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Diversité

I. Une histoire au grand angle

Savoir historique et responsabilité civique1

Gérard NOIRIEL, spécialiste de l'histoire de l'immigration. Il a publié dernièrement Le Fils maudit de la République, l'avenir des intellectuels en France (Paris, Fayard, 2005), ouvrage dans lequel il s'interroge sur la posture de l'intellectuel, notamment par rapport aux politiques

Paris, conférences de l'INRP : "Histoire et mémoire, défis et enjeux d'un débat".
25 octobre 2006.

"J'interviendrai ici au titre d'historien de l'immigration d'une part, de président en exercice du Comité de vigilance sur les usages de l'histoire (CVPH) d'autre part, en tant enfin que membre de la Cité nationale d'histoire de l'immigration (CNHI).

Je souhaiterais réagir aux propos de François Dosse2. En effet, je ne me reconnais pas dans la présentation qu'il a faite du comité, qui n'est pas selon moi un lieu qui a pour but de défendre le corporatisme professionnel des historiens - je renvoie à ce que nous avons écrit sur le site du CVUH. J'ai retenu pour ma part de l'oeuvre de Ricoeur la conception d'une démarche compréhensive, c'est-à-dire d'une démarche qui restitue l'ensemble de l'argumentation de la personne, à défaut de quoi l'on utilise les arguments contenus dans les textes simplement pour défendre son "commerce".

On peut ironiser en outre sur le mot vigilance, qui a par ailleurs ses lettres de noblesse historique à faire valoir... Le mot vigilance procède d'une démarche collective : à partir du moment où l'on intervient dans un débat public, on est bien dans une logique de vigilance, c'est-à-dire d'un espace critique qui propose une position, met en garde, etc.

Il existe cependant effectivement des différences entre les conceptions que l'on peut avoir de l'histoire et de la mémoire. François Dosse a évoqué Vladimir Ilitch, Staline et les usages de la science qui ont pu être faits dans le passé pour servir certaines causes politiques. La vigilance passe par une clarification : on ne peut pas mettre sur le même plan un énoncé ou un discours à caractère historique, c'est-à-dire qui a une prétention scientifique, et des jugements de valeur. C'est l'une des différences majeures entre l'histoire et la mémoire.

L'un des enjeux du débat actuel entre les historiens, l'une des divergences de fond que j'ai pour ma part avec la pétition des dix-neuf "historiens3", c'est que l'on trouve dans ce groupe Alain Decaux, un journaliste, des écrivains, des universitaires, bref, des gens très divers... Cela traduit une forme de domination symbolique, pour reprendre l'expression de Bourdieu, contre laquelle nous nous devons d'intervenir : la vigilance se situe en rapport à ceux "d'en haut", évidemment pas en rapport à ceux "d'en bas". L'idée consiste à faire émerger un savoir historique vaste qui ne soit pas enfermé sous une chape de plomb dominée par des historiens, toujours les mêmes, qui parlent au nom de tous les historiens.

C'est un grand succès dans ce débat que des gens assez marginaux puissent exister, que l'on ne s'adresse pas seulement à René Raimond ou à Pierre Nora, qui représenteraient la voix des historiens. La démocratie consiste à diversifier les points de vue et, évidemment, je trouve cela très positif.

HISTOIRE ET CIVISME

Je me situe dans une perspective que l'on pourrait appeler pragmatique et j'ai toujours réagi sur ces questions à partir de mon travail, c'est-à-dire à partir des outils dont j'ai besoin pour faire face aux tâches que je dois résoudre. C'est mon point de départ et il s'est posé très concrètement en ces termes en commençant mes recherches sur l'histoire de l'émigration, puisque j'ai travaillé sur ce sujet parce que j'avais aussi des intentions civiques, que je ne cherchais pas simplement à produire des connaissances. À partir du moment où l'on a des préoccupations de type civique, on bascule de recherches scientifiques, je dirais neutralisées, à une dimension mémorielle. J'ai commencé d'ailleurs moi-même par créer une association, qui avait pour but de recueillir la mémoire ouvrière et la mémoire de l'émigration dans la région de Longwy où j'étais enseignant dans le secondaire à la fin des années 1970, au moment des grandes grèves ouvrières de la sidérurgie. Il m'a fallu alors bricoler des outils permettant de clarifier les enjeux et les pratiques. D'ailleurs, je ne crois pas aux grandes définitions universelles passe-partout. Je crois que, en fonction justement des tâches qui sont les nôtres, la position que l'on occupe, les compétences que l'on a, on bricole ses références... et c'est très bien comme ça. Mais encore faut-il que les interlocuteurs respectent la démarche que l'on a adoptée. Il y a une sorte de cohérence dans ce que j'ai essayé de faire et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai fait partie des cinq ou six premiers signataires de la pétition parue dans Le Monde contre la loi du 23 février 20054: il y avait très clairement un empiètement, de la part du pouvoir politique, sur les questions d'enseignement et de recherche. Cette pétition ne visait pas du tout à intimer l'ordre aux politiques de ne plus s'occuper de mémoire, ce qui me semble une prétention extraordinaire de la part des historiens - car le devoir mémoriel a toujours existé, existera toujours, et c'est à mon sens tout à fait légitime -, je souhaitais intervenir en tant qu'historien.

