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Diversité

I. Une histoire au grand angle

Politique de la mémoire et immigration

Quelques enjeux

Mustapha BELBAH, sociologue, chercheur associé au Groupe d'analyse des politiques publiques (GAPP-CNRS),
Smaïn LAACHER, sociologue, chercheur au Centre d'étude des mouvements sociaux de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS-CNRS).

Nous assistons depuis quelques années à la montée en puissance de débats et de controverses sur la mémoire, ses usages sociaux et son importance politique et symbolique pour une société. Si l'étude des relations entre mémoire et histoire a déjà produit une littérature abondante, la question de la mémoire rapportée à l'immigration reste un champ très peu exploré1.

Il y aurait selon Marie-Claire Lavabre, qui reprend l'expression de Pierre Nora, un "moment-mémoire" caractérisé par l'inflation des publications, des recherches et des réflexions méthodologiques sur la mémoire et ses effets. Celui-ci correspond aux deux dernières décennies et se révèle "oublieux des années qui l'ont précédé et des signes dont on serait tenté de dire rétrospectivement qu'ils l'annonçaient2", notamment des travaux qui se donnent la "mémoire" pour objet et qui se développent à partir de la fin des années 19703.

MEMOIRE ET IMMIGRATION : DEUX OBJETS DISTINCTS ?

La problématique de la mémoire déborde le champ académique et prend de l'ampleur dans les débats publics durant les dix dernières années. Cet impératif du souvenir s'est étendu à une multitude de situations qui avaient pour seuls traits communs soit qu'elles n'existaient plus (mai 68, le 17 octobre 1961, etc.), soit qu'elles perduraient sous d'autres formes (le devenir des mines ou celui du site des usines de Renault à Boulogne-Billancourt, etc.). La multiplication des usages de la mémoire tient sans doute à une conjugaison de facteurs multiples : le renouveau d'intérêt et des problématiques pour la mémoire propres au champ des historiens4; l'ouverture des archives et leur disponibilité au grand public et aux professionnels. Nous pouvons avancer, par ailleurs, l'hypothèse que cette multiplication des usages et des recours à la mémoire coïncide fortement avec l'affaiblissement, entre autres, au moment de la chute du mur de Berlin, des grandes utopies progressistes sur le progrès irrésistible de l'homme et de l'humanité.

Le thème du "devoir de mémoire" quant à lui trouve ses premières formulations dans les années 1990 et répond en fait, comme le souligne Olivier Lalieu, à "un processus mettant en exergue la Shoah, commencé à la fin des années 1970 alors que, paradoxalement, son principe même anime "le mouvement déporté" depuis 1945. En effet, le procès Barbie en 1987 révèle au grand public la notion de "devoir de mémoire", c'est-à-dire la légitimité, plusieurs années après les faits invoqués, d'en demander réparation et d'en tirer des leçons5".

Le "mouvement déporté" a toujours assigné à la mémoire une fonction de souvenir pour celles et ceux qui sont morts et une fonction sociale et historique pour la société : ne jamais oublier ce qui s'est passé lors de la Seconde Guerre mondiale. Parallèlement à la constitution d'une mémoire de la Shoah en France s'est développé une sorte d'impératif, ou de quasi-obligation sociale, pour les personnes et les groupes, à se remémorer leur passé - quel que soit ce passé, dès lors qu'il invoque et qu'il convoque toutes les formes de souffrance et d'injustice que ces personnes ont eu à subir par le passé. La mémoire, dans cette perspective, est là pour rappeler que ce passé n'est pas encore passé.

Au fondement de l'idée d'un nécessaire "travail sur la mémoire" puis du "devoir de mémoire", il y a pour chaque groupe social, en tant qu'"héritier de la douleur6", la reconnaissance du préjudice subi et de l'obligation pour l'État ou la nation de reconnaître puis de réparer, matériellement et symboliquement. Reconnaître puis réparer sont deux opérations qui ne sont jamais disjointes.

Fondamentalement, ce qui est attendu par les "victimes" d'hier ou leurs héritiers actuels, c'est que l'État et la nation reconnaissent solennellement et inscrivent officiellement leurs malheurs passés dans la "mémoire nationale".

C'est ainsi que, au fur et à mesure du temps et des interprétations, la mémoire et le "devoir de mémoire" tendent à se constituer comme motif de mobilisation, comme enjeu de pouvoir et comme caution politique. C'est à quoi tendent ces deux formules hautement significatives répétées à satiété : "leur histoire est notre histoire", et, de façon plus problématique, l'immigration "comme patrimoine de la France7".

LA MEMOIRE, PROCEDE DE "DEPOLITISATION" DE L'IMMIGRATION ?

