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Diversité

II. Les enjeux d'un enseignement

L'image des immigrés dans les manuels scolaires

Marie LAVIN, historienne, inspectrice d'académie/inspectrice pédagogique régionale honoraire

Avec l'importance prise dans la pédagogie par le travail personnel de l'élève autour de documents, les images ont conquis un statut nouveau : de simples illustrations, elles sont devenues la source même du savoir des élèves. Vingt manuels scolaires, d'histoire, de géographie et d'éducation civique, sont ici passés au crible d'une étude critique des images de l'immigrant.

"C'est un exercice à la fois attrayant et utile que de faire observer aux élèves les vignettes de leurs divers ouvrages classiques... L'attitude des personnages, leurs gestes, leurs vêtements, les actions qu'ils exécutent sont autant de sujets sur lesquels on appelle l'attention des enfants...", écrit Guillaume Jost, inspecteur général de l'instruction publique, à la fin du XIXe siècle. Dès avant cette époque, l'enseignement des Jésuites était largement fondé sur l'utilisation des images. Cette dernière s'est fortement développée depuis : de nos jours, l'iconographie fait quasiment part égale dans les manuels scolaires avec le texte de la leçon. Il est donc intéressant de se poser la question du choix des images utilisées pour aborder le thème de l'immigration et, plus précisément, pour caractériser le personnage de l'immigrant.

Le présent article ne prétend apporter qu'une contribution extrêmement modeste, dans son propos comme dans ses conclusions, simple début de défrichement d'un sujet qui devrait être scruté de façon approfondie dans les prochaines années. Nous avons décidé de nous en tenir à trois champs disciplinaires enseignés généralement par un même professeur dans l'enseignement secondaire : l'histoire, la géographie et l'éducation civique. Il faudrait au moins envisager d'étudier aussi l'image des immigrés dans l'enseignement des langues. Par ailleurs, nous n'avons pas davantage été en capacité de mener une étude exhaustive sur l'ensemble des manuels utilisés actuellement dans l'enseignement de ces trois disciplines.

Notre travail de débroussaillage a concerné vingt ouvrages que nous avons entièrement examinés de façon à répertorier toutes les images pouvant de près ou de loin concerner le thème de l'immigration. Nous avons été aidée dans cette recension par le remarquable travail de Benoît Falaize1, qui a listé de façon exhaustive les points de programme où l'immigration peut être traitée en classe d'histoire-géographie-éducation civique. Précisons aussi enfin que nous avons limité notre étude au champ de la reproduction de photographies, de gravures et de tableaux, en excluant les cartes et les graphiques, autres catégories d'images, négligées volontairement pour cette fois.

Par définition polysémique, l'image, devenue donc document pédagogique privilégié, est le plus souvent présentée, dans le cadre scolaire, accompagnée d'un paratexte essentiel à notre propos. Un titre accompagne toute image de manuel. Ce titre est d'une importance extrême puisqu'il tend à imposer un sens, une orientation de lecture : il dit, il prescrit même à l'élève ce qu'il doit voir dans l'image, en retirer comme première information. Souvent, ce titre est suivi d'une légende et d'un questionnaire à partir desquels l'image prendra sens et sera porteuse de savoir ; c'est pourquoi nous avons toujours étudié l'ensemble image et texte.

Notre étude révèle quelques tendances profondes qui permettent de dégager une typologie des images de l'immigrant proposées aux élèves. Majoritairement, il s'agit de catégories que l'on peut caractériser comme porteuses d'informations "négatives". Ainsi, nous avons pu constater qu'une importante partie des images présentées aux élèves tendent à présenter l'immigré soit comme un individu en souffrance, soit comme un homme "invisible".

LE DRAME, LA SOUFFRANCE, LA CATASTROPHE

L'immigré est d'abord associé de façon dominante à l'idée de drame, de souffrance, de catastrophe, et plus généralement de persécution ou de guerre. Ce qui n'est pas pour nous étonner, bien entendu, puisque ce sont bien là souvent des raisons essentielles d'immigrer. Reste à voir quels types d'images sont choisis par les auteurs pour faire passer cette notion.

