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Diversité

I. Une histoire au grand angle

Femmes immigrées

Entre méconnaissance et (re)connaissance

Sabah CHAIB, sociologue

À travers les femmes immigrées s'éprouvent particulièrement les statuts minorés des objets "immigration" et "femmes". C'est du côté de l'histoire sociale des femmes et de l'intégration au féminin que les pistes de recherche existent pour faire entrer les femmes immigrées dans l'espace public et éclairer ainsi combien elles participent de l'histoire des femmes de la société d'accueil comme de l'histoire de l'immigration en général.

"La méconnaissance est opaque, lourde de préjugés et bardée de lieux communs ; elle récite une leçon apprise par coeur et ne s'exprime qu'en stéréotypes et idées toutes faites ; le méconnaissant s'attribue à lui-même une science qu'il ne possède pas ; mieux, il la revendique sottement. Le méconnaissant en somme a tort d'avoir raison."

Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. Tome II : La méconnaissance, le malentendu, Paris, Le Seuil, 1980.

En s'interrogeant sur leur histoire, les émigrés-immigrés interrogent l'Histoire et s'ouvrent, de ce fait, à l'histoire. Interroger l'Histoire c'est, pour le sociologue Abdelmalek Sayad, interroger certes les premiers concernés, mais interroger aussi ceux qui les regardent à travers leurs longues vues, leurs lunettes, leurs outils, leurs dénominations, leurs catégories.

Abdelmalek Sayad soumet le discours des sciences sociales à la question, là où d'ordinaire ce sont les immigrés qui y sont soumis. Les critiques sévères formulées par le sociologue à l'encontre d'une "science de la présence" qui se constitue et participe à la vision partielle, partiale, tronquée, du phénomène migratoire placent précisément au centre de l'analyse la manière dont les observateurs de toutes sortes, parmi lesquels les sciences sociales, participent dans une certaine mesure à la méconnaissance de l'objet observé et étudié, à "cette science qu'[elles] ne possède[nt] pas", pour reprendre la formule de Vladimir Jankélévitch. Le retournement du regard sociologique sur les acteurs mêmes de la recherche est une contribution essentielle du sociologue à l'histoire de l'immigration et à la manière dont on peut en parler et l'enseigner... Car, si quantité et qualité en matière d'immigration "recouvre le partage entre le travail et l'économie d'une part, et la cité, le politique et la politique d'autre part", on comprend d'autant mieux la vigilance épistémologique du sociologue quant à la nature et à la qualité des connaissances produites sur le domaine de l'immigration comme enjeu essentiel pour sa reconnaissance au coeur même de la cité, du politique, de la politique et de l'Histoire.

Les réflexions du sociologue s'appliquent particulièrement au sujet des femmes immigrées quant à l'interrogation sur la nature du savoir constitué autour d'elles ; savoir sur lequel les enseignants peuvent s'appuyer, instruire, susciter l'éveil critique et assurer ainsi la qualité d'un échange avec les élèves, impliqués diversement au contenu du savoir dispensé.

UN SUJET MINEUR ET MINE

À travers les femmes immigrées s'éprouvent particulièrement les statuts minorés des objets "immigration" et "femmes" (femmes dans l'immigration et dans la société globale) ainsi que les effets croisés et cumulés de l'idéologisation, des polémiques et des problématiques imposées autour de ces questions. Abdelmalek Sayad relevait l'analogie évoquée par les immigrés eux-mêmes avec le statut et la condition subalterne des femmes partant vivre, travailler chez les autres et assurer leur postérité...

L'emprise idéologique se vérifie à la manière dont les discours et les écrits sur les femmes immigrées les sacrifient bien souvent aux totems et tabous de la société d'accueil. Il n'est ainsi de paradoxe qu'apparent dans le fait que les femmes immigrées constituent à l'évidence un sujet mineur, tout en se révélant un sujet profondément miné, à l'instar des terrains dangereux car accidentés : un sujet "chaud" donné et pensé hors de toute rationalisation scientifique, soumis à une instrumentalisation et à un haut rendement symbolique dans les débats publics. Bien que dévalorisé et déclassé socialement, le sujet des femmes immigrées interroge pourtant une classe d'objets sociaux qui culminent dans la hiérarchie sociale, à savoir l'État et la nation. La politisation des débats autour de l'immigration familiale soulève la question de la qualité du peuplement : question confinant à l'angoisse et à l'hystérie identitaire à mesure que les migrations proviennent d'aires géographiques et culturelles jugées "éloignées", à savoir principalement les migrations issues des ex-colonies et du tiers monde. La visibilisation des femmes immigrées dans le débat public à travers le registre exclusif, réducteur et aliénant, de la culture pose sous l'apparence de faits divers ou de débats mineurs ("l'interculturel") des questions éminemment politiques et atteste du traitement discriminatoire entre femmes immigrées. Les femmes immigrées issues des pays tiers (et, avec elles, leurs progénitures) supportent de fait le choc des effets d'assignation et de naturalisation des rapports sociaux induits par le prisme déformant du culturalisme et le poids des polémiques autour des conceptions idéologiques divergentes entre un "Faire France" et un "Faire société".

