrébin en France se recompose davantage en fonction de ce contexte nouveau que d'une histoire passée ; ou, plus exactement, l'histoire se voit réinterprétée par la logique des rapports que la nouvelle Europe entretient avec les sociétés d'outre-Méditerranée.

Pour appréhender la façon dont se reconstruit aujourd'hui l'image de l'immigré en France, il faut donc prendre en compte d'autres facteurs que son seul enracinement dans une histoire coloniale qui elle-même ne se déclinait pas de la même façon dans l'espace colonial et en métropole. C'est ce que nous voudrions suggérer en présentant un rapide panorama de romans qui ont mis en scène, depuis la fin du XIXe siècle, des personnages de Maghrébins en France, et qui ont donc contribué à construire par touches successives une image hexagonale de l'immigré d'origine maghrébine.

Quatre grandes étapes de cette construction peuvent être distinguées, autour :

  • de parcours singuliers, à la fin du XIXe siècle ;
  • des migrations militaires de la Première Guerre mondiale ;
  • de la première émigration économique dans l'entre-deux-guerres ;
  • enfin, du développement massif de l'immigration en contexte de décolonisation.

L'EVOCATION DE PARCOURS INDIVIDUELS

À la fin du XIXe siècle, les rares "musulmans" d'Algérie qui se rendent en France font l'objet d'une curiosité plutôt sympathique, débouchant sur des propos paternalistes ou assimilationnistes.

Le roman le plus représentatif de ce courant est celui de "Mademoiselle" Maréchal, La Dette de Ben Aïssa. Publié en 1876 et réédité plusieurs fois dans la Bibliothèque rose illustrée, au moins jusqu'en 1914, c'est l'histoire d'un jeune garçon, Ben Aïssa, dont le village a été anéanti par les soldats français au cours de la conquête de la Kabylie. Recueilli par un officier, il est ramené dans la famille de celui-ci et élevé en frère d'une petite fille de son âge. Son assimilation se réalise à travers plusieurs étapes. D'abord par l'éducation du "jeune sauvageon qu'il faut greffer avec patience", puis par la conversion religieuse (sous la houlette de Diane, sa soeur adoptive), enfin par l'armée : l'entrée à Saint-Cyr est pour le jeune homme le meilleur moyen de démontrer sa gratitude envers la France et envers sa famille.

La fraternisation dresse une limite : Aïssa et sa soeur adoptive ne deviendront pas amants comme dans les contes de fées : "Ni l'un ni l'autre ne pensent à échanger leur nom de frère et soeur, de filleul et de marraine, pour celui de mari et femme. Tout est donc pour le mieux, et nous pouvons les laisser jouir librement de cette amitié fraternelle", commente l'auteure. L'histoire de Ben Aïssa s'achève sur un "heureux" dénouement, le fait pour lui de payer sa dette par le sang qu'il verse, dès les premiers jours de la guerre de 1870, pour défendre le fiancé de Diane. Blessé, il revient mourir dans sa famille française "en brave comme un soldat, plein d'espoir comme un chrétien". Cette fin souligne que, malgré l'assimilation, les sangs ne se mélangent bien que sur le champ de bataille3.

Ceux qui se risquent à d'autres aventures courent à l'échec. C'est, racontée par Albert Fermé dans Le Touareg, un roman pour adultes (1900), l'histoire presque parallèle de René, un jeune Targui recueilli par un général français et instruit dans un lycée parisien. Mais "cette éducation n'a pas effacé sa nature première ; il est menteur, dissimulateur, voleur". Et l'insertion dans la société française se termine en drame sanglant.

Une analyse plus subtile et plus empathique est celle du peintre orientaliste Guillaumet dans une imposante nouvelle, "Un caïd à Paris", publiée en 1888 dans son ouvrage posthume, Tableaux algériens. Écrit en 1867, ce texte retrace l'itinéraire d'un "Arabe de grande tente", noble et riche, qui décide d'aller chercher à Paris la légion d'honneur qui comblerait son désir de prestige. Il ne réussira pas dans son entreprise et connaîtra, au contact de la civilisation moderne, toutes les étapes d'une déchéance. Complètement ruiné dans sa fortune, ses espoirs et son prestige, il reviendra vivre petitement et mourir dans son pays.