La traite des noirs

La première notation que l'on peut relever concerne la traite des noirs, qui apparaît dans quelques manuels mais n'est repérée comme liée à l'immigration que dans un seul. Il s'agit d'une gravure en couleurs du XIXe siècle qui illustre un chapitre sur la démographie africaine en classe de 5e : un convoi de noirs, hommes, femmes et enfants à peine vêtus, mains liées, attachés deux par deux, avance ; ces gens sont encadrés par deux personnages, l'un coiffé d'un turban et brandissant un fouet, l'autre, le seul à porter une chemise, armé d'un fusil et portant chapeau. La légende explique la scène : "Des Africains sont capturés dans la brousse pour être vendus comme esclaves." Suit un court texte qui précise qu'"au Moyen Âge, les Arabes prennent l'habitude de venir chercher des esclaves au Sahel ou sur les côtes de l'Afrique de l'Est [...]. [Les Africains] sont embarqués sur des bateaux européens jusqu'en Amérique ou aux Antilles où ils sont vendus comme esclaves."

L'Exode

Dans un manuel de 1re STG, où l'on propose tout un dossier sur l'immigration, on peut noter une gravure légendée et commentée ainsi : "Émigration juive : immigrants arrivant dans le quartier de l'East End, à Londres. En raison des persécutions (pogroms) dans l'empire tsariste, des familles juives choisissent d'émigrer." Apparaît ici ce qui est l'image la plus emblématique de l'immigration dans les mentalités et dont la référence plonge au plus profond de notre civilisation, puisqu'elle évoque d'emblée l'Exode biblique ainsi que la figure, familière dans la mémoire iconographique occidentale, du Juif errant : des familles pauvrement vêtues avancent, chargées de ballots et de paquets hétéroclites.

C'est par ailleurs la guerre civile qui précipite des familles s'entassant dans des trains bondés avec des paquetages hétéroclites dans deux manuels de terminale au chapitre sur la décolonisation de l'Inde. Guerre civile encore pour un manuel de 5e présentant, sous le titre "Des habitants du Nigeria quittant leur village pour essayer d'échapper à la guerre civile qui ravage le pays (2003)", des femmes et des enfants en fuite avec des ballots sur la tête. À nouveau se confirme l'image traditionnelle de l'immigrant : lourdement chargé, en fuite.

Une seule image fait exception dans cette série ; il s'agit, dans un manuel de 3e, au chapitre "Mobilité des hommes", de la photographie de six visages d'enfants qui tiennent chacun devant eux une pancarte sur laquelle figurent à chaque fois deux noms de pays : "From Kurdistan to Germany", "From Kosovo to Zvizzera", "From Irak", etc. Le titre : "Des jeunes immigrés en Italie : diversité des provenances et des destinations", n'apporte aucune information supplémentaire, pas plus que la première question qui invite à dire d'où viennent et où veulent aller ces jeunes migrants (simple exercice de lecture). Mais cette image présente une différence certaine avec toutes celles que nous avons déjà répertoriées : elle casse les codes traditionnels que nous avons jusqu'ici vu s'imposer, elle propose de l'immigration une image neuve, différente, les immigrants y sont des adolescents parfaitement banals tant dans leur habillement que dans leur pose, et, pour la première fois dans notre étude, nous pouvons penser que l'identification des élèves avec eux est facile. La deuxième question invite à trouver "les raisons qui ont pu les pousser à quitter leur pays". Une recherche sur les pays d'origine permet évidemment de comprendre que la guerre et les persécutions ethniques sont les raisons du départ. Pour une fois, l'immigrant est jeune, a l'air en bonne santé, ne traîne pas de bagages et, en même temps, le message passe. Peut-être est-ce dans cette direction qu'il conviendrait d'aller afin d'échapper aux stéréotypes iconographiques qui, de façon inconsciente, véhiculent de très anciens préjugés.

La misère

Quand ce n'est pas la guerre, c'est le plus souvent la misère qui chasse les individus hors de leur pays : au XIXe siècle d'abord, avec, dans un manuel, la photographie d'une femme et de ses trois enfants : "Une famille arrivant à Ellis Island au début du XIXe siècle." Le jeune garçon porte sur son dos un gros sac de toile, la mère, qui tient un bébé dans les bras, a devant elle une valise rafistolée qui tient avec des ficelles. Si les enfants sont vêtus avec une certaine recherche, leur condition sociale modeste se lit dans les vêtements maternels comme dans leurs bagages.

