Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

II. Les enjeux d'un enseignement

Pourquoi et comment enseigner l'histoire de l'immigration ?

Marie-Claude BLANC-CHALEARD, enseignante-chercheuse au Centre d'histoire sociale du xxe siècle de l'université de Paris I

L'auteure a été membre du conseil scientifique de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI)1. Elle propose de revenir sur la construction du champ historique que constitue désormais l'immigration pour aborder ensuite des pistes pour l'enseignement de cette histoire2.

Dans le débat contemporain, la question des migrations constitue un fait majeur (démographique, économique, social, politique et culturel) et s'inscrit dans l'histoire de la société industrielle en général et dans celle de la France en particulier .

Cette histoire est aujourd'hui écrite et constitue un champ historique à part entière.

Ces deux seules constatations conduisent à l'évidence : enseigner l'histoire de l'immigrations est aujourd'hui une nécessité.

Pour autant, l'évidence est relative. L'histoire est plus méconnue que connue, elle fait l'objet de nombreux brouillages et de nombreuses idées reçues, comme toute question chaude de l'actualité. Elle est présente dans l'enseignement sans y être, sans vrai cadre officiel. Dans les écoles, les collèges ou les lycées, les expériences et les travaux sont multiples, mais sans reconnaissance dans les programmes. À l'université même, elle suscite des recherches plus que des enseignements. Il y a donc un besoin ; reste à savoir comment y répondre.

LE CHAMP HISTORIQUE DE L'IMMIGRATION

Les origines

Dans le champ historique, l'immigration émerge à l'origine au sein de ce que l'on peut appeler "l'histoire classique". À l'histoire ouvrière (autour de Michelle Perrot et de son article pionnier de 19603) se rattachent les thèses de Gérard Noiriel sur les ouvriers de Longwy4 et de Nancy Green sur les travailleurs ouvriers juifs à la Belle Époque5; à l'histoire des relations internationales celles de Pierre Milza sur les Italiens6, de Janine Ponty sur les Polonais7 ou de Ralph Schor sur l'opinion publique et les étrangers dans les années 19308.

Ces travaux, publiés dans les années 1980, mais mûris au cours de la décennie précédente, s'inscrivent dans les renouvellements historiographiques des années 1970 et proposent un nouveau regard sur la "classe ouvrière" ou sur le rôle des "forces profondes" dans les relations internationales9.

Pour la plupart, ces historiens ne sont pas "issus de l'immigration" et l'histoire qui naît en France est différente de celle qui s'est développée peu avant aux États-Unis autour des ethnic studies. De ce côté-ci de l'Atlantique, le contexte de ce nouveau regard est celui des mutations intellectuelles post-Sixties, entre les paradigmes renouvelant l'histoire marxiste et le besoin de donner la parole à de nouveaux groupes, "oubliés de l'histoire" (femmes, immigrés, exclus de toutes sortes).

La crise xénophobe des années 1980

Les années 1980 marquent un tournant, avec l'entrée dans une période de crise xénophobe ouverte (émeutes médiatisées à Vaux-en-Velin en 1981, grève des OS en 1982, percée du Front national à Dreux en 1983, "marche des Beurs" en 1983, etc.) Une "crise xénophobe ouverte" désigne, selon moi, une situation globale, distincte de ce que l'on peut appeler "le racisme ordinaire", latent ou ponctuel. La xénophobie fait alors l'objet d'un mouvement d'opinion et d'une politisation. La question de "l'étranger" est médiatisée et érigée en explication des problèmes nationaux. Du fait sociologique, on passe au phénomène historique. Durant ces années, on semble découvrir l'immigration comme un problème nouveau. La cible principale est constituée par les "Maghrébins", inassimilables, et dont il faudrait se débarrasser. Le Front national met au point un argumentaire par rapport auquel se situent les autres partis.