Dans les années 1980, les thèmes dominants du débat sur l'immigration portent sur les conditions sociales et culturelles d'une intégration réussie des immigrés. Plus précisément, on peut discerner deux grandes préoccupations propres à cette période : celle de l'intégration par l'école (réhabilitation des langues et cultures d'origine, soutien scolaire...) ; celle de l'intégration par les luttes sociales et l'égalité des droits (marche des "Beurs", luttes des résidents des foyers, participations significatives à des luttes ouvrières et syndicales...). La "mémoire" comme questionnement du passé et comme interrogation sur les origines ne constitue ni des énoncés, ni des pratiques, ni des revendications, ni des mots d'ordre mobilisateurs8. Personne n'a le sentiment d'être l'héritier de populations victimes d'un passé douloureux. Personne ne se perçoit ni ne s'auto-désigne comme fille ou fils de victime. Personne ne pense à "réclamer", au nom d'un passé malheureux, une quelconque réparation à l'État et à la nation.

En fait, c'est au cours de la seconde moitié des années 1980 que le discours et les pratiques sur la "mémoire et l'immigration" se constituent petit à petit et trouvent un début de légitimation. Ce n'est véritablement qu'au cours des années 1990 que ce thème en quelque sorte s'autonomise et se déploye explicitement et puissamment.

Proposons, sans prétention d'exhaustivité, quelques éléments d'explication.

Une double opportunité historique préside à l'ouverture de ce nouveau débat. D'une part, les célébrations du bicentenaire de la Révolution française et, d'autre part, en 1987, les débats et controverses sur la réforme du code de la nationalité. Les commémorations autant que les auditions publiques de la commission Marceau Long sur la nationalité permettent aux sciences sociales, et notamment aux historiens, de rappeler l'importance sociale de leur discipline. Par ailleurs, la lecture critique que fait Gérard Noiriel de l'oeuvre de Fernand Braudel (en particulier de L'Identité française) contribue à imposer comme une nécessité scientifique la constitution d'un nouveau champ de recherche, celui de l'histoire de l'immigration. Ainsi la discipline historique intègre-t-elle ouvertement le champ des études sur l'immigration et l'immigration devient-elle un objet légitime d'interrogation et d'investigation pour les historiens9. Si cette volonté à la fois scientifique et "militante" est légitime et les enjeux qui lui sont liés d'une grande importance, les interrogations sur leurs effets à long terme restent entières. Car, après tout, l'oubli de l'immigration et de l'immigré dans l'histoire de la nation ne serait-il pas aussi la procédure la plus appropriée pour "effacer" l'immigration comme un double problème : social et national.

Ainsi, pour reprendre les termes utilisés par Ernest Renan dans sa fameuse conférence de la Sorbonne le 11 mars 1882 : "L'oubli, et l'erreur historique même," ne seraient pas essentiels uniquement à la création d'une nation, mais aussi à sa permanence.

DISCOURS IDEOLOGIQUE ET PRATIQUE SCIENTIFIQUE

Les interrogations autour de la mémoire rapportée à l'immigration rejoignent à leur manière les controverses qui ont lieu depuis une vingtaine d'années en France sur cet "éloge inconditionnel de la mémoire10".

Doter l'immigration d'une mémoire, ou faire de l'immigration un objet mémoriel, ou, encore invoquer sur un mode militant et politique la notion de mémoire a pour objectif de reconnaître et de célébrer la présence des immigrés dans l'histoire de France. Ce travail collectif de constitution et d'imposition d'un nouveau discours de justification symbolique sur l'immigration apparaît également dans une configuration historique singulière marquée par une montée en puissance de revendications particularistes. La notion de mémoire, quand elle est explicitement rapportée à l'immigration, est objectivement d'une faible portée interprétative dans le champ de la connaissance historique des populations étrangères. Mobiliser, en théorie et en pratique, la notion de mémoire ou en faire une catégorie centrale pour expliciter sur le long cours les transformations historiques de la société française et de l'immigration relève d'une confusion entre discours idéologique et pratique scientifique. Se donner pour tâche (consciemment ou non) de fabriquer une mythologie ou une fable commune ne relève pas des mêmes nécessités historiques et culturelles, des mêmes contraintes temporelles, des mêmes impératifs symboliques, des mêmes difficultés et finalement des mêmes croyances que le travail de déconstruction et de démonstration scientifique toujours soumis à la critique et toujours provisoire dans la vérité de ses énoncés ; même si le travail des historiens peut participer à la production d'une fable commune : Régine Robin note à juste titre que "l'analyse de l'historien n'est qu'un discours parmi d'autres dans la grande circulation des discours qui se tiennent sur le passé11". Mais ce n'est là ni la vocation première ni la finalité du travail scientifique des historiens.