Les femmes, "représentées"

Bien plus que la présence réelle, concrète des femmes, ce sont des femmes représentées (à travers des discours, images, fantasmes) qui figurent dans l'espace public et ont droit de cité, enfermant de ce fait les femmes dans une réalité désincarnée, rendant possible toutes sortes d'instrumentalisations et de rhétoriques... Le déni d'histoire se vérifie à la manière dont les immigrés subissent une actualité incessante autour de problèmes sociaux sans cesse renouvelés. Cette actualisation incessante confirme par cette efficace sociale combien l'immigration est ontologiquement un fait divers et un événement en elle-même : le sujet de l'immigration ne cesse d'être traité en un processus récurrent de qualification/disqualification, l'événement étant dégradé en fait divers qui lui-même acquiert le statut d'événement, et ainsi de suite... De ce point de vue, le traitement journalistique à propos des femmes immigrées s'appuie particulièrement sur ce procédé : les faits divers survenus dans les familles immigrées maghrébines, africaines ou turques (mariages forcés, violences à l'encontre des femmes, etc.) sont érigés en événement qui réactive la question des origines et de l'étrangeté des pratiques culturelles incriminées, essentialisées et dé-historicisées de fait. Le fait divers/événement semble ainsi avoir pour fonction manifeste de rappeler la déviance ontologique attachée à l'immigration et une fonction latente, celle de démontrer combien les immigrées, "ces hérétiques", selon la formule d'Abdelmalek Sayad, relèvent d'un autre ordre national et social et d'une histoire résolument exotique et exogène... Le traitement inégal des populations immigrées devant l'histoire entretient en outre "un historiocentrisme" (Sayad encore), à savoir accrédite l'opinion communément partagée dans le monde ordinaire selon laquelle les immigrations européennes du passé témoigneraient d'une "intégration heureuse" et attesteraient de la validité d'un modèle français d'intégration mis à mal par une intégration prétendument difficile en ce qui concerne les populations contemporaines issues des pays tiers. Cette opinion trouve sa formulation politique en termes de populations culturellement assimilables et admises dans l'histoire nationale d'un côté et de populations culturellement inassimilables et candidates illégitimes à revendiquer une histoire et un patrimoine national, de l'autre...

POLEMIQUES IMPORTEES DANS L'ECOLE

Force est de constater que, pour les enseignants, la tâche s'avère ardue d'assurer un travail pédagogique à partir d'un domaine d'étude à la haute valeur polémique et conflictuelle au point de passer en tant que donnée essentielle, pour ne pas dire exclusive, de l'indice de conflictualisation de la société française ; ce qui entrave la conversion du regard pour une histoire liée, si ce n'est partagée et confondue, de l'histoire de l'immigration dans l'histoire sociale et nationale. En effet, les spécificités supposées des questions posées par l'immigration, et le régime de spécificité particulièrement attaché au sujet des femmes immigrées issues des pays tiers (spécificités supposées de leurs caractéristiques sociales ou problèmes sociaux, voile, polygamie ; mise en place de politiques publiques spécifiques) ancrent plus encore ces dernières dans un traitement à part dans l'histoire et devant l'histoire.