Guillaumet se montre beaucoup plus réaliste dans cette nouvelle que dans sa peinture, où il fige les images d'une Algérie traditionnelle encore rehaussée de charmes exotiques et bibliques. Dans Un caïd à Paris, c'est au contraire un processus de désenchantement qu'il décrit, désenchantement du héros à travers sa descente aux enfers de la civilisation, mais aussi désenchantement de notre image de l'homme de nature quand celle-ci se heurte à la réalité moderne : comme une étoile de mer pâlit et se racornit quand on la sort de son milieu.

LES MIGRATIONS MILITAIRES DE LA GRANDE GUERRE

Après ces parcours individuels qui ont peu influencé l'imaginaire métropolitain, le regard porté sur les hommes d'outre-Méditerranée a été durablement configuré par la première expérience massive de contacts entre la population métropolitaine et les habitants de l'empire colonial à l'occasion de la guerre de 1914. L'arrivée de centaines de milliers de soldats et de travailleurs coloniaux donne d'eux une image très positive, même si elle est teintée de paternalisme : "ils" viennent aider la "mère-patrie". Pas question d'occulter leur présence. Au contraire, on exalte leur courage, leurs procédés expéditifs contre la "barbarie germanique", leur dévouement et la fraternisation qui s'instaure, non seulement au combat, mais avec la société française tout entière. Cette image favorable est médiatisée dans l'opinion métropolitaine par des affiches, des cartes postales, des reportages. Elle a en réalité commencé à être forgée dès le début du siècle, quand les théoriciens de la "force noire", obsédés par la décadence démographique française, ont prôné le recours massif aux soldats coloniaux4, au moment où le discours scolaire valorisait la solidarité entre les enfants métropolitains et coloniaux de la "mère-patrie".

Un tel discours résistera longtemps : dans Service public (1938), en pleine poussée de l'idéologie raciste du nazisme, le colonel de la Rocque, fondateur des Croix de feu, oppose aux étrangers venus de l'Est tous ceux qui "font partie de la race française" parce qu'ils ont versé leur sang pour la France. Ils ont cessé d'être "autres" pour devenir "nôtres".

Le sacrifice suprême des tirailleurs africains et maghrébins et la fraternité d'armes sont les valeurs privilégiées par des romans comme La Randonnée de Samba Diouf, des frères Tharaud (1922). Mais la fraternisation pose à nouveau le problème de ses limites. Les relations des "soldats de l'Empire" avec leurs jeunes infirmières françaises et leurs marraines de guerre, qui leur tricotent des chaussettes et leur envoient des douceurs, sont la source d'une multitude d'idylles, plus ou moins platoniques, qui déboucheront sur quelques centaines d'unions. L'armée essaye de gérer cette réalité en remplaçant autant que possible les jolies infirmières, qui troublent "l'esprit simple" des tirailleurs, par des infirmiers moustachus.

De son côté, la littérature de fiction traite le problème presque toujours selon le même schéma : l'idylle entre la marraine et le tirailleur ne se consomme pas, elle se sublime malheureusement (ou heureusement) par la mort du brave au combat : si le sang versé sur le champ de bataille crée un lien de sang, il n'ouvre pas pleinement l'entrée dans la famille française5. Quelques textes vont jusqu'à dénoncer les femmes françaises qui "compromettent leur dignité dans l'étreinte sauvage des fellahs" en oubliant leur mari au front et le triste sort de la femme arabe. En faisant cela, affirme l'auteur de la nouvelle L'Askri (1916), la Française perd ce qui faisait sa force auprès des indigènes, "le respect de son corps inviolé6".

D'autres auteurs, comme Charles Géniaux, font valoir au contraire que l'expérience de la guerre et la découverte de la société française ont rapproché les colonisés des valeurs de la mère-patrie, ce qui est susceptible de faire évoluer les choses dans l'espace colonial.

LA PREMIERE EMIGRATION ECONOMIQUE

Le sang versé sur les champs de bataille donne quelques droits politiques aux colonisés et un peu plus de visibilité dans la Cité française. Dès la fin de la guerre est imaginée la création de l'Institut musulman et de la mosquée de Paris, afin d'"offrir un centre intellectuel et moral, en toute indépendance, dans la capitale de la France, à ses enfants musulmans" en reconnaissance de leur dévouement7.