En fait, la mémoire, quand elle est rapportée à l'immigration, est en quelque sorte une opération de substitution plus ou moins consciente à l'explication historique. Il s'agit de se placer sur le terrain du "rappel", de "l'émotion", de "l'identité", et finalement du "projet", consistant à dépasser la problématique de l'origine nationale comme facteur "négatif" et "discriminant" pour "faire" de la "mémoire commune" à partir d'une pluralité de mémoires singulières. Il est possible d'énoncer, à partir du concept des trois âges de l'intégration12, notre hypothèse de l'impuissance théorique de la notion de mémoire à expliciter un enjeu, si ce n'est l'enjeu essentiel : l'immigration, les immigrés et leurs enfants (quelle que soit leur nationalité) dans les rapports de domination symbolique et d'inégalités de classe au sein de la société française.

Les trois âges de l'intégration

Le premier âge de l'intégration est celui de la revendication d'une égalité des droits comme condition d'appartenance à la nation et à la société françaises. La marche des "Beurs" est la première expression, la plus emblématique et la plus médiatisée de cette sollicitation. Dans ce premier âge, ce sont bien de jeunes Français qui demandent publiquement à être considérés, en droit et en fait, comme naturellement français (ou des Français à part entière). La réponse est alors une réponse exotique, c'est-à-dire une réponse inapte à penser ces populations françaises comme autre chose qu'un produit étranger à l'ordre national ; des populations sous sa responsabilité mais ne lui appartenant pas : accorder, comme signe de générosité, la carte de résidence de dix ans aux... résidents étrangers...

Le second âge de l'intégration est celui du débat sur les conditions d'accès de ces populations à la nationalité française. L'injonction peut se formuler ainsi : vous qui êtes né(e)s sur notre sol, méritez la nationalité française, parce que la nationalité française se mérite. Cet enjeu se traduit concrètement en 1987 par la réforme du code de la nationalité.

Le troisième âge de l'intégration se construit autour du constat d'échec de ce "projet" et le glissement, par impuissance politique, vers la problématique très actuelle de la "lutte contre les discriminations" comme procédure consensuelle de correction des inégalités, non pas les plus politiquement inadmissibles, mais les plus moralement choquantes.

Cette temporalité qui s'étale sur un peu moins d'une trentaine d'années (des années 1980 jusqu'à aujourd'hui) paraît se structurer, quel que soit le moment historique, autour d'une question aussi fondamentale qu'insoluble : que faire d'une origine nationale qui visiblement embarrasse tout le monde ? On peut le dire autrement : comment faire pour maîtriser, neutraliser et traduire positivement les effets subjectifs d'un rapport de domination historique enfoui dans les mots et les jugements, les corps et les esprits, les pratiques et les représentations ?

La lutte et le travail collectifs pour construire et imposer une "mémoire commune" vont constituer finalement la dernière épistémè (pour parler comme Michel Foucault) en date, sorte de dispositif quasi invisible de discours et de visions du monde ; de représentations du réel (passé et présent) qui figent un empire de concepts vagues et diffus dans l'ensemble des espaces culturels et institutionnels.

DE LA LUTTE POLITIQUE A LA LUTTE CULTURELLE

Il convient de s'interroger sur les conditions du passage des luttes politiques traditionnelles à la lutte culturelle et à l'action sur les représentations symboliques qu'opère aujourd'hui la notion de mémoire dans le champ de l'immigration. La mémoire est évoquée ici autant comme une catégorie interprétative que comme un possible dispositif de production de gratifications symboliques et matérielles. La légitimation et la réalisation pratique des projets mémoire sont liées à deux conditions impératives : d'une part, esthétiser le passé et les transformations sociales présentes (raser un foyer de vieux immigrés vivant seuls, moderniser un ensemble d'habitations, etc.) ; d'autre part, raccorder impérativement le thème de la mémoire à des problématiques politiques très actuelles, légitimées et prises en charge par la puissance publique et ses institutions, tels le "métissage culturel", la "valorisation des cultures" ou la lutte contre les discriminations.

Si les perceptions et les préoccupations commencent à se modifier tout en se déplaçant sur d'autres objets, l'enjeu fondamental reste exactement le même : comment les intégrer et comment s'intégrer ? Là aussi se dessinent deux champs d'action d'inégale importance stratégique mais qui sont profondément liés malgré les apparences : celui, d'une part, d'un discours et de pratiques supposés objectiver le caractère "multiculturel" de la société française (actions interculturelles, métissage, droit à la différence, double culture, etc.) ; celui, d'autre part, d'une problématique naissante liée à la production d'une mémoire des anciens.