L'institution scolaire est elle-même le lieu du traitement discriminant - si ce n'est discriminatoire - en fonction de l'origine des populations immigrées. L'affaire du voile a montré comment l'institution scolaire fut le lieu de genèse de la problématisation et de la résolution ultime du "problème" ; elle a révélé combien les conceptions et les représentations divergentes autour de l'école et du fait national pouvaient être liées. La radicalisation des débats face à cette question et la subversion des lignes partisanes ordinairement constituées autour de l'immigration ont singulièrement éprouvé les rapports entre l'institution scolaire et les familles immigrées et musulmanes, en soulignant leur caractère antagoniste. Le face à face singulier et inégal entre ces deux pôles institués en entités représentatives a gommé de ce fait la complexité des situations vécues et des positions exprimées au sein de l'institution scolaire et des familles ; il a révélé encore une fois combien l'immigration devait sans cesse comparaître devant le tribunal de l'opinion publique (cf. l'arbitrage des sondages d'opinion). La méconnaissance qu'Abdelmalek Sayad tenait pour une manifestation de la violence symbolique et le malentendu entre les deux instances de socialisation en sont sortis renforcés. Bien plus, la confiance et la compréhension mutuelle se posent plus souvent dans les termes d'un "être avec" ou "contre".

Or, impulser une véritable démarche compréhensive au sens où l'entendent les sciences sociales s'avère essentiel pour appréhender les rapports entre mémoire et histoire de l'immigration, histoire à laquelle a pris part l'institution scolaire elle-même.

Tous les éléments sont réunis pour que les enseignants se trouvent mal à l'aise face au sujet des femmes immigrées, d'autant plus qu'ils y sont inégalement intéressés, préparés et motivés face aux difficultés rencontrées ! La rupture épistémologique et la distanciation sont sans doute plus difficiles à opérer pour les enseignants en ce qui concerne le sujet des femmes immigrées. Les figures familières de femmes immigrées rencontrées dans la rue, les mères en contact avec l'institution scolaire peuvent contribuer à ouvrir ou à figer le regard des enseignants : prise de conscience de la réalité vécue des femmes dans l'immigration et appréhension de réalités méconnues, mais aussi distanciation rendue malaisée avec le sujet par les biais induits par les jugements de valeur, un horizon d'observation limité dans le temps et dans l'espace, l'influence des discours publics abondants et des représentations sociales qui reproduisent des images stéréotypées à leur égard. Les enseignants sont confrontés en outre à un auditoire diversement concerné par la réception de cet enseignement et de ses effets réflexifs. Les élèves impliqués personnellement s'avèrent attentifs à l'écart entre le savoir qui touche à l'immigration, a fortiori le thème sensible et passionnel des femmes et de la famille dans son ensemble, et leur savoir pratique, incorporé.

Lors de nos enquêtes de terrain auprès de familles immigrées algériennes, nous avons pu constater combien les résistances manifestées par elles et la farouche préservation de l'intimité familiale réagissent à un discours produit "sur" les familles immigrées, intériorisé et en partie accepté par elles (l'enfer de la banlieue, c'est les autres et chez les autres) ; ces résistances sont aussi l'expression de la singularité d'un "monde privé" de l'immigration, monde des hommes et des femmes, monde des familles dont les généalogies et les modes de génération complexes échappent à l'observation et à la compréhension ordinaires. Les rapports entre "mémoire" et "histoire" semblent se transfigurer dans les rapports concrets d'échanges entre élèves et enseignants : les premiers revendiquent une mémoire et les seconds la charge d'enseigner l'histoire dans un rapport d'échange et d'enrichissement mutuel.

Il reste que ce parti pris ne va pas de soi. La méconnaissance n'épargne ni les élèves ni les enseignants, a fortiori sur un sujet perturbé autant par les considérations idéologiques que l'indigence historiographique en ce qui concerne l'histoire des femmes immigrées selon les nationalités et espaces d'origine, courants migratoires et générations, ou encore l'ignorance manifestée au sein même des familles autour de l'histoire et de la préhistoire des mères (la vie avant les enfants).

La manière d'aborder le sujet et les sémantiques employées par les enseignants peuvent prêter d'autant plus le flanc à la critique et à une hostilité manifestée au sein de la classe qu'elles risquent de tomber dans les pièges du misérabilisme ou, sur un autre registre, à ce qui pourrait être perçu comme l'expression d'une conviction ("pour" ou "contre" une manière de faire, d'être, etc.). Plus qu'avec tout autre sujet ayant trait à l'immigration, l'enseignant peut se sentir déstabilisé ou fragile face à sa classe tant les enjeux se chevauchent et se cumulent en la matière. Le mot culture utilisé à mauvais escient ou l'interprétation erronée d'une situation peut tourner pour l'enseignant en chahutage assuré ou au discrédit silencieux manifesté par les élèves. En outre, l'emploi du mot "culture" au sein de l'institution scolaire s'avère connoté de l'histoire associée à ce mot et de ses usages sociaux : "les usages sociaux de la culture des immigrés", pour reprendre une nouvelle fois une formulation d'Abdelmalek Sayad invoquée à l'école dans les années 1970, n'exprimaient-ils pas un droit de regard sur la culture de l'Autre et un argument pour les tenants du retour des immigrés vers leurs pays d'origine ?