LA CONSTRUCTION DE LA MEMOIRE COLLECTIVE

Voyons plus précisément comment l'on peut clarifier les rapports entre mémoire et histoire. Il y a un fossé incommensurable qui sépare deux angles d'attaque : une position de type philosophique et une position de type sociologique. Je m'inscris dans une position de type sociologique et je ne prétends pas convertir les philosophes à la sociologie - je ne pense pas que cela marcherait...

On peut considérer que tous les êtres humains ont une mémoire, constitutive de leur identité personnelle et de l'identité collective des groupes auxquels ils appartiennent. Chacun de nous possède donc une mémoire qui lui est propre, individuelle, faite des souvenirs laissés par les événements, les bonheurs ou les souffrances que nous avons vécus, une mémoire qui conserve les traces du passé, que nous avons intériorisées, qui font notre personnalité et déterminent nos sentiments d'appartenance.

Je m'appuie sur l'ouvrage devenu un classique de Maurice Halbwachs, La Mémoire collective5, paru à Paris en 1950, ouvrage souvent travesti d'ailleurs parce qu'on lui ôte sa dimension sociologique. Ce que l'on peut dire de l'ordre de l'expérience vécue ou de l'ordre des souvenirs est unique. Si l'on se place au niveau de la personne, il n'y a donc jamais deux mémoires totalement identiques, et l'on a toujours tendance à l'oublier. Pour qu'une mémoire collective puisse naître, il faut évidemment que plusieurs individus aient gardé le souvenir des mêmes expériences vécues ; néanmoins, une mémoire collective n'est jamais le reflet fidèle des mémoires individuelles, le passage de l'individu au collectif suscite tout un travail de sélection qui privilégie certains aspects du passé au détriment des autres.

Ce travail de sélection est réalisé par des gens qui parlent au nom de leur groupe d'appartenance - les sociologues appellent ces individus les entrepreneurs de mémoire ; grâce à eux, les souvenirs disparates, souvent flous, voire confus, que chaque membre d'un groupe a gardé d'un passé commun, deviennent plus homogènes et acquièrent une visibilité dans l'espace public. Cette notion d'espace public est importante - je renvoie aux travaux d'Habermas : ce n'est pas du tout la même chose d'avoir une parole en privé et d'avoir accès à l'espace public, où les enjeux de pouvoir sont tout à fait déterminants.

Ce travail de sélection, de construction mémorielle, vise à conforter l'identité collective du groupe, le plus souvent contre des entreprises mémorielles concurrentes. Cet aspect est également très important pour la sociologie de la mémoire : la notion de concurrence implique qu'il n'y a pas de place pour tout le monde. C'est pourquoi Maurice Halwachs a insisté sur le fait que toute mémoire collective se construit en fonction des enjeux du présent.

LE TRAVAIL DE L'HISTORIEN

Il importe ensuite de souligner que pendant très longtemps, historiquement, le rapport mémoriel au passé a exercé une domination sans partage - c'est l'une de mes nombreuses divergences avec Pierre Nora et sa position sur Michelet par exemple, dont il ne pense pas que l'on puisse l'inscrire dans une sorte de continuité historiographique qui nous emmènerait jusqu'à aujourd'hui. Parce que, jusqu'à la fin du XIXe siècle, la quasi-totalité des ouvrages dits historiques étaient rédigés par des entrepreneurs de mémoire, l'essentiel de la production était écrite par des nobles désoeuvrés, des membres du clergé, des avocats, etc. Lorsque les aristocrates ont été chassés du pouvoir après la révolution de 1830-1848, leur premier réflexe a été d'utiliser l'arme de la mémoire pour tenter de discréditer la Révolution française et donc le camp républicain. À l'époque, même des historiens universitaires comme Michelet ou Augustin Thierry produisaient un savoir de type mémoriel, au sens où ils répondaient à des préoccupations partisanes en rapport direct avec les enjeux politiques de leur temps.