Cette problématique pourrait être formulée sous forme de question : que faire du savoir et quelle serait la vocation politique de ce savoir dont sont dépositaires les vieux immigrés sur leur histoire personnelle qui est indissociablement celle de l'immigration maghrébine et de la société française ? Certes, cette population vieillissante est un enjeu, non pas tant de gestion, que d'une volonté de réconciliation nationale. En fait, par la médiation des "vieux immigrés", ceux qui vont mourir bientôt, ceux qui symbolisent sans conteste le passé, la vie derrière soi (et, par extension, l'effacement, la disparition, le silence, la perte, l'amnésie, etc., mais aussi l'ingratitude, l'indifférence, l'inattention, etc.), la lutte qui est engagée, avec l'aide des pouvoirs publics (au travers de la politique de la ville13, de la politique du patrimoine et des financements de projets par le FASILD) est une lutte contre l'oubli. Et cette lutte n'est possible - en réalité, n'est légitime - que parce que le passé n'est pas encore oublié. La preuve en est que ces "vieux" sont encore là et qu'ils peuvent encore parler.

Toute la question est de savoir quels sont les dispositifs les plus appropriés pour rendre compte de ce passé ? Comment recueillir des faits, les gestes et les paroles appartenant au passé ? À partir de quels matériaux (archives, témoignages, objets, etc.) construire l'opération historiographique ? Comment recueillir et préserver les matériaux existants ou encore inconnus ; dispersés et menacés de disparition ? Et aussi et surtout, dans quel but ou pour quelle finalité scientifique et politique ?

ESTHETIQUE ET PACIFICATION DES RELATIONS SOCIALES

La mémoire et les discours sur la mémoire, quand ils sont rapportés à l'immigration, sont quasi exclusivement de l'ordre de l'hommage (au sens de promesse de rester fidèle et de culte), de la reconnaissance (au sens de ralliement) et de la réhabilitation (au sens de rendre ou de rétablir dans un état, des droits, etc.). Mais il importe de s'interroger ici sur les modalités d'articulation de ce travail collectif de modification des représentations sociales avec les attentes de ces "vieux immigrés" et plus largement avec une "demande de mémoire" des populations immigrées ou issues de l'immigration.

Sans doute l'emploi extrêmement variable de la notion de mémoire, qui est plus proche du souvenir, du rappel, de l'évocation, etc., que de la définition maîtrisée, a-t-il pour fonction fondamentale de réunir des points de vue, des perspectives et des intérêts par ailleurs bien hétérogènes. Jamais, probablement, un thème n'aura fait l'objet d'un aussi grand nombre d'usages pratiques ; évoquant à peu près tout : l'entreprise, le foyer, le travailleur, les ouvriers, le racisme, la guerre, le quartier, les "vieux", les jeunes, les femmes, le patrimoine, le "lien social", la littérature, la musique, l'école, les soldats, etc., jusqu'à en faire un véritable lieu commun de l'évocation du passé dans l'espace public.

On peut légitimement se demander ce que la notion de mémoire est sensée qualifier au juste. En effet, l'on sait faire de la sociologie, de l'anthropologie, de la linguistique, de l'histoire et plus généralement des sciences sociales et humaines ; on ne sait jamais, à la simple lecture des projets sur la "mémoire" et de ses discours approximatifs, ce que c'est que faire de la mémoire. Faut-il y voir, une fois de plus, un effet de position des populations étudiées ? Autrement dit, plus les populations sont socialement dominées (notamment les immigrés mais pas uniquement), moins l'inquiétude épistémologique est un souci.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi les discours, les projets et les pratiques sur la mémoire et l'immigration se tournent et optent résolument vers l'esthétisation du passé et la production d'opinions critiques à l'égard de "l'universel républicain". Non pas que l'intérêt de la mémoire soit un prétexte ou un alibi, comme nous ne pensons pas qu'il faille le réduire à une simple stratégie idéologique. Simplement la question de l'intégration et de la naturalisation de la présence dans la nation de ces populations à la fois françaises et immigrées se pose aujourd'hui en ces termes : si l'étranger est celui qui n'était pas là depuis le début, la mobilisation de la catégorie mémoire est une manière nouvelle, pacifique et à moindre coût, de rappeler une présence dans le passé qui se continue dans le présent. Certes, est-il dit, nous n'étions pas là depuis le début, mais nous n'avons pas toujours été absents. Il ne s'agit pas ici d'un rappel solennel à l'Histoire de France, il s'agit d'abord et avant tout de dire sur un autre mode et avec d'autres mots l'impérative appartenance commune à un même destin national. C'est ce que signifie et ce à quoi renvoie la notion de "mémoire partagée".

Si nous suggérons que les opérations liées à la "mémoire des immigrés" sont des opérations de pacification des relations sociales (mais aussi entre ethnies, entre groupes sociaux, entre classes, etc.), autrement dit une autre façon de rappeler, mais cette fois pacifiquement et esthétiquement (c'est-à-dire sans choc et sans choquer), la violence des rapports de domination et des inégalités sociales, c'est parce que les leviers sur lesquels s'appuie cette revendication de "mémoire commune" ou de "mémoire partagée" sont l'art et la culture cultivée.