Ce contexte interpelle les historiens de l'immigration, qui se trouvent face au besoin d'aller plus loin et de transmettre au plus vite. À peine né, ce champ de l'histoire propose ses premières synthèses. La Mosaïque France10et Le Creuset français11paraissent la même année, en 1988. Le premier ouvrage, dirigé par Yves Lequin, propose une histoire des étrangers depuis l'Antiquité, inscrivant la diversité du pays dans la très longue durée. Le second est un ouvrage fondateur, centré sur la période contemporaine, dans lequel Gérard Noiriel explicite les liens entre construction nationale, xénophobie et immigration depuis les débuts de la République. Dès lors, le discours historien s'engage dans la construction d'un autre regard sur les immigrés, par la mise en perspective entre passé et présent, construction reprise dans les autres champs de la recherche (sciences sociales et politiques, voire droit).

Qu'enseigne la comparaison dans le temps ?

D'abord, que la France est un pays d'immigration depuis longtemps, depuis le premier XIXe siècle, c'est-à-dire depuis le début des temps contemporains qui ont vu se constituer la France d'aujourd'hui, pays industriel et démocratique.

Ensuite, que, depuis ce même XIXe siècle, les relations entre la nation et ses étrangers ont toujours été difficiles. C'est ce qui étonne le plus à la lecture des archives : la récurrence des discours ("invasion", "inassimilables", "dehors les étrangers qui sèment le désordre et menacent la nation"). Le parallélisme des événements conduit Gérard Noiriel à proposer un modèle cyclique de l'histoire des étrangers dans lequel correspond à chaque phase de stabilisation une crise xénophobe12. Les similitudes avec la crise des années 1930 sont les plus nettes et les plus troublantes. Discours de haine, expulsions et refoulements de chômeurs avec leur famille (les Polonais du Nord ne sont que l'exemple le plus connu), lutte contre les "étrangers indésirables". Les juifs sont alors la cible principale ; dans les années 1980, ce seront les Arabes. Le péril "fasciste/communiste" (à l'Intérieur, on ne fait pas la distinction) sert alors d'épouvantail, à l'instar du péril islamiste aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'une reproduction à l'identique, mais la tendance à l'amalgame et au repli sur l'identité nationale est comparable.

Aujourd'hui comme après 1930, les étrangers/immigrés sont au coeur des inquiétudes autour du "déclin français". Et l'histoire invite à ne pas oublier la suite des années 1930 : le régime de Vichy et le programme de "redressement" du pays autour de "la France aux Français", les Espagnols, Allemands ou Italiens livrés aux régimes fascistes après l'armistice, la contribution au génocide des juifs, le tout sur fond de défaite et de déchirement national.

Histoire et mémoire

Nouveau domaine scientifique, l'histoire de l'immigration rencontre dans les années 1980 un autre mouvement de société, fortement tourné vers les thèmes de la mémoire. Il serait trop long d'en expliquer la genèse et on renverra aux nombreux ouvrages publiés sur le sujet. Nous retiendrons deux aspects :

  • La mémoire de la nation est devenue objet d'histoire. Pierre Nora crée l'événement avec l'oeuvre collective qu'il dirige, Les Lieux de mémoire, publiée en trois énormes tomes (1984 : La République ; 1986 : La Nation ; 1992 : Les France13). Selon l'introduction, on en a fini avec "l'histoire-mémoire", avec le temps où l'histoire était l'instrument du roman national. L'historiographie lui a réglé son compte et les cérémonies du bicentenaire achèveront d'enterrer un certain héritage lié au mythe de la Révolution (à chacun sa révolution, redéfinitions locales et régionales, etc.). Le moment est venu de faire l'histoire des lieux et des symboles dans lesquels la nation se trouve désormais endormie.
    L'entreprise est dépassée par les faits : d'une part, un engouement patrimonial tous azimuts fait des "lieux de mémoire" des enjeux bien vivants ; de l'autre, il faut tenir compte, à côté des lieux et des symboles, d'une nation qui se présente comme "unitaire" de la diversité cachée dont il est rendu compte dans le dernier tome, Les France, où figure un article de Gérard Noiriel sur les étrangers.
  • Parallèlement, la période voit l'explosion des mémoires de groupes divers, avec de multiples initiatives. Depuis les années soixante, un besoin de diversité s'est exprimé dans la société française à travers des identités de groupe (provinces diverses, jeunes, femmes, homosexuels...). Puis vint la revendication d'une mémoire spécifique (le réinvestissement juif autour du génocide et la mise en cause parallèle de l'histoire française sous l'Occupation), point de départ de concurrences mémorielles encore d'actualité. Enfin, le resourcement identitaire de la jeunesse d'origine étrangère, surtout algérienne, face au climat xénophobe des années 1980 ("marches des Beurs", innovations culturelles autour des mouvements antiracistes) ; tout cela a eu pour résultat une relecture des identités en France, une tendance à valoriser, à exalter ou à faire accepter la différence. Les initiatives ont commencé dans les écoles dès cette époque, relayées par les associations et la vie dans les quartiers urbains. Le tout a été d'une grande richesse, allant du meilleur (souci de conservation, histoire orale, mise en archives par une association comme Génériques) au pire (instrumentalisations diverses de l'histoire).