La Troisième République a voulu rompre avec ce cliché en réformant l'université de façon à confier l'étude du passé à un corps d'historiens professionnels, uniquement animés par le souci de la vérité. Je ne dis pas qu'ils avaient raison, je dis que c'était leur intention, que ce fut codifié dans la loi ; nous, en tant qu'historiens, nous sommes soumis à la loi. La France n'a fait alors que suivre une tendance commune à la plupart des pays d'Europe et d'Amérique du Nord qui étaient convaincus, c'est une caractéristique de cette époque, que la science et la démocratie pouvaient faire bon ménage. C'est ce que l'on appelle le positivisme, souvent caricaturé aujourd'hui, et qui sert plutôt d'insulte que d'élément d'analyse. Le contrat républicain fait que le citoyen accepte qu'une partie de ses impôts servent à rémunérer les historiens professionnels, car cette indépendance matérielle - on ne pouvait pas en dire autant auparavant - est nécessaire pour produire des connaissances sur le passé qui ne soient pas motivées par le souci de justifier tel ou tel intérêt partisan. Évidemment, ces historiens sont dépendants de l'État - on ne sort jamais de la dépendance ; le problème est de savoir comment ils se réorganisent dans cette perspective.

La différence majeure ne réside pas dans la méthode ou dans le rapport aux archives, elle se situe dans le type de questionnement adressé au passé. Les producteurs de mémoire ont surtout le souci de sauver de l'oubli ou de réhabiliter les individus ou les groupes qui ont leurs faveurs, alors que le rôle de l'historien est d'énoncer publiquement, d'élaborer des questionnements qui lui permettront de mieux comprendre, voire d'expliquer le passé, avec l'espoir que cela puisse aider les hommes d'aujourd'hui à mieux vivre, comme disait Marc Bloch dont le livre, Apologie pour l'histoire6, représente l'expression la plus forte de cette conception du métier d'historien. Ce qu'il faut ajouter immédiatement, c'est que la distance que l'historien doit prendre à l'égard des enjeux de mémoire ne justifie nullement un repli dans la tour d'ivoire. Les universitaires doivent - et ils ont été définis dès le départ comme des enseignants chercheurs - s'efforcer de diffuser leurs connaissances spécialisées grâce à des moyens pédagogiques adéquats. Lorsqu'ils accomplissent cette partie de leur mission, ils ne sont plus dans le domaine de la science historique pure, ils interviennent à leur tour dans les enjeux de mémoire en mettant à la portée des citoyens le savoir qu'ils ont élaboré, ils contribuent à enrichir la mémoire collective de l'humanité, et, disait Marc Bloch, à diffuser ce que l'on appelle l'esprit critique, grâce auquel les porteurs de mémoire examineront leur passé avec davantage de recul et plus de tolérance à l'égard des autres.

DISTINGUER HISTOIRE ET MEMOIRE

En distinguant clairement histoire et mémoire, on comprend mieux les liens étroits qui unissent ces deux types de rapport au passé. La dimension pédagogique que je viens d'évoquer illustre la liaison en aval et traduit les résultats de la recherche dans un langage pédagogique accessible à des non-spécialistes.

Mais il ne faut pas oublier que cette relation entre histoire et mémoire s'établit en amont. Les historiens évidemment ne vivent pas en dehors de la société, ils sont eux-mêmes pris dans les enjeux de mémoire qui dominent leur temps. Sur le plan personnel, ils sont porteurs de la mémoire des groupes dont ils font partie : l'origine sociale, la trajectoire, le sexe, l'appartenance nationale, voire régionale ou religieuse, la position institutionnelle, tous ces facteurs influent sur leur vision du monde, même lorsqu'ils s'efforcent de les tenir à distance.