Après le retour des soldats coloniaux chez eux, le discours métropolitain reste complaisant vis-à-vis des travailleurs kabyles restés en France, et les mots pour en parler restent chargés de sympathie. Mais le ton évolue lorsque, à partir de la fin des années vingt, se développe une véritable immigration économique nord-africaine. La méfiance commence à poindre à l'encontre d'une main-d'oeuvre de plus en plus politisée et impliquée dans les luttes politiques françaises, même si l'immigration coloniale apparaît toujours plus sûre que certaines immigrations européennes.

Quatre romans peuvent illustrer cette évolution.

Le premier est encore un livre pour la jeunesse, Le Secret de l'émir, de Jules Chancel, publié en 1920. Il constitue la première représentation romanesque et graphique d'un travailleur nord-africain en France. Mohamed Ben Salem est un Kabyle venu durant la guerre travailler à Paris comme éboueur, puis resté accidentellement en métropole, où il "a connu toutes les misères". Il rencontre un jeune Français dont il devient l'auxiliaire sympathique, travailleur, pugnace dans une aventure qui les confronte aux ennemis de la France et les mène en Orient. Mais la relation entre les deux personnages reste très asymétrique : c'est l'enfant qui mène le jeu.

La condition des "travailleurs coloniaux" recrutés durant la guerre pour remplacer les travailleurs français, et placés sous un régime quasi-militaire, fournira le thème, quelques années plus tard, d'un petit roman, beaucoup plus réaliste, de Maurice Besson, Les Sidis8. On y suit l'itinéraire en France, jusqu'au retour en Algérie, d'un autre travailleur kabyle, Mohammed Ben Mansour, confronté successivement à la dureté des conditions de travail et de vie, à l'échec d'une idylle avec une Française et enfin aux limites de la solidarité internationaliste.

Trois hommes et un minaret, publié en 1926, est d'un tout autre style. Ce curieux - et modeste - roman de Gabriel Audisio, futur chantre de la Méditerranée, recevra en 1926 le Grand Prix littéraire de l'Algérie. Sur un ton humoristique, l'auteur imagine la conversion des Français à l'islam à la suite tout à la fois de l'appel aux travailleurs coloniaux pour reconstruire la France et de l'édification de la mosquée de Paris. La France, "grande puissance musulmane", devient ainsi "la fille cadette de l'Islam".

Le thème de l'immigration nord-africaine est traité dix ans plus tard sur un ton moins badin par Jean Damase dans Sidi de banlieue9. Contemporain des premières études sociologiques sur l'immigration marocaine en France, ce roman est très informé des conditions de vie matérielles ("les villages de misère") et politiques des émigrants économiques. Mais le propos de l'auteur et la visée de l'ouvrage sont difficiles à situer. L'auteur décrit bien la logique d'exploitation économique et de politisation de ces travailleurs ainsi que l'image que la société française se fait de la dangerosité de l'immigration sur le plan sanitaire comme sur le plan politique. La peur de la révolution mondiale y apparaît cependant plus forte que le risque nationaliste10.

La misère affective des émigrants est traitée par Damase sur un mode grinçant. Prisonnier d'un rêve inassouvi d'amour, le travailleur marocain qui est le personnage central du roman devient le gigolo d'une grande bourgeoise, qu'il étrangle et vole, avant d'être lui-même tué par la police au cours d'une manifestation insurrectionnelle. Sur ce registre, le livre manifeste moins d'empathie pour son héros et pour "l'islam du faubourg" que le roman presque contemporain de Marcelle Marty : Un sidi ou la vie est belle11(1938).

IMMIGRATION ET DECOLONISATION

La Seconde Guerre mondiale et la lourde contribution fournie par les soldats musulmans à la libération de la France suscitent quelques romans ou récits édifiants sur leur "fidélité" et leur courage (La Légende du goumier Saïd, de J. Peyré, 1950). Mais un nouveau contexte historique s'impose désormais à l'inspiration romanesque avec la décolonisation, la montée du nationalisme et le développement de l'émigration.