Les manuels de géographie présentent de nombreuses images d'immigrés pour raisons économiques ; généralement, elles se ressemblent toutes : "Des clandestins2d'Afrique du Nord arrêtés par la police espagnole à Tarifa sur le détroit de Gibraltar" (1re L et ES), "Des Albanais débarquant à Bari (Italie)" (1re S) ; et, en 5e, dans le chapitre "Le Maghreb, un foyer d'émigration vers l'Europe", cette légende : "Pour émigrer, les hommes prennent de grands risques." Dans ces trois cas, des hommes épuisés, jeunes pour la plupart (peu ou pas de femmes), sont effondrés sur une plage et arrêtés par des policiers. Un manuel de STG présente un jeune noir au pied d'une échelle surmontée de barbelés, le tout surplombant une ville portuaire moderne, sous le titre "Europe forteresse : les postes avancés (Melilla)." On lit le commentaire suivant : "Sur le mont Gurugu, à Nador, au nord du Maroc, surplombant Melilla, des clandestins subsahariens fabriquent des échelles pour tenter de franchir la double clôture de barbelés qui les sépare de l'enclave espagnole."

L'IMMIGRE AU TRAVAIL

Plus positive pourrait être l'image de l'immigré au travail. Ainsi trouve-t-on dans un manuel de terminale une photographie montrant un ouvrier basané coiffé d'un fez blanc qui vérifie les roues du châssis d'une voiture ; occupant seul l'image, dans une posture d'activité sereine et maîtrisée, son utilité sociale est en outre affirmée par la légende : "Les étrangers : un apport en main-d'oeuvre indispensable pendant les Trente Glorieuses." On peut rapprocher cette image d'une autre photographie où un homme au teint foncé, en gros plan, ramasse des oranges à la main : "Le ramassage des fruits en Floride par un immigré mexicain", nous dit la légende qui est complétée par ces quelques mots : "De nombreux immigrés mexicains travaillent légalement aux États-Unis et fournissent à l'économie nord-américaine une main-d'oeuvre peu coûteuse." Pourtant, cet exemple se révèle exceptionnel : généralement, l'image de l'immigré au travail est plutôt présentée avec une connotation négative. Ainsi, dans un chapitre consacré à la population allemande en classe de 4e, on présente une longue file d'hommes de toutes les couleurs, visiblement de condition modeste, entassés, encadrés par deux policiers : "Des immigrés à Hambourg attendant un permis de travail." Le message induit devrait être que l'Allemagne, à court de main-d'oeuvre, doit faire appel à une population étrangère ; mais cette masse humaine est d'emblée présentée comme quelque peu inquiétante, puisque devant être canalisée. Il en est de même pour la photographie d'un patron ou contremaître blanc surveillant un ouvrier très bronzé qui charrie des cageots, sous le titre : "Un ouvrier agricole travaillant dans des serres à El Ejido, en Andalousie." Les questions à propos de cette photographie portent sur le genre d'activités que pratiquent les immigrants. Choisir cette image rajoute à l'information attendue (les immigrés pratiquent des activités de main-d'oeuvre) une notion complémentaire subtilement sous-entendue : l'un de ces deux hommes commande et l'autre lui est subordonné.

L'exemple suivant est intéressant : sous le titre "Ouvrier marocain en prière aux usines Talbot à Poissy en 1984", on découvre un homme agenouillé au pied d'une chaîne de montage fortement automatisée ; la question associée est la suivante : "Que nous apprend cette photographie sur l'acculturation des populations d'origine étrangère ?" ; elle induit une réponse indiquant que, si l'ouvrier s'est habitué à un travail qualifié, il n'a pas modifié ses croyances. Ainsi le choix de cette image est susceptible d'induire une vision de l'immigré refusant l'intégration, se cantonnant à ses croyances.

L'"INVISIBLE"