Avec l'art et la culture cultivée comme procédures de représentation du réel, la mémoire rapportée aux immigrés est avant tout une parole déréalisée, c'est-à-dire une parole politisée14; des souvenirs mis en paroles devenues une parole de musée pour publics de musée15. Si cette parole est devenue audible et publique, si aujourd'hui elle suscite un si grand intérêt, si elle semble aujourd'hui touchée par la grâce de l'art et la culture d'excellence - marque ultime de consécration -, c'est parce qu'elle a quitté le registre du politique et de la politique pour être exposée dans les espaces de l'art et de la culture cultivée. Ce qui apparaît, de manière dominante, dans la photo, le documentaire, la vidéo, la peinture, l'écriture à prétention savante ou profane, etc., c'est la figure de l'immigré inoffensif bénéficiant d'un "respect" à retardement. Comme le dit si bien un de nos interviewés : "À côté de la notion de mémoire, il est toujours question de respect." Et nous pourrions ajouter, comme nous l'a implicitement suggéré un autre de nos interviewés : parce qu'ils sont devenus respectables, leurs héritiers peuvent être enfin fréquentables (au sens de commun, d'habituel), parce que convenables.

RENDRE DICIBLE L'INDICIBLE

Parler de mémoire ou faire parler la mémoire, ou donner à la mémoire la responsabilité de rendre dicible l'indicible ; chercher dans un certain passé la présence et la vie de milliers d'hommes et de femmes que l'on avait "oubliés" est donc une manière plus euphémisée et plus consensuelle de parler du présent et seulement du présent, c'est-à-dire de l'immigration et de ses problèmes. De l'immigration et des problèmes qu'elle ne cesse de poser à l'ordre national, à la nation et à la société. Les discours sur la mémoire, quand celle-ci est rapportée à l'immigration, minorent profondément l'immigration comme question sociale, pour la hisser au rang d'objet culturel légitime16. L'engouement social et culturel à propos de la mémoire ne cache-t-il pas en réalité un véritable dépit (au sens strict de mépris) accumulé ces vingt dernières années ? Le discours sur la mémoire et le passé seraient devenus les catégories critiques pour dire que "l'universalisme républicain" n'est qu'un leurre ; et, pour reprendre l'expression d'un de nos interviewés, que "l'universel n'est que de l'idéologie et du mensonge".

De l'injonction "Intégrez vous !", nous sommes passés à un désir du "partage d'un même destin", avec comme mot d'ordre : "Leur histoire est notre histoire !" Pour qu'un tel projet politique puisse se réaliser, il faut agir sur le réel par la médiation d'une transformation des "représentations sociales". Après les luttes sociales, politiques et syndicales, les protestations civiques, la réussite par l'école, la revendication de l'identité religieuse, voici maintenant le temps de la lutte contre les discriminations à partir d'une action nationale sur les représentations symboliques et sociales. Mais faire de la formule suivante : "Le but fondamental est de dire que le parcours des parents n'est pas un parcours de perdants" (un interviewé) une sorte de guide pragmatique pour l'action suffit-il à changer l'ordre des représentations des groupes dominants sur l'ordre des places et des assignations identitaires ?

CE QU'EN DISENT LES ACTEURS MEMOIRE POUR SOI, MEMOIRE POUR LES AUTRES

Lier sans plus de précaution mémoire et immigration est une autre façon, plus économique et moins polémique, de revenir (plus ou moins confusément) à la notion d'intégration, terme supposé usé et moins performatif. Mais les usages et les significations de la mémoire sont ambivalents. Pour certains, en effet, l'objectif ultime de toute mobilisation pour la mémoire n'a de sens que si elle permet d'"intégrer" les populations immigrées au sein de la société française. Pour d'autres, au contraire, le recours à la mémoire serait justement un moyen de "rompre" avec les discours et les "politiques publiques" qui ont réduit depuis plus de vingt ans la question de l'immigration à une problématique d'intégration sociale et culturelle. La mémoire recouvre des significations multiples et différentes selon que l'on est militant, intellectuel, expert, élu, ou puissance publique. Ces groupes, à partir de leur position sociale, politique et professionnelle, ont une définition propre de ce qu'est ou de ce que doit être la mémoire.

Il n'est pas simple de décrire le rôle de chacune des parties dans la genèse puis le travail d'imposition de la définition légitime de la mémoire. Celle-ci peut tantôt recouvrir des revendications, tantôt désigner une politique, tantôt être proposée comme un concept critique, ou même désigner un programme de recherches historiographiques. En fait, c'est dans les interactions entre les groupes et les personnes que se définit et se redéfinit la notion de mémoire.