Les romans écrits par des Français sur l'émigration nord-africaine sont désormais concurrencés par la prise d'écriture des écrivains maghrébins. Les oeuvres de Driss Chraïbi (Les Boucs date de 1955), de Feraoun, de Farès, de Tahar Ben Jelloun informent désormais la vision française de la condition immigrée en proposant de celle-ci une lecture "interne".

Quelques auteurs français les accompagnent dans cette voie, comme Bernard Coutaz (Quand les ventres parlent, 1953, et Civilisations, je vous hais, 1954) ; Joseph-Henri Louwick (Tayeb, 1956) ; Jacques Lanzmann (Les Passagers du Sidi-Brahim, 1958). La guerre d'Algérie aiguise considérablement l'intérêt pour la part qu'y prend l'immigration12. Dans la littérature de jeunesse, une collection comme "Signe de piste" multiplie à partir des années cinquante les romans d'une décolonisation malheureuse ou pathétique, où sont introduites des figures de plus en plus nombreuses d'immigrés.

Le retour à la paix et l'accroissement des flux migratoires favorisent une littérature édifiante et moralisatrice pour la jeunesse, qui n'exclut pas tout réalisme (Michel Grimaud : Le Paradis des autres ; Bernard Barokas : La Révolte d'Ayachi ; Paul-Jacques. Bonzom : Ahmed et Magali). À l'opposé, le changement de contexte politique incite d'autres romanciers français à produire des oeuvres nourrissant le rejet d'une l'immigration vécue désormais comme un corps étranger ou une menace. Beaucoup de romans policiers ou de romans d'espionnage, littérairement médiocres, mais fortement diffusés, dispensent jusqu'a saturation des stéréotypes islamophobes et arabophobes ou des propos sur la barbarie nord-africaine (l'un d'entre eux s'intitule Le Sourire kabyle). Renvoyés à une identité commune d'"Arabes", les immigrés n'y figurent que sous forme de personnages négatifs.

Dans cette veine de dénonciation de l'immigration, La Toussaint blanche, de Philippe Gautier, est une oeuvre un peu plus complexe - publiée d'abord à compte d'auteur, puis reprise par un petit éditeur proche de l'extrême-droite. Écrit en 1981, ce roman d'anticipation imagine la révolte, le 1er novembre 1994, des Français de souche, devenus minoritaires chez eux, contre les immigrés de toutes origines (y compris les juifs). Les "vrais Français", vaincus, se réfugient en Bretagne et en Vendée, avant de regarder vers le large.

Ces productions n'accèdent cependant pas à la reconnaissance littéraire, à la différence des romans "immigrophiles" d'Anne Bragance (Clichy sur Pacifique, 1979), de Bertrand Poirot-Delpech (Saïd et moi, 1980), de Michel Tournier (La Goutte d'or, 1986), de Didier Van Cauvelaert (Un aller simple, 1994) dont le livre est couronné par le prix Goncourt. C'était aussi la consécration d'un sujet. Cette veine littéraire à visée réconciliatrice (Tendre Banlieue est le titre d'une bande dessinée), destinée à des lecteurs adultes, enfants ou adolescents, est devenue très féconde, avec notamment les oeuvres d'auteurs franco-maghrébins comme Leïla Sebban ou Azzouz Begag.

Ce balayage rapide d'un corpus d'ouvrages de fiction consacrés aux Maghrébins en France confirme que les images façonnées sur eux ont une histoire qui ne saurait se réduire aux représentations de "l'indigène" par la littérature coloniale. Sans doute, les héros - positifs ou négatifs - du profil "Maghrébins en France" sont-ils parfois affublés de caractères et de stéréotypes qui résonnent avec ceux attribués par cette littérature aux colonisés. Mais ils évoluent dans un univers mental différent du "face à face" colonial, un univers beaucoup plus ouvert sur le monde extérieur et évolutif. La place assignée aux hommes venus d'Afrique du Nord dans cet espace métropolitain varie en fonction de la lecture des menaces qui pèsent à différents moments sur la société française. Sauf lors de la guerre d'Algérie, il y aura rarement confusion avec les menaces pesant sur la colonie.