C'est pourquoi, sur tous les sujets importants, les points de désaccord entre spécialistes sont nombreux. Il faut donc récuser l'idée qu'il existerait un savoir historique unique à partir duquel on pourrait expertiser la mémoire. Dans la réalité, les choses sont beaucoup plus compliquées et entremêlées. Le fait que les historiens soient pris dans les enjeux de mémoire de leur époque explique que, bien souvent, ce soit sous l'aiguillon de la mémoire que la discipline s'ouvre à de nouveaux objets. Toute l'historiographie pourrait être présentée comme cela. On peut évoquer l'histoire du mouvement ouvrier, l'histoire des femmes, et évidemment aussi l'histoire de l'immigration, qui illustre un phénomène du même genre.

Tout cela montre que l'histoire et la mémoire constituent deux rapports au passé, qu'elles ont chacune avec chacune leur logique propre que l'on ne peut pas hiérarchiser.

Ce qui m'importe le plus est de distinguer des différences dans des formes de savoir, car, si on ne le fait pas, on est dans le confusionnisme absolu, et je pense que nous avons à justifier le métier que nous faisons. Nous ne sommes pas universitaires, enseignants ou autres de droit divin. Dans une démocratie, nous devons pouvoir argumenter dans l'espace public pour justifier ce qui fait la spécificité de notre métier. Si nous disons qu'il n'y a plus de vérité historique, qu'il n'y a plus de connaissances historique, qu'histoire et mémoire c'est pareil, ce seront les journalistes qui nous apprendront l'histoire... Il faudra alors en tirer les conclusions et supprimer les postes. Il y a à la fois de l'hypocrisie et du cynisme dans le fait de se battre, comme nous le faisons tous, pour maintenir notre gagne-pain tout en allant d'autre part scier la branche sur laquelle nous sommes assis. L'analyse critique implique toute une série de facteurs et j'ai peut-être plus que d'autres des raisons à vouloir justifier le métier que je fais...

Il faut donc distinguer histoire et mémoire, ne pas les hiérarchiser et montrer les imbrications entre l'une et l'autre. Ma position est je crois partagée par les membres du CVUH. Nous n'avons pas à faire la leçon aux producteurs de mémoire et c'est aussi pour cette raison que nous n'avons pas à faire la leçon aux hommes politiques ; nous avons à préserver notre autonomie, ce qui est fort différent.

L'ENGAGEMENT

Pour en terminer avec ces remarques sur les rapports entre histoire et mémoire, je souhaiterais dire un mot sur la question de l'engagement de l'historien ; parce que, évidemment, elle est en filigrane un enjeu essentiel au sein de notre communauté professionnelle et il existe un petit nombre d'individus qui accordent une importance particulière à la fonction civique de leur métier. Je dis bien un petit nombre. Ce sont généralement des historiens qui ont été politiquement engagés dans leur jeunesse et qui continuent en tant que citoyens à participer activement aux débats publics. Cet intérêt pour la politique les a incités à travailler sur des sujets en rapport avec leur passion militante ; pour ces historiens, la fonction sociale de l'histoire va au-delà d'une simple transmission d'un savoir par des moyens pédagogiques : ils espèrent que les connaissances qu'ils ont produites permettront aux citoyens et aux gouvernants, d'une manière ou d'une autre, de mieux remplir leur rôle. C'est pourquoi ils interviennent fréquemment dans les débats d'actualité au nom de leur compétence civique.

Il me semble qu'il y a deux manières de concevoir ce type d'engagement ; je pense que toutes les deux sont nécessaires dans une société démocratique, même si elles sont différentes, voire contradictoires.

La première s'inscrit dans ce que j'appellerai une logique de l'expertise. Le savoir historique est alors mobilisé pour répondre directement aux questions qui préoccupent les gouvernants, les élus, les dirigeants syndicaux, etc., en vue d'élaborer la meilleure des politiques possibles. C'est Patrick Weil par exemple, qui a été dans cette logique puisqu'il a été proche de Jean-Pierre Chevènement et a contribué à élaborer une des lois récentes sur l'immigration.

Je m'inscris plutôt dans la deuxième perspective, qui est celle que l'on pourrait appeler "de la pensée critique". Pour moi, le rôle de l'historien ou du philosophe est d'intervenir dans le débat public pour contester la façon dont les intellectuels médiatiques, comme on dit, les journalistes ou les hommes politiques posent les problèmes de société. Ces historiens mobilisent les connaissances savantes ou élaborées pour tenter de faire entendre d'autres voix que celles des élites en posant autrement les questions qui sont au coeur de l'actualité.