S'il était logique que les immigrés apparaissent liés aux notions de misère et de guerre, il a été plus étonnant de découvrir que c'est surtout en tant qu'"invisible" que l'immigré apparaît dans les manuels. À proprement parler d'abord, quand nous trouvons dans deux manuels la photographie d'une zone frontière sans aucune présence humaine. Dans le premier cas, il s'agit, dans un chapitre sur l'Amérique du Nord, de la photographie d'un imposant 4 avril portant l'inscription "Border Patrol", qui longe une haute barrière de panneaux métalliques. De l'autre côté de cette barrière, on distingue de nombreux petits villages. La légende précise les choses : "Le mur frontalier séparant les États-Unis et le Mexique, à Tijuana." Ici donc, l'immigré n'est ni présent, ni nommé, mais l'on sait, à voir le véhicule en patrouille, qu'il est attendu et qu'on le traque. Sous le titre "L'immigration clandestine", dans un chapitre consacré à l'Europe en classe de 4e, on trouve la photographie d'un double grillage délimitant un chemin de ronde jalonné de nombreux lampadaires, séparant deux zones peu différenciées l'une de l'autre. La légende permet de situer l'image : "La frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole de Melilla." Là encore, aucun immigré n'est présent à l'image, mais le titre du chapitre révèle aussitôt qu'il est en réalité la seule raison du choix iconographique. La hauteur du grillage, l'abondance de l'éclairage jouent le rôle du 4 avril dans l'image précédente : l'immigrant est attendu, redouté, pourchassé.

En creux aussi, l'image de l'immigrant dans la photographie titrée "Ellis Island, dans le port de New York", accompagnée de ce commentaire : "Au XIXe siècle, les immigrés qui affluaient d'Europe étaient contrôlés à leur arrivée à New York dans Ellis Island." L'île au premier plan se détache sur un large deuxième plan maritime d'un bleu très saturé, Manhattan se dessine à l'arrière-plan. L'angle de prise de vue, la couleur violente ainsi que l'absence de tout individu accentuent l'effet d'isolement et l'impression qui se dégage est celle d'un lieu clos, étouffant, anxiogène.

Invisible, l'immigré l'est aussi quand il est repéré comme tel mais fondu en une masse indistincte, comme dans l'image d'un manuel de 5e au chapitre consacré à la population américaine : un quai où est amarré un bateau devant lequel une masse peu différenciée d'hommes, de femmes et d'enfants compose le premier plan : beaucoup ont des ballots sur la tête, des valises sont posées devant eux et ils portent aussi de nombreux paquets ; au fond, en arrière-plan, la statue de la Liberté. Le titre : "L'arrivée d'immigrés européens à New York à la fin du XIXe siècle, n'ajoute pratiquement rien à l'information fournie par la photographie. La question posée à propos de cette photographie : "Quel symbole les réfugiés regardent-ils ? Pourquoi ?", n'a guère de sens, puisque ces immigrés tournent pour une bonne part le dos à la statue de la Liberté et, pour les autres, sont visiblement tête baissée en train de s'occuper de leurs bagages.

Si nous n'avons trouvé que de rares images présentant de façon individualisée un ouvrier immigré, nombreuses sont les images qui présentent des groupes d'ouvriers travaillant en usine (que les manuels étudient la fin du XIXe, les années trente ou les années cinquante-soixante, ils produisent tous une photographie d'ouvriers travaillant à la chaîne). Généralement, la légende est succincte : "Ouvriers à la chaîne chez Renault" ("France des années trente ou des années cinquante"), "Les ouvriers des usines Delahaye en grève, juin 1936" (même chapitre) "Mineurs dans le Nord". L'observateur averti sait que, logiquement, parmi ces ouvriers alignés ou massés dans une cour d'usine dont on ne distingue pas précisément les visages, il y a au moins un immigré d'origine italienne, polonaise ou algérienne ; mais rien dans le physique de ces hommes ne permet de les identifier comme tels et la légende, l'auteur n'ayant pas choisi de mettre en évidence cette problématique, ne fait pas ressortir leur éventuelle différence. Certes, la problématique n'est pas celle de l'immigration mais bien celle de l'industrialisation. Nous pouvons en outre hasarder l'idée que, pour rester dans la tradition française d'intégration, les auteurs ont décidé de ne pas attirer l'attention des élèves sur les origines diverses des ouvriers. Mais quand l'image (gravure ou photographie) est choisie aux États-Unis, comme celle de "La jonction du Central Pacific et de l'Union Pacific Railways le 10 mai 1869 dans l'Utah", l'origine des travailleurs n'est pas davantage indiquée. Il y a toutes chances qu'une bonne partie de ces hommes qui se serrent joyeusement la main aient pris de façon récente un bateau venu d'Europe pour rejoindre les États-Unis d'Amérique. L'image a été choisie pour illustrer le développement de l'industrialisation à la fin du XIXe siècle, c'est le train, le rail qui sont les vedettes et les hommes ne sont là que comme leur faire-valoir. Les immigrés sont donc bien là mais invisibles à qui ne sait déjà leur histoire.