Évoquer la mémoire est pour certains parler de la vie des immigrés, de leur expérience de l'immigration et du travail, de leur participation aux luttes passées ou présentes. C'est aussi construire un lien ou une continuité entre une expérience personnelle et celle du groupe. À l'usine par exemple, le travail à la chaîne était un travail partiel qui offrait une vision du monde mutilée et un point de vue restreint sur le monde. Dans cette perspective, le recours à la mémoire permet de reconstruire ou de se reconstruire une unité de soi après coup.

La mémoire peut aussi être appréhendée sous l'angle des fonctions sociales qu'elle est susceptible de remplir. Dans une perspective plus large, elle traduit une volonté politique qui tente de prendre en compte les préoccupations de groupes sociaux spécifiques.

Pour Jacques Toubon, tout ne doit pas être mémoire ; celle-ci n'est qu'un matériau pour l'histoire. Si la mémoire, dit-il, permet de "nous rattacher à nos racines", c'est l'histoire et le travail de recherche historique qui permettent de distinguer les "vraies racines" des "fausses". Ce sont les historiens qui peuvent nous dire que le "Français" n'a pas toujours existé tel que nous le connaissons aujourd'hui.

En ce sens, la mémoire contribue de manière importante aux débats sur l'identité. Le rôle de l'historien se révèle alors déterminant. Gérard Noiriel l'évoque en termes de primauté et de prééminence. En voulant démontrer, par la preuve de la mémoire, que les immigrés ne sont pas "des sujets sociaux tombés du ciel", en les rattachant historiquement à la nation, on les reconnaît comme membres de la cité. La mémoire permet ainsi de restituer le lien historique entre l'immigré et sa société d'accueil. À partir de ce lien, les revendications sociales des immigrés deviennent audibles et les politiques publiques peuvent les considérer comme légitimes.

La mémoire serait aujourd'hui, selon le président de l'association et centre de ressources D'un monde à l'autre, un nouveau marché qui agrège des pratiques disparates mais sans réussir à formuler les questions sociales essentielles. Ainsi, les projets qui se rapportent à la mémoire peuvent aussi bien se constituer autour de lieux consacrés tels les musées régionaux ou locaux ou la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, qu'autour de projets plus modestes et parfois sans rapport direct avec la mémoire. "La vogue mémorielle, affirme l'historien Pierre-Jacques Derainne, s'est emparée des acteurs locaux. Ils s'en servent de plus en plus dans les projets de réhabilitation urbaine. Aujourd'hui, pour procéder à la démolition d'une tour HLM, l'on mène des séries d'entretiens et l'on photographie les lieux et les habitants. Ce faisant, l'on recrée artificiellement une mémoire collective là où il n'y en avait pas."

LE LIEU DE RASSEMBLEMENT D'INTERETS DISSEMBLABLES

Au-delà des différentes définitions de la mémoire de la part de nos interlocuteurs, nous pouvons considérer leurs discours sur ce thème en fonction de la position qu'ils occupent dans un espace structuré autour de deux axes.

Le premier axe va de l'immigration comme condition sociale à l'élaboration d'un discours savant ou intellectuel à son propos. Le second axe va des modes de mobilisation associative ayant pour objet la mémoire à la traduction de ces mobilisations en termes de création institutionnelle (par exemple la Cité nationale de l'histoire de l'immigration).

Le premier pôle, situé au plus haut à gauche du schéma, est constitué d'acteurs tels que le président de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, d'un conseiller auprès du Premier ministre, d'un membre du Haut Conseil à l'intégration, d'un conservateur en chef du Musée dauphinois, du directeur du Mémorial national de l'outre-mer. Il rassemble donc des personnes riches en capital social, scolaire et culturel, dotées de pouvoir politique et institutionnel. Ces personnes sont très impliquées dans l'élaboration de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration. Elles y interviennent en tant que représentants d'institutions publiques. Le lien historique, social et national qu'il faut construire doit s'inscrire dans une dynamique fondée inséparablement sur le "souvenir" et "l'oubli". Plus encore, ce lien doit lier et relier entre elles les histoires particulières de chaque groupe national (ou de chaque communauté immigrée) et l'histoire de la nation afin de parvenir à une double reconnaissance : reconnaissance des populations ou des "communautés" immigrées par la nation et reconnaissance de la part de ces groupes particuliers de l'histoire de la nation comme étant aussi leur histoire. Pour ce pôle, la "mémoire" est avant tout de l'Histoire, celle de la France et de la nation française, mais aussi de l'histoire nationale : "Leur histoire est notre histoire". La catégorie de l'histoire et la catégorie de l'universel (ou l'universalité comme relatif au tout, au général ou à l'ensemble) sont deux catégories centrales.