Pour les historiens de l'immigration, l'enjeu actuel est double : redonner à l'immigration sa juste place dans l'histoire, expliquer que celle-ci est aussi "vieille" que la République. De l'autre, reconnaître à ceux que l'on appelle les immigrés leur droit à figurer pleinement dans l'histoire collective, en honorant leur mémoire et les apports faits à la nation. Les historiens militent donc très tôt pour l'idée d'un "lieu de mémoire" de l'immigration, idée qui apparaît dans Le Creuset. La France, cette vieille nation façonnée par le long dialogue avec les terroirs, doit apprendre à se penser comme un pays d'immigrants, au même titre que les grandes nations américaines (États-Unis, Canada ou Argentine)14.

La Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Il a fallu près de vingt ans pour que le projet de ce lieu se concrétise. Pendant ces vingt années, le champ de l'histoire de l'immigration s'est développé ; mais, dans la société, rien ne s'est arrangé, bien au contraire. Immigré est des mots qui font mal quand on vous l'attribue, immigration sert toujours de fonds de commerce électoral.

Le projet de départ de la CNHI est bien celui qui a pris naissance dans les années 1980 : changer le regard à travers une autre histoire. Un lieu national sera un symbole, un signe de reconnaissance pour tous ceux qui sont venus d'ailleurs et le point de départ d'une entreprise éducative par laquelle on cherchera à modifier les représentations.

Le symbole est premier. Il affirme avec fierté que l'immigration a sa place dans l'histoire.

L'éducation s'adresse à toute la population, à commencer par les générations qui feront la France de demain. Les missions de la Cité ont été détaillées dans l'exposé de Nathalie Héraud15. La transmission passe par de multiples activités dans ce qui sera un centre multifonctionnel et par le relais de tous ceux qui sont au contact avec la diversité culturelle de la société (les associations très impliquées dans le projet) et avec les jeunes générations évoquées plus haut, c'est-à-dire les enseignants. Enseigner histoire de l'immigration ? On peut dire que c'est maintenant ou jamais ! Un comité pédagogique, dirigé par l'historien Philippe Joutard, réunit des acteurs de terrain, comme on dit, l'académie de Créteil est particulièrement active dans ses liens avec la Cité.

Enfin, d'une esquisse de projet à l'autre, la place de l'histoire s'est affirmée. À côté de la juste prise en compte des mémoires, c'est le thème de l'histoire commune qui a été mis en avant. Une histoire qui doit témoigner de la dimension dynamique, sans cesse recomposée, du "nous national". Laissons ici la parole à Gérard Noiriel, dans son livre récent Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle)16.

"Comme son nom l'indique, la CNHI a pour vocation de populariser l'histoire de l'immigration plus que l'histoire des immigrés. Ce point, très important, permet de maintenir le cap sur la démarche à vocation universelle qui caractérise le travail scientifique. Certes, braquer le projecteur sur l'immigration, c'est envisager l'histoire de la mobilité des hommes du point de vue de l'État d'accueil. À ce titre, c'est contribuer à une histoire de la France rénovée, qui concerne tous les Français. Mais ce qui fait l'originalité et l'intérêt de ce domaine de l'histoire tient au fait qu'on ne peut l'étudier qu'en mettant en relation un grand nombre de phénomènes. C'est une contribution à la mémoire d'un "nous national" ouvert sur l'extérieur. La CNHI devra privilégier cette ouverture en développant des projets avec les pays d'origine, de façon à relier l'immigration et l'émigration, comme le souhaitait Abdelmalek Sayad."