Encore moins visibles sont les immigrés allongés sur des bancs d'église et enroulés dans des couvertures sur l'image intitulée : "Des sans-papiers occupent une église à Calais." Ils sont en réalité réduits à des formes oblongues et colorées, sans visages et sans corps, occultés.

L'immigré est aussi parfois vu de dos, comme dans un manuel où, parmi deux pages consacrées au thème "De l'indigène à l'immigré : république et particularismes", on trouve, sous le titre "Une prière musulmane dans le XVIIIe arrondissement à Paris. 12/11/1993", la photographie d'une bonne centaine d'hommes tous courbés pour la prière musulmane dans une rue de Paris : des dos vus en contre-plongée qui emplissent totalement la chaussée. Cette invisibilité-là est connotée bien sûr : invisible, l'immigré est ici clairement désigné comme musulman, comme étranger à la France aussi par sa pratique religieuse.

Invisible encore l'immigré quand il est résumé par un symbole. C'est le cas pour deux images, repérées dans des manuels de terminale au chapitre "La vie politique en France de 1945 à nos jours". Ces images concernent la petite main jaune de SOS Racisme. La petite main est associée dans un des deux cas à une affiche du Front national ("Affiche du Front national, novembre 1980") sur laquelle on lit : "Un million et demi de chômeurs, c'est un million et demi d'immigrés de trop, la France et les Français d'abord." Les questions associées visent à faire émerger l'idée de l'immigration devenue enjeu du débat politique national.

Dans un autre cas, très différent, l'immigration est invisible parce que tue, oubliée ou cachée. Le peintre Picasso est présent dans tous les manuels qui traitent des arts à un moment quelconque du XXe siècle, donc aussi bien en 4e qu'en 3e, 1re et terminale. On trouve souvent un portrait de l'artiste et une ou plusieurs reproductions de ses oeuvres, mais, sur dix manuels concernés, seuls trois indiquent l'origine du peintre. Ainsi, dans une double page intitulée "Le rayonnement culturel de Paris" (Hachette, 1re S), on trouve un tableau de Picasso sans une allusion à l'Espagne. Un des trois manuels indique simplement le lieu de naissance de Picasso, l'autre (Hatier 1re) le présente comme "le peintre espagnol Picasso". Seul un manuel (Hachette 4e) note : "D'origine espagnole, le peintre Pablo Picasso s'installe définitivement en France en 1904 [...]" C'est seulement cette précision, fort rare donc, qui permet d'inscrire vraiment Picasso dans la catégorie "immigré". Qu'elle fasse défaut, comme c'est généralement le cas, ne change rien bien évidemment à la qualité de son oeuvre immense, mais cette notion contribuerait à donner une visibilité positive à l'image de l'immigré ; elle est, généralement, tue...

Enfin, on trouve un dernier avatar de l'immigré invisible dans une photographie qui glace le sang. Il s'agit d'un manuel de 3e pour un cours de géographie : le chapitre s'intitule "La mobilité des hommes" et l'image a pour titre : "Le contrôle de l'immigration clandestine." L'observation révèle qu'il s'agit d'une capture d'écran d'ordinateur. Des carrés orange sont empilés, derrière, on observe deux squelettes bleus. La légende explicite : "En radiographiant un camion, les agents des douanes du port de Calais ont découvert, cachés dans le véhicule, des migrants clandestins3qui cherchaient à gagner la Grande-Bretagne." Les deux squelettes sont donc deux immigrés passés aux rayons X, clichés qui les condamnent définitivement à n'être que des ombres.

DES IMAGES PLUS POSITIVES

La réussite américaine

Il existe cependant des images plus "positives" de l'immigré et elles se trouvent plutôt dans des chapitres consacrés aux États-Unis. Certains présentent des individus ayant connu la réussite sociale, comme ce "Portait de Fiorello La Guardia, maire de New York", accompagné de la légende suivante : "F LG est né à New York en 1882, peu après l'arrivée de ses parents, un Italien catholique et une juive pratiquante. Il sera maire de NY de 1933 à 1945." Il en est de même pour le "Portrait de John Davidson Rockefeller" dans un manuel de 1re au chapitre sur les transformations économiques de l'âge industriel : "Modèle du self made man. Fils d'immigrés allemands, il fonde sa richesse sur les transports et le raffinage du pétrole. Il détient la première fortune mondiale au début du XXe siècle."