À l'opposé de ce premier groupe, sur le deuxième axe se situe un pôle constitué d'associations ouvrières immigrées. Il s'agit ici de mémoires singulières constituées d'histoires personnelles et collectives ; nous serions tentés de dire d'une mémoire structurée par un destin de classe : les récits sont des récits d'ouvriers sur la condition ouvrière. C'est notamment le cas de l'Association des mineurs marocains dans le Nord, qui fait de la lutte pour la "mémoire" une ressource stratégique pour faire valoir des droits (accéder par exemple au statut de mineur français et aux droits qu'il confère notamment en matière de retraite). Dans la représentation ouvrière, la mémoire peut être ramenée à des ambitions maîtrisables ; ce sont indissociablement des souvenirs et des lieux de souvenir - ce qui n'exclut pas l'archive ou la photographie comme matériaux de reconstitution du passé. Mais la mémoire, c'est ici d'abord se souvenir d'épreuves collectives, des "moments de lutte et de solidarité", des "moments de partage", des "moments de parole".

Plus proche du pôle institutionnel et dépendant entièrement des politiques publiques et de l'action de l'État, en particulier en matière de gestion sociale et culturelle de l'immigration, un pôle constitué d'institutions publiques (principalement le FASILD) occupées localement à produire des activités culturelles ayant pour thème la "mémoire" : expositions de peintures, de photos ou d'objets, collecte de récits, archivages, rencontres conviviales, inaugurations de lieux réhabilités, conférences-débats, etc.17.

À côté de ces trois pôles se situe un pôle intermédiaire constitué de sociologues, militants, intellectuels, partisans ou critiques de "l'universalisme républicain", responsables d'associations, etc. Ce sont là autant de promoteurs en normes symboliques, médiateurs et surtout experts en glissement de sens dont la vocation est de faire circuler les idées, les théories, les formules, etc. les plus légitimes qui se rapporteraient à l'impératif de la mémoire dans le champ de l'immigration. Pour l'essentiel, leurs discours prennent appui et confortent leurs arguments à partir du savoir légitime des historiens. Mais, bien loin de penser et de repenser les enjeux contemporains liés au "devoir de mémoire" et à la tension entre mémoire et histoire, le thème de la mémoire, parfois dissocié de l'histoire, n'est pas seulement un objet de l'histoire et de la recherche historique : il constitue une représentation de l'histoire, un autre discours sur le passé, et en cela un concurrent possible de l'histoire elle-même.

En faisant la synthèse des différentes définitions de la mémoire de nos interlocuteurs, et de leurs positions différentes dans l'espace que nous avons retenu, quatre types d'usages de la mémoire se dessinent :

  • un usage politique, relatif à l'organisation et à la gestion du pluralisme au sein de la société ;
  • un usage militant, qui mobilise le thème de la mémoire au profit d'enjeux sociaux et politiques relatifs à la reconnaissance et à l'identité ;
  • un usage professionnel, consistant dans la mise en oeuvre, localement, de politiques d'État ;
  • un usage entreprenarial, qui vise à produire une plus-value symbolique par la production et la promotion de projets scientifiques, esthétiques ou artistiques à visée civique.

CONCLUSION : UN MATERIAU POUR L'HISTOIRE

Les discours et les pratiques sur la "mémoire et [l']immigration", qu'ils soient d'origine individuelle, associative ou institutionnelle, se rapportent tous d'une manière ou d'une autre à la question fondamentale de "l'intégration" des populations immigrées et de leur descendance dans la société française. Les multiples initiatives passées, présentes ou en cours sur le "devoir de mémoire" s'apparentent à une mobilisation du passé proche pour obtenir des effets immédiats. Ces initiatives peuvent être qualifiées de nouveaux modes d'interpellation esthétique et pacifique des pouvoirs publics sur l'importance et l'apport des différentes immigrations à la nation française. Parler de mémoire et d'immigration ou de l'immigration et de la mémoire, ce n'est pas encore faire oeuvre de connaissance historique de populations longtemps tenues et se tenant à l'écart de l'ordre national. Sans aucun doute est-ce aussi le signe de la constitution d'un marché de biens symboliques au sein duquel se structurent des luttes pour le monopole du discours légitime sur la "mémoire immigrée".

La production d'une connaissance historique maîtrisée des populations étrangères et d'origine étrangère reste souvent une préoccupation secondaire. Aussi, il importe d'orienter résolument l'effort collectif dans la création et le renforcement de dispositifs ayant pour vocation le développement d'une véritable recherche sur l'histoire de l'immigration. La préservation et la mise à disposition des archives privées et publiques en est la condition première. La "mémoire immigrée" sollicitée aujourd'hui dans des projets à vocation sociale ou au profit de mobilisations contre les discriminations peut également contribuer au développement de la connaissance historique. Produite selon des règles et une méthodologie appropriées, la mémoire constituera à coup sûr un matériau pour l'histoire.