Que penser aujourd'hui des usages sociaux autour de la mémoire familiale qui tend à s'imposer comme une nouvelle politique publique, dont il conviendrait d'interroger les termes du débat, à savoir le déficit de mémoires imputable aux familles immigrés ou à leurs descendants ?

On mesure le chemin à parcourir pour appréhender de façon moins polémique une histoire des femmes immigrées, à l'instar de l'enseignement de l'histoire des femmes, combien même le bilan en la matière est-il mitigé (qualité et nombres d'heures consacrées) : la présence certes limitée de cette histoire dans les manuels scolaires, des pratiques pédagogiques diverses qui visent à ancrer les femmes dans une histoire politique et sociale (les conflits mondiaux, la Résistance, le monde du travail, etc.), la familiarisation des enseignants avec cette histoire et celle des élèves, aussi sommaire puisse-t-elle être, permettent néanmoins que les questions d'actualité portant sur "la controverse des sexes" entrent dans les classes et soient "refroidies" par des connaissances et une perspective historique sur lesquelles les enseignants peuvent s'appuyer...

Pour l'heure, la détention d'un savoir et la légitimité à parler de l'histoire des femmes immigrées repose sur un savoir encore en friche difficile à constituer matériellement et conceptuellement mais dont le foisonnement des travaux assure de belles perspectives...

SAVOIRS EN FRICHE

Les femmes immigrées sont à la croisée de savoirs multiples, transversaux et interdisciplinaires. Le croisement de ces savoirs multiples s'opère lentement, tributaire de la manière dont les objets "femme" et "immigration" se constituent dans le champ académique. Les deux champs d'étude partagent une homologie structurale : le statut mineur de leur objet d'étude explique que les champs d'étude constitués autour de ces objets aient rencontré les mêmes difficultés dans la lutte pour la reconnaissance sociale et institutionnelle. Le croisement des champs d'étude "femme" et "immigration" n'est par ailleurs pas aisé, puisque les femmes immigrées constituent à bien des égards un point aveugle en leur sein. Les femmes immigrées prennent place dans des pays d'accueil où les rapports homme/femme s'inscrivent dans des histoires nationales particulières. En ce sens, le regard porté sur ces femmes hérite de l'histoire écrite (ou non écrite) des femmes du pays d'accueil ; de l'histoire des mentalités et des représentations sociales propres aux sociétés d'accueil dans leur rapport aux femmes mais aussi aux femmes d'ailleurs, aux pays d'émigration dont elles sont issues, particulièrement lorsqu'une histoire commune coloniale a scellé en son temps leur destin ; elles participent de l'histoire des migrations, dont la connaissance plus fidèle du fait migratoire pour les sociétés d'émigration et d'immigration attesterait de leur présence. Le tableau ne serait pas complet sans la prise en compte des progrès de l'historiographie dans les pays d'origine, articulée à des espaces-temps diversifiés (période pré-coloniale, coloniale, post-indépendante).

"Gender" et "colonial studies"

Les études anglo-saxonnes rattachées au domaine des "gender studies", des "colonial" ou "postcolonial studies" ou encore, des "subaltern studies" fournissent une bibliographie impressionnante favorisant une émulation intellectuelle. L'exhumation de ces histoires-là est l'horizon idéal pour appréhender de façon plus globale et plus complexe une histoire possible des femmes immigrées. Mais force est de reconnaître que la multiplicité des savoirs et des historiographies à mobiliser se combine en un écheveau complexe dans lequel rapports de sexe, de classe, et d'ethnicité se trouvent imbriqués, rendant difficile l'élaboration d'un cadre théorique et méthodologique...