LES ENSEIGNANTS ET LA TRANSMISSION DES SAVOIRS HISTORIQUES

Si le temps est venu de se servir des savoirs historiques pour élaborer une prise en compte plus juste du thème de l'immigration, quels sont les moyens de transmission envisageables ? Je m'exprime ici en mon nom personnel, à partir d'une expérience de vingt ans d'enseignement secondaire et de dix ans d'enseignement supérieur.

Savoirs et outils

Les savoirs que l'on transmet, dans les manuels, en classe ou même dans le cadre de la future Cité, correspondent à un ensemble de connaissances qui font consensus, qui ont été validées, même si, d'un chercheur à l'autre, certaines interprétations donnent lieu à des nuances voire à des désaccords (les débats peuvent eux-mêmes faire l'objet d'une transmission, s'ils ne sont pas trop byzantins). Évidemment, ces savoirs font l'objet de constants compléments et renouvellements. Mais l'histoire enseignée est toujours un peu figée. Elle est là pour donner des repères : "Repères", tel est le titre choisi pour l'exposition permanente de la CNHI, dans les locaux de la porte Dorée.

Les savoirs actuels sur l'histoire de l'immigration ne viennent pas seulement des historiens. Sociologues, ethnologues et surtout politologues ont exploré leur part des territoires passés. On leur doit l'essentiel des travaux sur la période après 1945, notamment sur la question de l'État et des politiques d'immigration, l'ouvrage fondateur étant ici celui de Patrick Weil, La France et ses étrangers17. Chez tous, on retrouve néanmoins la démarche historique : inscription dans un passé assez long, réflexion sur les continuités et les ruptures, travail en archives.

À l'échelle locale ou selon les origines, la bibliographie est riche. Il convient d'avoir là encore quelques repères généraux pour bien situer le statut de ces publications et pour accrocher les histoires spécifiques à l'histoire globale. Les synthèses déjà nombreuses proposées par les scientifiques, qui diffèrent plus par la taille que par le contenu, montrent bien que cette histoire fait récit et que ce récit est celui de la France contemporaine. Le comité d'histoire de la CNHI a voulu traduire ce récit à travers un film actuellement en ligne gratuitement sur le site de la Cité. Il suffit de regarder cette suite de gravures et de photos, d'entendre le commentaire que nous avons rédigé collectivement pour y voir surgir une nouvelle lecture de l'histoire contemporaine de la France. On y rencontre des hommes, des femmes, des enfants qui ne sont plus réduits au seul mot d'"immigrés" : ils sont maçons, agriculteurs, accordéonistes ou peintres, pères ou mères de famille, habitants, soldats ou militants. L'histoire vit, les assignations explosent.

Il ne s'agit pas non plus d'un discours consensuel, "à l'eau de rose". Il s'agit de victimes bien souvent, leur vie est une histoire de dominés, comme celle de la classe ouvrière ou celle des femmes ; et, comme ces dernières, elle vaut la peine d'être vue et entendue. Cela, bien des documentaristes l'ont déjà montré, tels Mehdi Lallaoui18 ou Yamina Benguigui19. Le film de la Cité, plus modeste, est plus facile d'accès : "Y'a qu'à" cliquer !

D'une façon générale, la documentation ou les outils audio-visuels sont plutôt pléthoriques et la question est, une fois de plus, de se repérer au milieu de l'offre. Une bibliographie de base sera prochainement mise en ligne sur le site Internet de la CNHI, avec un découpage fondé sur l'usage (du général au spécifique) plus que sur les thématiques.

Enseignants et programmes

Il s'agit ici de ce que l'on attend de la puissance publique. La question de la présence du sujet "immigration" dans les programmes agite beaucoup, en droite ligne d'une époque où le programme était à la base du formatage civique. Dans la mission de préfiguration de la CNHI, Philippe Joutard avait exploré les manuels avec un petit groupe "pédagogie". Résultat : les questions d'immigration étaient traitées en géographie, pas en histoire ; et l'immigration toujours présentée en termes de problèmes, jamais d'apports.