(1) Ce texte est extrait de l'étude "Immigration, politiques et usages de la mémoire" réalisée dans le cadre de l'action 1 du projet EQUAL "Former des médiateurs de la mémoire pour lutter contre les discriminations", FASILD, direction régionale d'Île-de-France, Génériques, juin 2005.

(2) Marie-Claire Lavabre, "Usages du passé, usages de la mémoire", Revue française de sciences politiques, vol. 44, n° 3, 1994, p. 480-493.

(3) À titre d'exemple, nous signalerons les travaux de Roger Bastide, notamment son texte "Mémoire collective et sociologie du bricolage" publié en 1970 dans L'Année sociologique ; et l'ouvrage de Frances Yates, L'Art de la mémoire, Paris, Gallimard, 1975.

(4) Cf. Marie-Claire Lavabre, op. cit.

(5) Olivier Lalieu, "L'invention du "devoir de mémoire"", Vingtième Siècle, revue d'histoire, n° 69, 2001, p. 91.

(6) Sarah Gensburger et Marie-Claire Lavabre, "Entre "devoir de mémoire" et "abus de mémoire" : la sociologie de la mémoire comme tierce position", in Bertrand Müller (dir.), Histoire, Mémoire et Épistémologie. À propos de Paul Ricoeur, Lausanne, Payot, 2005.

(7) Rappelons simplement que la notion de patrimoine vient du latin patrimonium qui veut dire "héritage du père" (pater). Ce sont des biens que l'on a hérité de ses ascendants (définition du Petit Robert).

(8) Il est vrai que, dans le dernier numéro du journal Sans frontière, journal de l'immigration, numéro spécial intitulé "La "Beur" génération", un article était consacré à la question de l'immigration et de la mémoire.

(9) Cf. Michel Dreyfus, "Avant-propos", in Les Étrangers en France. Guide des sources d'archives publiques et privées. XIXe-XXe siècles, tome I, Paris, Génériques, Direction des archives de France, 1999.

(10) Tzvetan Todorov, Le Jardin imparfait : la pensée humaniste en France, Paris, Grasset, 1998.

(11) Régine Robin, "Entre histoire et mémoire", in Bertrand Müller (dir.), op. cit., p. 41.

(12) Cette notion est une adaptation libre de la formule sayadienne [Abdelmalek Sayad. NdlR] des "trois âges de l'immigration".

(13) Déjà, en 1987-1988, la municipalité de Grenoble élabore un plan quinquennal de traitement des foyers de travailleurs immigrés. Soulignons ici l'importance de la politique de la ville dans le dispositif "mémoire".

(14) "La "discussion" du tort n'est pas un échange - même violent - entre partenaires constitués. Elle concerne la situation de parole elle-même et ses acteurs. Il n'y a pas de politique parce que les hommes, par le privilège de la parole, mettent en commun leurs intérêts. Il y a de la politique parce que ceux qui n'ont pas droit à être comptés comme êtres parlants s'y font compter et instituent une communauté par le fait de mettre en commun le tort qui n'est rien d'autre que l'affrontement même, la contradiction de deux mondes logés en un seul : le monde où ils sont et celui où ils ne sont pas, le monde où il y a quelque chose "entre" eux et ceux qui ne les connaissent point comme êtres parlants et comptables, et le monde où il n'y a rien", Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et Philosophie, Paris, Galilée, 1995, p. 49.

(15) Ennoblir pour oublier paisiblement, n'est-ce pas la fonction fondamentale du musée, de tous les musées ? Jean-Claude Duclos, directeur du Musée dauphinois, le résume parfaitement à sa manière à propos du futur musée de l'immigration : "C'est une machine à oublier, à se décharger, c'est une libération ; accompagner un travail de deuil. Le musée de l'immigration sera plutôt un musée d'idées et non de collection ou d'objets."

(16) Cela ne suffit pas, bien entendu et en particulier pour les populations étrangères et celles issues des classes populaires, à régler la question des conditions d'accès aux espaces où serait mise en scène leur "culture". Comme si l'émotion esthétique à elle seule suffisait à créer les conditions d'une appartenance commune. Autrement dit, les projets plus ou moins sophistiqués sur la mémoire et l'immigration laissent entière l'aporie suivante : comment produire des biens culturels légitimes sans se "couper" des publics auxquels ces produits sont en théorie destinés ?

(17) ARALIS a mené un travail de recensement dans le cadre du projet Traces, qui a conduit à la rédaction de deux documents : "Traces en Rhône-Alpes - projet d'une manifestation régionale de valorisation des mémoires et de l'histoire de l'immigration" et "Note d'étape - Repérage des initiatives ; propositions de pré-programmation". Nous les remercions d'avoir mis ces documents à notre disposition.

Diversité, n°149, page 49 (12/2008)

Diversité - Politique de la mémoire et immigration