Cela explique le décalage des thématiques. On a vu que l'image du Maghrébin en France s'affranchit rapidement de l'exotisme. L'"islam du faubourg" n'a rien à voir avec celui du désert, ou même avec le rêve oriental que distillent des expositions coloniales nombreuses et courues. De même, le thème de l'assimilation individuelle et celui de la fraternisation au sein de la mère-patrie y sont nettement plus précoces qu'en situation coloniale : la fraternisation ne deviendra un mot d'ordre mobilisateur en Algérie qu'à partir des événements de 1958, et elle n'a jamais été un thème fort du roman colonial, dominé par la polarité colonisateur - colonisé.

L'abandon du vocabulaire ambigu de fraternisation au profit de mots plus altérisants et la mutation de l'image du Maghrébin en France sont à mettre en rapport avec un véritable retournement de l'univers mental français depuis la Deuxième Guerre mondiale, sous le double effet de la décolonisation et de la construction européenne. L'affiliation à l'Europe coïncide avec une désaffiliation à l'Empire.

CONCLUSION : DE MULTIPLES FACTEURS HISTORIQUES

Les facteurs qui ont fait évoluer la représentation de l'immigration nord-africaine en France sont donc complexes et contradictoires.

D'une part, l'immigration maghrébine en France s'est développée et a commencé à devenir familiale au moment même où les liens se relâchaient dans l'ordre politique entre la France et les sociétés du Maghreb et alors que les immigrés, notamment algériens, prenaient un rôle actif dans les luttes de libération nationale. Cette époque a coïncidé aussi avec le reflux vers la France des minorités européennes parties coloniser l'Afrique du Nord.

Ce contexte paradoxal du développement de l'émigration maghrébine a suscité un changement très sensible de sa représentation en France. De plutôt positive, car associée à la grandeur impériale et au service de la France, cette image prend une tournure de plus en plus négative (sauf à l'égard des harkis) au fur et à mesure du processus de décolonisation, et s'associe à des pratiques racistes, policières ou privées, qui n'ont pas eu leur équivalent auparavant. Ainsi les ratonnades d'octobre 1961 à Paris, fondatrices d'une mémoire immigrée algérienne, puis, à partir de 1971, plusieurs séries de crimes racistes réalisés par des groupes extrémistes.

Dans cette représentation négative des immigrés se conjuguent plusieurs paramètres classiques : peur du caractère massif de l'immigration, désappropriation d'espaces français familiers, sentiment d'un nouveau rapport de forces "biologique" entre une population vieillissante et une population féconde, concurrence de la pauvreté avec des immigrés européens de plus ancienne installation...

Mais ce qui domine est la dé-légitimation de la présence des immigrés en France après l'indépendance des États d'origine. Cela concerne tout particulièrement les Algériens. Dès lors qu'ils ne sont plus inscrits dans le cadre franco-algérien du processus d'assimilation (qui leur était offert tout en leur étant refusé), leur recherche d'insertion dans la Cité française devient suspecte ; ils sont moins traités en simples étrangers qu'en traîtres et en ennemis, renvoyés à une identité (sans nationalité) d'"Arabe", avec une connotation de différence culturelle irréductible qui se substitue à leur ancienne assimilabilité, même si en réalité le processus d'intégration à la société d'accueil n'a jamais été aussi puissant. Les "histoires arabes" qui prolifèrent en France sont très révélatrices du nouveau rapport de la société française aux immigrés maghrébins. Citons seulement cette inscription, relevée il y a quelques années sur un mur de Marseille : "On a perdu l'Algérie, mais on a gardé les Arabes13...".

Ce discours de rejet n'est cependant, on l'a vu, pas général : tout un courant de pensée, syndical, politique, religieux, s'est attaché depuis la fin de la guerre d'Algérie à donner légitimité à la présence du "travailleur nord-africain", puis de l'"immigré" appelé à s'installer durablement. Le discours politique peut aussi tenir un propos plus nuancé, y compris parfois à l'extrême-droite. Néanmoins, le débat sur les conditions d'acquisition de la nationalité française et aujourd'hui sur "l'identité française" reste depuis dix ans gros de la référence algérienne.