Une commission travaille actuellement à la CNHI à l'insertion dans les programmes de la thématique de l'immigration. L'"insertion" de courtes séquences à des moments variés est sûrement une meilleure solution que l'introduction d'une nouvelle question dans des programmes qui sont toujours trop lourds. De plus, aujourd'hui, l'efficacité pédagogique du savoir didactique est problématique. Enfin, certains enseignants le savent, certains élèves rejettent cette assignation de l'immigration (ou intégration) à laquelle les renvoie un tel sujet d'étude (j'ai le souvenir de classes d'enseignement technique où l'histoire ouvrière était ainsi rejetée).

Peut-être peut-on suggérer qu'il s'agisse moins d'une question supplémentaire, que l'on ne saura pas comment faire tenir dans les programmes, que d'une "posture" à adopter, une façon de penser qui s'articulera aux divers moments des programmes. Savoir que l'on n'abordera pas la société industrielle ou les Trente Glorieuses sans parler des étrangers, penser la France autant comme un "pays de paysans" que comme un pays d'immigration qui, dans l'entre-deux-guerres, a dû sa croissance démographique à un apport d'étrangers plus important que les États-Unis. La commission travaille à juste titre à ce que cette "posture" ne soit pas seulement celle du cours d'histoire-géographie, mais soit reprise en langues, en enseignement littéraire ou artistique.

Cela suppose de miser sur la formation des enseignants, à travers les instituts de formation des maîtres et les universités, plus que sur la refonte des programmes. Il convient d'aider les enseignants à être au clair avec les notions, à connaître les faits essentiels, bref à être à l'aise dans les questions des migrations : le détour par l'histoire est très utile face à des élèves ou à des collègues qui s'enfoncent dans la confusion. Ainsi le mot immigré doit-il autant faire l'objet d'une mise en perspective des usages successifs dans le temps que d'une définition20.

Dans ce but de mise au clair, les institutions doivent veiller à développer des méthodes de travail adéquates : formation de base avant les concours de recrutement, stages approfondis plutôt que journées d'étude en formation continue. Mais surtout, il faudrait prendre garde à ne pas entretenir les confusions médiatiques ou partisanes. Ainsi, aujourd'hui où sévit la confusion entre colonisation et immigration, des journées de formateurs invitent des spécialistes de la colonisation pour parler de l'immigration ! Le projet de la CNHI devrait favoriser les échanges et les recherches des personnes idoines, via les réseaux Internet21.

Du côté des enseignés, s'approprier les savoirs par l'expérimentation

Je suis assez mal placée pour donner des leçons sur la meilleure manière d'enseigner à des collègues qui sont confrontés chaque jour à des situations concrètes.

Mais je ne crois pas beaucoup aux vertus de l'apprentissage traditionnel, surtout sur un sujet aussi sensible. La référence à une société construite avec l'immigration tient sa place, "au fil des jours", dans plusieurs enseignements. À côté, l'émergence d'une conscience nouvelle à l'échelle des personnes est aussi affaire d'expérimentations. Depuis longtemps, des expériences pédagogiques sont menées par les enseignants, à travers une dimension ludique ou comparative. Il convient de leur donner davantage de légitimité, mais aussi de liberté. Cela dépend des classes, des élèves et des enseignements. Ces pratiques diverses sont d'autant plus adaptées à la situation contemporaine que ces expériences peuvent aujourd'hui s'échanger à travers des moyens de communication performants.

Il y a peu, j'étais invitée à venir parler de l'immigration italienne à de jeunes élèves de quatrième du Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis). J'avais préparé un support de diapositives sur Power-Point. Ces jeunes, pour beaucoup d'origine africaine ou nord-africaine, visiblement motivés grâce à leurs professeurs, ont posé ensuite, à propos des Italiens, des questions qui concernaient indirectement l'histoire de leurs parents : pourquoi étaient-ils venus ? quel travail avaient-ils fait ?, etc.

