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Diversité

II. Les enjeux d'un enseignement

La caverne d'Ali Baba

Un parcours pédagogique en prise avec l'Histoire

Sabine CONTREPOIS, professeure d'histoire

L'histoire devrait être la discipline la plus attractive pour les élèves. Pourtant, ils la vivent souvent de manière désincarnée et éloignée d'eux.
Le travail de réconciliation avec l'histoire d'une enseignante d'un lycée professionnel à partir de la mémoire des élèves et de leurs familles.

Le hasard (mais le hasard existe-t-il ?) m'a amenée un jour à enseigner l'histoire et le français dans un secteur extrêmement dévalorisé de l'Éducation nationale française, un lycée professionnel. En effet, ce sont les élèves de collège en échec scolaire qui sont orientés en lycée professionnel de manière systématique. Cette orientation est souvent formulée, au collège, comme une menace : "Si tu ne travailles pas, si tu continues à faire le pitre en classe, tu iras en lycée professionnel !" Et ce sont souvent des enfants issus de l'immigration qui se trouvent ainsi orientés : adolescents d'origine algérienne, marocaine, sénégalaise, portugaise...

L'histoire est une discipline de plus qui participe à l'échec de ces élèves. La pédagogie consiste à conduire les élèves sur le chemin du savoir et de l'envie d'apprendre. Pour cela, il faut les connaître. Les programmes d'histoire en lycée professionnel sont centrés sur la période très contemporaine de l'après-Deuxième Guerre mondiale. Un jour, j'évoquais en classe l'extension du conflit indochinois au Cambodge qui allait amener les Khmers rouges au pouvoir en 1975. Une élève asiatique a réagi : son père, officier de l'armée régulière khmer, avait été fusillé en 1975, à l'entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh. Avec sa mère, elle avait connu les camps... La réaction de cette élève a été le "Sésame ouvre-toi" de mon travail pédagogique depuis 1993.

DES HISTOIRES A L'HISTOIRE...

Comment peut-on enseigner l'histoire contemporaine sans faire appel aux ressources incroyables que les élèves portent en eux ? Comment peut-on ignorer l'identité des élèves ? Comment mettre en valeur ces identités tout en respectant les autres ? Comment humaniser l'école ? Je suis entrée dans la caverne avec la certitude que j'allais y trouver des trésors, en partant du mot magique : "comment ?"

Un jour, je suis arrivée en classe avec une question dans la tête : "En quoi votre histoire familiale a-t-elle rencontré l'Histoire ?" Tous les élèves devaient rendre un texte : c'était un devoir scolaire obligatoire. Contrairement aux devoirs ordinaires, on pouvait se faire aider par sa famille...

En l'espace d'une semaine, j'ai été confrontée au génocide arménien de 1915, à la guerre de 14 vue du Portugal, aux guerres de décolonisation portugaise et française, à la guerre civile espagnole, à la Bretagne profonde du début du siècle, à la colonisation de l'Afrique noire, aux royaumes anciens africains, à l'esclavage, à la Résistance, à la Pologne d'avant-guerre, à celle de Solidarnosc, à l'immigration clandestine... Tout cela dans un lycée banal de la banlieue sud de Paris ! Quelle merveilleuse leçon d'histoire !

Mais le moment le plus intense de l'aventure a été la seconde étape du projet : chaque élève devait apporter un document pour accompagner son texte. Quelle émotion quand j'ai tenu entre mes mains un "certificate of service" signé Montgomery, une photo d'une réunion de Solidarnosc en présence de Lech Walesa, une médaille des martyrs algériens, un calvaire du service militaire, la photo du monument aux morts d'Issoudun, la photo d'un grand-père, la photo d'un mariage, la photo d'un combattant algérien, un certificat d'étude primaire attribué à un père pied-noir pendant la colonisation... Les familles avaient répondu à l'appel en livrant leurs archives enfouies dans de vieilles armoires à secrets. Il s'agissait de mettre en valeur ce patrimoine en expliquant le génocide arménien, les guerres mondiales, la colonisation, la décolonisation, l'Europe communiste... L'Histoire n'était plus désincarnée. Et l'école était entrée en contact avec les familles...

L'ABC DES HISTOIRES SINGULIERES

Ces textes et ces documents ont pris progressivement la forme d'un livre. Pour certains élèves, il a fallu préciser et modifier certaines informations : Long, notamment, confondait dans son histoire la première et la seconde guerre du Vietnam ; Patrice ne savait rien du calvaire subi par sa mère, pupille de la nation, après le bombardement d'Issoudun - c'est au moment de la rituelle et annuelle réunion parents - professeurs que sa mère a livré, à Patrice et à moi-même, son passé de petite fille orpheline confrontée à des "bonnes" soeurs... sadiques.

Clin d'oeil au système scolaire, nous avons conçu le livre sous la forme d'un abécédaire : il était hors de question de regrouper les élèves par origine. Aussi avons-nous tiré un mot clé de chaque texte, la première lettre de ce mot donnait la place du texte dans l'ouvrage.

Le premier terme était "Adaptation" ; une élève algérienne racontait son arrivée en France et sa peur de la confrontation avec les Français. Elle s'était retrouvée dans une école du XVIIIe arrondissement de Paris, à majorité chinoise...