La dé-légitimation de la présence des immigrés algériens dans la Cité française est d'autre part accentuée par le processus de la construction de l'Europe. Cessant d'être une ressource dans la rivalité avec l'Allemagne, les Maghrébins sont désormais altérisés, rejetés aux marges de l'Europe, renvoyés à une identité de "ressortissants extra-communautaires". Ils sont victimes du changement complet de vision géopolitique régionale qui s'est produit en quelques décennies. C'est un phénomène récent : le Traité de Rome, signé il y a quarante ans, s'étendait encore, on l'a oublié, à l'espace algérien.

Aujourd'hui, la construction imaginaire du bornage identitaire de l'Europe fait que l'intégration des millions d'immigrés "musulmans" installés en Europe est devenue un débat majeur dans la plupart des pays européens. Une fièvre anti-islamique s'est fixée sur des abcès variables : le voile en France, les caricatures au Danemark, le discours du pape à Ratisbonne. Les réponses ont varié aussi selon les contextes nationaux. En France, le succès populaire du film Indigènes, en 2006, montre que cette histoire particulière des Maghrébins en France que nous avons essayée d'évoquer reste une ressource importante pour légitimer leur présence dans ce pays, réaffirmer leur appartenance à notre histoire et rappeler, comme le soulignait Jacques Berque, que l'allégeance à l'Europe n'exclut pas la reconnaissance d'une dimension islamo-méditerranéenne de l'identité française. C'est aussi le propos de l'ouvrage grand public Histoire de l'islam et des Musulmans en France14, paru à la fin de l'année 2006.


(1) Cf. Jean-Robert Henry, "Littérature de jeunesse et décolonisation", in Nicolas Bancel, Daniel Denis et Youssef Fates (dir.), De l'Indochine à l'Algérie. La jeunesse en mouvements des deux côtés du miroir colonial, 1940-1962, Paris, La Découverte, 2003.

(2) Ce raccourci historique a été vulgarisé notamment par des travaux de l'Association active de recherche et documentation sur l'histoire coloniale (ACHAC), qui a organisé en septembre 1998 à Lille un colloque (non publié) sur le thème "De l'indigène à l'immigré", avec l'appui du FAS et des instances européennes. Les organisateurs, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, ont publié sous le même titre, en 1998, un volume de la collection "Découvertes", chez Gallimard. Cf. aussi l'ouvrage d'Éric Savarèse, Histoire coloniale et Immigration. Une invention de l'étranger, Paris, Séguier, 2000.

(3) Cf. l'analyse de Laurence Javion, "L'Orient comme récompense", in Jean-Robert Henry et Lucienne Martini (dir.), Littératures et temps colonial. Métamorphoses du regard sur la Méditerranée et l'Afrique, Nice, Gandini, 1999.

(4) Lieutenant-colonel Mangin, La Force noire, Paris, Hachette, 1910.

(5) Ainsi d'une nouvelle parue dans l'Almanach occitan en 1924.

(6) In L.-M. Enfrey, Le Croissant sur la Tranchée. Quelques aspects de l'âme islamique pendant la guerre, Paris, Leroux, 1916, p. 45-47.

(7) Cité par Alain Boyer, L'Institut musulman de la Mosquée de Paris, CHEAM, 1992, p. 21-22.

(8) Ibid., p. 21-22.

(9) Paris, Fasquelle, 1937.

(10) Le croisement des deux risques politiques est l'objet d'un roman d'anticipation politique beaucoup moins réaliste d'Albert Bessières : L'Agonie de Cosmopolis (Paris, Spes, 1929) : deux Kabyles émigrés sur les rives de l'étang de Berre entreprennent de réaliser la révolution mondiale, au prix de multiples cruautés.

(11) Albin Michel, 1938.

(12) Dans Lectures d'une guerre (Cahiers ESNA, 1962), Jean Déjeux avait recensé systématiquement le développement de cette thématique.

(13) Cf. S.-E. Bariki et J.-R. Henry, "Imaginaires populaires et stéréotypes : à propos des histoires arabes", Hermès, n° 30, "Stéréotypes dans les relations Nord-Sud", Paris, CNRS-Éditions, 2001.

(14) Histoire de l'islam et des Musulmans en France. Du Moyen Âge à nos jours, ouvrage collectif sous la direction de Mohammed Arkoun, Paris, Albin Michel, 2006.

Diversité, n°149, page 123 (06/2008)

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