Positives aussi les photographies qui présentent, en classe de 5e notamment, sous le titre "La diversité de la population américaine", une photographie de huit personnes de tous âges et de toutes couleurs, souriants et arborant tous le drapeau des États-Unis. Leur sourire semble indiquer d'évidence un bonheur commun quelles que soient leurs origines. Dans un manuel de 3e, au chapitre consacré à la population des États-Unis, on trouve sous le titre "Trois stars américaines" les photographies d'identité des trois personnages connus des élèves car relevant de la presse "people" : Mariah Carey, Tiger Woods et Will Smith ; pour chacun d'eux, leur origine est indiquée (pour la jeune femme, par exemple : "noire, vénézuelienne, irlandaise"). Les élèves, après avoir dégagé le point commun entre les trois, sont conviés à citer "d'autres célébrités américaines qui ne sont pas d'origine caucasienne". Dans le même manuel, on trouve, à l'occasion d'un sujet de préparation au brevet, la photographie d'un groupe d'individus (noirs, Asiatiques, blancs, jeunes et vieux), tenant chacun un petit drapeau américain, la main levée, sous le titre : "À New York, des immigrés prêtent serment pour leur naturalisation." Ici, l'information véhiculée est plus neutre, les protagonistes ne manifestant de façon visible aucun sentiment ; c'est alors le caractère sérieux et solennel de la situation qui se manifeste, mais la dignité des personnages les valorise.

L'intégration "à la française"

En ce qui concerne la France, les exemples de cette réussite sont assez rares. Nous n'en avons trouvé que quatre et, pour deux d'entre eux, l'évocation de l'immigration relève du subliminal : une référence à Édouard Balladur "né à Smyrne en 1929, arrivé en France en 1935 [...]", dans un dossier consacré au rayonnement culturel de la France au XIXe siècle, pour une classe de 1re S ; sur la même page figurent une photographie de Pierre et Marie Curie (à son propos, la légende indique simplement "née Sklodowska") et une reproduction d'une toile de Modigliani avec ce commentaire : "Peintre italien originaire de Toscane. Issu d'une famille de banquiers, Modigliani vient s'installer à Paris en 1906." On conviendra que le manuel insiste peu sur les origines de ces célébrités, d'autant que le tableau de Picasso reproduit à la page suivante ne donne lieu à aucun commentaire et que les questions formulées ne visent en aucun cas à travailler sur ce thème. Plus précis, un document qui présente une foule brandissant des drapeaux tricolores aux Champs-Élysées, avec au fond l'arc de triomphe sur lequel des lettres en néon bleuté composent l'inscription "Merci Zizou". La légende précise : "L'intégration par le sport : Zidane, champion du monde de football", et, de façon détournée, célèbre "un sportif d'origine immigrée". Dans le même ordre d'idées, cette photographie titrée "Une icône de l'immigration", avec cette légende : "Le boxeur français d'origine algérienne Brahim Asloun lors de sa médaille d'or aux JO de Sidney en 2000". D'un drapeau tricolore qui occupe l'essentiel de l'image émerge la tête du sportif.

Il est par contre une image spécifique à la France, celle de "l'affiche rouge". Nous en avons relevé deux occurrences, l'une accompagnée de la légende suivante : "L'affiche rouge. Éditée en février 1944 par les Allemands à 150 000 exemplaires à la suite de la capture du groupe communiste FTP issu de la main-d'oeuvre immigrée menée par Manouchian" ; l'autre suivie de cinq vers d'Aragon : "Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent/Vingt et trois qui donnaient leur vie avant le temps/Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant/Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir/Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant." Dans les deux cas, la dimension spécifiquement immigrée est affirmée et la charge émotionnelle contenue dans l'affiche lui confère une dimension fortement positive.

Nous inclurons enfin dans la catégorie des images à connotation positive deux images. Une photographie titrée "Manifestation de sans-papiers à l'église saint Bernard le 21 août 1996" présente une foule joyeuse, de toutes les couleurs, landaus et poussettes en tête. L'élan, les sourires de cette foule entraînent un courant d'empathie, voire de sympathie. Ailleurs, dans un manuel de 4e, nous avons relevé au chapitre "Étrangers et immigrés en France" une photographie montrant au premier plan deux jeunes noirs et une jeune femme blanche penchés sur un ordinateur : "Cours d'informatique donné à des immigrés par des bénévoles de l'association Emmaus". La question : "Que fait cette femme ? En quoi est-ce important pour les immigrés ?" invite évidemment à poser la question de l'accueil des nouveaux arrivants et à mettre l'accent sur la solidarité à leur égard.