Ce livre a été publié en 1996, il a été vite épuisé. L'expérience est-elle transposable ailleurs ? Cela me semble possible.

Au Sommaire

Épigraphe

Avant-propos

A comme adaptation
A comme Angola
B comme Basque
B comme Bretagne
C comme Cameroun
C comme colonie
D comme déchirure
E comme ethnie
E comme esclave
E comme Espagne
F comme facteur
F comme F.F.I.
G comme génocide
G comme guerre d'Algérie
G comme Grande Guerre
H comme Haïti
I comme immigré
J comme juste
K comme Kabyle
L comme Lublin
M comme Maroc
M comme Martinique
M comme métisse
N comme naturalisé
O comme Occupation
O comme orphelin de guerre
P comme pionnier de l'aviation
P comme Portugal
Q comme quille
R comme réfugié politique
R comme résistants
S comme Sarthe
S comme sans-abri
S comme Sénégal
T comme terroriste
U comme union
V comme V1
V comme Vietnam
W comme Walesa
X comme... clandestin
Y comme Yougoslavie
Z comme zoom

"DECHIRER LE VOILE" DES TABOUS DE L'HISTOIRE

En 2004, alors que j'ai changé diamétralement de public scolaire (bons élèves de première scientifique), ceux-ci sont partants pour l'aventure sur une période précise : la guerre de 14-18. Au moment où resurgissent les traumatismes enfouis dans les mémoires collectives et individuelles, un élève m'a apporté les chansons nationalistes soigneusement annotées dans un carnet d'écolier par son grand-père, poilu de la Première Guerre mondiale.

Ce pose ici une question centrale : a-t-on le droit, en tant que professeur d'histoire, de mettre le doigt sur les périodes qui font mal et de montrer aux élèves qu'ils sont impliqués ? Je pense que oui, qu'il est grand temps de "déchirer le voile" des tabous de l'histoire : celui des horreurs de la guerre de 14 et de sa cohorte d'injustices (les fusillés pour l'exemple, entre autres), celui du colonialisme et des horreurs liées aux guerres coloniales, celui des horreurs du XXe siècle plus généralement.

Ce travail peut être un support intéressant pour une introduction à l'histoire du XXe siècle dans une classe.

En raison des programmes, l'enseignant divise son année scolaire en "tranches" homogènes : telle partie de l'année consacrée à la Première Guerre mondiale, telle autre à la Deuxième par exemple. Les élèves font difficilement le lien entre ces différentes périodes. En partant de textes écrits par d'autres jeunes, on suscite d'une part l'intérêt, on peut mettre l'accent, d'autre part, sur les faits marquants. Un excellent travail de synthèse peut ainsi être réalisé, qui peut prendre la forme d'un tableau dont la base de départ serait des questions du type : "À la lecture des textes, quels pays ont été concernés par la décolonisation ? À quelle époque ?" "Quels peuples ont été victimes de génocide ? À quelle époque ?" Sont ainsi mis au jour les non-dits : le génocide des juifs sous l'Allemagne nazie est-il évoqué dans les textes ? S'amorce ainsi un débat fort utile sur le thème de la mémoire et de l'Histoire, qui pose une question de fond : quelle est la base du travail de l'historien ?

Le produit final, le livre rassemblant les mémoires familiales des lycéens, n'est en rien un travail scientifique d'historien. C'est une photographie, une sorte d'instantané pris à une date précise, dans un lieu précis. Sur celui-ci, on voit des jeunes qui regardent en arrière, vers le passé, pour se dire : "Quel rapport y a-t-il entre ce regard et l'Histoire "authentifiée" dans les manuels scolaires ?" Voilà une des questions que l'on pourrait poser à une classe. De même, on pourrait poser le problème de l'élaboration d'une histoire commune centrée sur la notion géographique de "couple migratoire" : les histoires rapportées par les élèves, dans ce livre, sont d'abord et avant tout celles de la France et de ses colonies, celles de la France et de ses traditions d'accueil des réfugiés politiques et économiques, mais aussi celles de la France ancrée dans son terroir. On peut amorcer une réflexion, très bien venue à l'heure de la construction européenne et de l'accélération de la mondialisation, sur la notion complexe d'identité nationale, entre mythes et réalités.

Pour conclure, je citerai un passage de Gargani dans Regard et Destin1, mentionné en exergue dans notre travail L'Histoire, mon histoire :

"Nous provenons d'une enfance qui a tiré son origine de cette immense mythologie que pitié, impuissance et culpabilité de nos parents ont érigé pour nous : afin de nous rendre possible le monde. Ce qui, bien entendu, n'a jamais réussi à effacer l'autre monde, le monde cruel et silencieux qui n'était pas fait pour nous, et dont notre seule connaissance tient dans son reflet inexorable au travers de la fable qu'on n'a jamais cessé de raconter sur lui, non pour nous mentir, mais pour nous épargner."

Ce qui s'applique aux parents ne concerne-t-il pas aussi les professeurs d'histoire ?

On peut consulter en ligne "L'Histoire, mon histoire. Mémoires familiales de lycéens", à l'adresse suivante : www.people.carleton.edu/~scarpent/migrations


(1) Aldo G. Gargani est professeur d'esthétique à l'université de Pise (Italie). Regard et Destin a été traduit et publié aux éditions su Seuil en 1990

Diversité, n°149, page 115 (06/2008)

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