L'"histoire" des femmes

Le champ constitué autour des femmes immigrées n'a pas encore profité pleinement des étapes dans les questionnements multiples qui ont jalonné le champ d'étude constitué autour de "l'histoire des femmes" en France. Par certains côtés, le champ d'étude emprunte les voies tracées par l'histoire des femmes. La visibilisation des femmes dans l'histoire, la mise en évidence des femmes actrices de l'histoire et la reconstitution de l'histoire du féminisme répondent au questionnement des années 1970 ; à la tâche de visibilisation succèdent ensuite les questionnements des années 1980 et 1990 sur l'impact de l'histoire des femmes dans l'écriture générale de l'histoire et la construction historique du masculin et du féminin (Annette Wieworka, 2003). Briser "les silences de l'histoire" impliquait de s'atteler à la question du silence des archives et à la réflexion sur la constitution des sources... Le "féminisme d'État" dans les années 1980 s'est appuyé sur la vitalité de cette recherche pour proposer l'amorce d'une histoire "officielle" des femmes - non exempte de mythologie - en se donnant des dates, des événements et des figures féminines - héroïnes, reines, courtisanes, suffragettes et autres femmes publiques - à commémorer et à célébrer. Le fil conducteur de cette histoire fut appréhendé dans l'espace public sous l'angle privilégié des droits acquis ou arrachés par les femmes au cours de l'histoire ; ce regard porté sur l'histoire des femmes influence grandement la manière dont cette histoire est enseignée, à savoir l'irrésistible progrès et émancipation des femmes...

Les femmes immigrées ne constituent pas un thème d'étude accessible et visible à travers cette mise en récit historique particulière. En ce domaine, point de dates, d'événements ou de figures féminines exhumées : les femmes immigrées sont des "clandestines" de l'histoire et des humbles anonymes qui peinent à entrer dans l'Histoire. Il ne saurait y avoir d'espace public en ce qui les concerne et elles sont renvoyées plus que toutes autres à une sphère privée, sans connexion avec l'histoire et sans ouverture apparente sur l'émancipation des femmes dans la société.

L'approche sociale

C'est du côté de l'histoire sociale des femmes, à travers le travail de ces dernières, que les pistes de recherche sont lancées - encore timidement - pour faire entrer les femmes immigrées dans l'histoire et dans l'espace public et éclairer ainsi combien les femmes immigrées participent de l'histoire des femmes de la société d'accueil. Si cette piste de recherche se heurte à la question de la constitution des sources, elle s'avère fructueuse dans la visibilisation des femmes immigrées et dans l'éclairage nouveau autour des sphères privée et publique ainsi que leur interaction dans le temps.

Genre et migrations

Du côté du champ de recherche sur l'immigration, ce n'est que vers la fin des années 1970 et le début des années 1980 que la sociologie de l'immigration, à la faible légitimité institutionnelle, prend son essor et doit s'exprimer dans le contexte d'une demande sociale forte. Les travaux portant sur les femmes immigrées souffrent davantage de l'indignité sociale de l'objet d'étude, lesquels contribuent à le maintenir dans cet état par l'assignation à une petite sociologie. Les recherches cloisonnées par thèmes, disciplines et approches répondent à une demande sociale et produisent une littérature peu capitalisable en savoirs empiriques et théoriques. Qu'il s'agisse des travaux dans les années 1970, autour du corps, de la maternité, de l'action socio-éducative, de l'alphabétisation ; ou, dans les années 1980, autour de "l'intégration au féminin", les travaux investissent essentiellement la sphère privée au travers de la culture et de la famille et délaissent la question du travail (quelques rares travaux à ce sujet). L'axe des recherches conforte ainsi la perception de femmes ballottées par les circonstances, de sujets dominés et démunis, plutôt que d'actrices prises dans une dynamique sociale et historique. Sur ce point, le vent du changement est venu de l'étranger. Il faut souligner toute la valeur heuristique de l'abondante production élaborée autour de l'histoire des migrations dans les années 1980 aux États-Unis puis en Europe, sous l'angle de la dimension de genre. Le champ des "gender studies" a joué un rôle essentiel dans l'appréhension nouvelle des migrations internationales, la remise en cause du regard androcentré et ethnocentré porté sur les femmes en migration et de l'ordonnancement des sexes dans le cycle migratoire. L'actualité des migrations internationales révèle la multiplicité et parfois l'enchevêtrement des projets migratoires (travail, famille, durée des séjours, etc.).