Reste une dernière image que nous décidons finalement, après bien des hésitations, d'isoler dans notre typologie, image destinée aux élèves de 1re STG dans un chapitre sur la population française : à l'arrière-plan les portes d'entrée d'un bâtiment surmontées des inscriptions, "Fondation nationale des sciences politiques" pour l'une et "Sciences po" pour l'autre. Sur le trottoir, huit jeunes garçons et une jeune fille, vus de dos ou de profil, qui s'apprêtent à entrer dans l'édifice. Ils portent des sacs à dos et, à l'exception d'un des garçons, en survêtement, tous sont vêtus de jeans. A priori, aucun lien avec l'immigration, et la légende n'est pas plus explicite : "L'excellence dans la diversité, les conventions éducation prioritaire de Sciences po Paris." Il faut lire attentivement le long texte (dont nous ne reproduirons qu'un extrait) qui jouxte la photographie pour comprendre : "Depuis 2001, plus de 50 % des élèves admis à Sciences po dans le cadre des conventions éducatives prioritaires appartiennent à des CSP défavorisées et ont au moins un parent né hors de France." Seule cette explication pourrait permettre de considérer que la photographie relève de la catégorie des images "positives", mais le fait que tous les visages soient invisibles (ceux qui sont de profil étant floutés) pourrait nous faire pencher pour un classement dans la première partie de notre étude ; bel exemple donc, pour conclure, de la difficulté pour les auteurs de manuels de trouver des images parlant d'elles-mêmes, sans paratexte, cette photographie ne dit rien d'autre que "des élèves entrent dans leur école" ; avec le paratexte, elle semble affirmer que le jean, le survêtement et le refus d'être identifié (floutage) caractérisent l'immigré ou l'enfant d'immigré.

EN CONCLUSION

L'iconographie de l'immigré véhiculée par les manuels scolaires étudiés nous a semblé mettre davantage l'accent sur les douleurs subies et les difficultés rencontrées par l'immigré, sur les dangers potentiels qu'il est supposé représenter, plus que sur les aspects positifs tant de son apport au pays d'arrivée que de l'amélioration de sa situation personnelle. Certes, la condition immigrée est lourde de souffrances et il est nécessaire d'en rendre compte, mais on peut regretter que le choix des images aille souvent dans le sens du renforcement des stéréotypes les plus anciennement ancrés dans l'imaginaire de nos sociétés. Il est possible aussi, tout simplement, de penser plus systématiquement, quand on propose dans un manuel la photographie d'un personnage célèbre, à présenter ses origines et à préciser dans quel pays il a choisi de s'installer, comme il est envisageable de trouver davantage d'images qui valorisent des parcours individuels d'immigrés. Mais ce qui est apparu comme particulièrement étonnant et choquant au cours de notre recherche, c'est surtout le caractère "invisible" de l'immigré. C'est à notre avis dans ce domaine que les auteurs de manuels devraient faire porter leurs efforts : s'il est certainement important de présenter des photographies sans présence humaine qui, de ce fait même, prennent sens (un sens souvent sinistre), il est aussi nécessaire parfois d'individualiser l'immigré, de lui donner une identité précise, de le repérer comme tel au sein d'un groupe d'ouvriers ou de sportifs, de lui donner, au fond et tout simplement, davantage d'humanité.


(1) ?? In "Présentation de la place de l'histoire de l'immigration dans les programmes scolaires en histoire, géographie et éducation civique", document préparatoire à la journée académique du 29 mars 2006 co-organisée par le rectorat de l'académie de Créteil et la Cité nationale d'histoire de l'immigration.

(2) ?? Le terme est en gras, il s'agit d'un mot de vocabulaire à acquérir dans la leçon.

(3) ?? Le mot "clandestins" est souligné, c'est un des termes de vocabulaire que la leçon doit faire acquérir.

Diversité, n°149, page 97 (06/2008)

Diversité - L'image des immigrés dans les manuels scolaires