Cette idée d'expérimentation devrait se trouver confortée par l'existence de la CNHI. Les visites de l'espace "exposition permanente", que l'on souhaiterait riche et chargée d'émotion, les expositions temporaires, le soutien aux diverses manifestations culturelles à Paris et en région, un programme de développement de l'expression par le spectacle vivant, tout cela devrait favoriser pour beaucoup l'appropriation de cette histoire collective par tous. Cela va au-delà de l'enquête classique sur les origines de chacun et du travail mémoriel, cela s'inscrit dans ce qui nous semble être les logiques éducatives du futur : continuer à inventer en ayant une formation solide et en se tenant au courant.

Les ouvrages cités dans ce texte ne sont qu'une toute petite partie de la bibliographie de base. Le lecteur pourra se référer à celle qui sera prochainement mise en ligne par la CNHI sur son site : www.histoire-immigration.fr


(1) Marie-Claude Blanc-Chaléard a démissionné de ses fonctions à la CNHI en mai 2007 "à la suite de la mise en place d'un ministère de l'immigration, de l'intégration, du co-développement et de l'identité nationale" (c'est elle qui souligne). Sa thèse portait sur l'immigration italienne et s'intitulait Les Italiens dans l'Est parisien (années 1880-1960). Une histoire d'intégration (École française de Rome, 2000). [Ndlr.]

(2) Cet article constitue la forme rédigée d'une conférence prononcée par Marie-Claude Blanc-Chaléard lors d'une journée organisée par l'université de Paris VIII intitulée "Enseigner l'histoire des immigrations en France" (14 mars 2007). Le sujet était proposé par l'organisateur, Daniel Lefeuvre, professeur d'histoire contemporaine dans cette même université. [Ndlr.]

(3) Michèle Perrot, "Les rapports entre ouvriers français et étrangers (1871-1893)", Bulletin de la Société d'histoire moderne, 1960.

(4) Longwy. Immigrés et prolétaires (1880-1980), Paris, PUF, coll. "Pratiques théoriques", 1984.

(5) Les Travailleurs immigrés juifs à la Belle Époque, Paris, Fayard, 1985.

(6) Français et Italiens à la fin du XIXe siècle, Rome, École française de Rome, deux volumes, 1981.

(7) Polonais méconnus. Histoire des travailleurs immigrés en France dans l'entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988.

(8) L'Opinion française et les Étrangers (1919-1939), Paris, Publications de la Sorbonne, 1985.

(9) Jean-Baptiste Duroselle et Pierre Renouvin, Introduction à l'histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin, 1964.

(10) Sous la direction d'Yves Lequin, La Mosaïque France : histoire des étrangers et de l'immigration, Paris, Larousse, 1988.

(11) Gérard Noiriel, Le Creuset français.?Histoire de l'immigration. XIXe-XXe siècles, Paris, Le Seuil, 1988.

(12) Le Creuset français, op. cit., chapitre V : "Trois crises".

(13) Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque illustrée des histoires".

(14) Voir les articles du numéro spécial de la revue Hommes et Migrations, "Vers un lieu de mémoire de l'immigration" (janvier-février 2004) ; et Marie-Claude Blanc-Chaléard, "Une Cité nationale pour l'histoire de l'immigration. Genèse, enjeux, obstacles", Vingtième Siècle. Revue d'histoire, octobre-décembre 2006.

(15) Responsable du département éducation de la CNHI. [Voir article dans ce numéro, page 15.]

(16) Paris, Fayard, 2007.

(17) Paris, Folio, 2006.

(18) Un siècle d'immigrations en France. Trois émissions : 1. D'ici et d'ailleurs, 1851-1918 ; 2. Du pain et de la liberté, 1919-1939 ; 3. Étranges étrangers, 1939-1974 (production France 3, Mémoires vives production, 1997).

(19) Mémoires d'immigrés, l'héritage maghrébin (production Canal +, 1998).

(20) Sur ce point, je me permets de renvoyer à l'encadré que j'ai proposé dans le n° 8035 (2003) de La Documentation photographique, "Les immigrés et la France", p. 9.

(21) Gérard Noiriel suggérait de son côté de mettre en place des stages CNHI à destination des acteurs de terrain, au-delà des enseignants.

Diversité, n°149, page 91 (06/2008)

Diversité - Pourquoi et comment enseigner l'histoire de l'immigration ?