Les études sur le genre et les migrations ont permis une ouverture sur le monde et favorisé l'exercice de la comparaison. La perspective comparative entre les espaces où migrent les femmes immigrées contribue en effet à les intégrer dans une approche dynamique nouvelle. La dimension comparative dans le temps et dans l'espace permet ainsi de "repenser les migrations", selon l'expression de Nancy Green, dans leur ensemble, de restituer la place des femmes dans l'histoire des migrations et dans les configurations familiales. Ces travaux ont contribué à restituer une réalité sociologique plus complexe : hétérogénéité des configurations familiales, dynamique des statuts et des places occupés par ces femmes et mise en évidence des migrations féminines autonomes, hier comme aujourd'hui.

La dimension comparative pousse au décloisonnement des champs de recherche où l'illusion de champs distincts est trop souvent entretenue : sphère de la famille d'un côté, du travail de l'autre, des espaces d'origine et d'accueil. Elle pousse également au décloisonnement des domaines de recherche au sein d'une même discipline comme la sociologie de la famille, encore peu intéressée jusqu'à une période récente à la sociologie des femmes et des familles immigrées. Les travaux démographiques restituant les trajectoires migratoires ont contribué à la reconsidération des rapports homme/femme : les femmes participent à la décision de migrer et au projet migratoire, porté par le couple, l'homme ou la femme elle-même, ce qui met en évidence que le conjoint dépendant n'est pas nécessairement une femme ! Ces mêmes travaux ne montrent-ils pas combien le regroupement familial peut cacher d'autres formes de migrations et que ce mode d'entrée sur le territoire ne préjuge pas, en outre, de la volonté des femmes de prendre part ou non au marché du travail ?

Le croisement de l'étude du genre et de l'histoire des migrations a introduit une brèche importante par la transversalité de sa démarche contribuant au décloisonnement disciplinaire des domaines d'études et au renouvellement des problématiques et des approches ainsi qu'à la déconstruction des catégories d'analyse et des dénominations communément admises. Le changement de focale induit par les travaux sur le genre et les migrations force à un retour critique sur la production des données établies en France à propos des femmes immigrées depuis les années 1970, à convertir le regard et à réévaluer les effets de contexte et d'assignation qui ont opéré comme un masque de la réalité sociologique complexe et hétérogène des femmes au sein des diverses immigrations et entre les immigrations... L'exercice de comparaison stimulé par le domaine des "gender studies" révèle l'impact de la spécialisation des études par nationalités et l'effet en retour en terme de renforcement des préjugés autour des spécificités nationales. De ce point de vue, la focalisation des études, dès les années 1970, sur les populations originaires du Maghreb, de l'Afrique et de la Turquie influencent les problématiques développées : elles visibilisent la présence de ces femmes dans la société d'accueil par une approche en termes de problèmes sociaux auxquels elles seraient confrontées ou poseraient à la société d'accueil, biais auxquels échappent les femmes originaires d'Europe arrivées sensiblement dans la même période. Et cette attention quasi exclusive portée aux premières, dont le mode de génération est attaché au regroupement familial et à une date érigée en mythe fondateur - 1974 -, contribue à renforcer le caractère cloisonné, singulier de l'histoire des immigrations européennes et celles provenant des pays tiers, à les rendre d'une certaine façon étrangère l'une à l'autre. Ce traitement de l'histoire témoigne en outre d'un traitement inégal devant l'histoire, puisque l'arrivée des femmes algériennes dans les années 1950 et 1960 est par exemple singulièrement occultée, a contrario des migrantes européennes.

L'interaction entre l'histoire vue d'en bas, au plus près de femmes, et celle saisie par en haut, au travers des politiques publiques "genrées", reste un versant encore peu approfondi de la science politique et de la sociologie historique dans les époques passées et contemporaines. L'analyse des effets différenciés des politiques migratoires en fonction du genre et des catégories sociales et juridiques, les effets durables de ces politiques sur les trajectoires des femmes immigrées contribuent à mettre au centre de la réflexion l'État et son rôle déterminant dans l'accès équitable aux différentes ressources (emploi, formation, logement, etc.). Réflexion aussi fondamentale dans l'analyse des processus d'inclusion dans la société d'accueil que précieuse pour contrebalancer les débats publics n'invoquant que la seule responsabilité des femmes immigrées dans les processus d'inclusion/exclusion dans la société d'accueil...

références Bibliographiques

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  • Les Cahiers du CEDREF, 2003, série "Colloques et travaux", dossier "Genre, travail et migrations en Europe".
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  • GREEN Nancy, 2002, Repenser les migrations, Paris, PUF.
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Diversité, n°149, page 63 (06/2008)

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