L'HISTORIEN ET LA CITE NATIONALE DE L'HISTOIRE DE L'IMMIGRATION

Je voudrais, dans la deuxième partie de cet exposé, aborder plus précisément la question des rapports entre histoire et mémoire à propos de l'immigration et du rôle que les historiens peuvent jouer dans la mémoire collective. Je centrerai mon propos sur la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI).

Il est bien certain que, quand un historien s'engage dans le comité scientifique de ce nouveau lieu, il n'est pas dans un centre scientifique, il n'est pas au CNRS. Il se situe là dans une logique essentiellement mémorielle de transmission de connaissances et non pas de recherche professionnelle. Cela pose deux types de problèmes.

Le premier est de savoir comment conjuguer l'autonomie de la recherche scientifique avec le type d'engagement que suppose tout investissement à caractère mémoriel. Ce problème se pose plus particulièrement dans le cadre de la CNHI puisque, dans la lettre du 10 mars 2003 que le Premier ministre a rédigée pour la mission confiée à Jacques Toubon, il était dit que le projet visait à ressouder la cohésion nationale, que ce lieu de mémoire aurait donc pour fonction de conforter le "nous" national, ce qui en soit évidemment pour l'historien ne concorde pas avec sa démarche ; l'historien ne dit pas "nous". Cependant, à la différence de nombreuses autres structures du même type, la CNHI nous invite à honorer les Français venus d'ailleurs ; alors que, jusqu'ici, la République avait constamment glorifié la France immémoriale, enracinée, issue du passé industriel de la nation. L'importance de cette initiative tient donc au fait que, pour la première fois, les plus hautes instances de l'État reconnaissent que la France est un vieux pays d'immigration et inscrivent cette réalité dans le patrimoine national. En tant qu'historien, spécialiste de ces questions, je pense qu'il est de mon devoir civique de soutenir cette initiative. Un devoir civique, ça ne se prouve pas par des arguments scientifiques, c'est un choix, c'est un engagement ; il peut très bien être contesté par d'autres, mais on sera sur le terrain de la politique, pas sur celui de la recherche.

Malgré tout évidemment, cet enjeu mémoriel, comme pour tout lieu de mémoire, est inscrit dans une problématique présente, liée à des enjeux politiques du présent, dans le contexte actuel de l'immigration. Pour les uns, cette initiative est la preuve que l'actuel gouvernement mène une politique d'intégration, d'autres considèrent que cette valorisation du passé a pour but de masquer les mesures répressives prises à l'égard des immigrants d'aujourd'hui.

Ce que je viens de dire concernant l'autonomie du monde savant dans une société démocratique permet de comprendre qu'un historien peut parfaitement soutenir la dimension civique en tel lieu de mémoire sans cautionner pour autant les interprétations politiques qui en sont données. Cette préoccupation de ne pas cautionner continue en partie à paralyser la pensée des intellectuels critiques, et devient finalement une sorte de facilité pour se placer à l'extérieur du processus. Je continuerai en tant que citoyen à oeuvrer dans les associations qui militent pour le respect du droit d'asile et pour une politique d'immigration plus ouverte et plus généreuse ; en même temps, je me retrouve dans ce lieu pour essayer de l'infléchir dans la direction qui me semblera la meilleure.

Par le passé, j'ai travaillé sur des choses de ce type ; j'ai fait notamment quarante documentaires pour la télévision sur l'histoire de l'immigration, qui étaient financés par le Fonds d'action sociale et qui sont passés sur la troisième chaîne... entre minuit et demi et deux heures du matin... Je me suis rendu compte, à cette occasion, combien il était difficile de maintenir un équilibre entre tous les producteurs de mémoire, en raison des intérêts en jeu, notamment économiques, en regard notamment du nombre de chômeurs parmi les réalisateurs de télévision. On subissait par exemple constamment une pression de la part des réalisateurs issus de l'immigration maghrébine qui prétendaient devoir faire ce travail parce que les Maghrébins seraient les plus malheureux... C'est le type d'argument que je n'ai jamais accepté, parce qu'il va à l'encontre de l'autonomie d'un projet culturel ; il s'agit d'une logique de porte-parole au service d'intérêts très particuliers. Nous voulions montrer la diversité de cette histoire et, même si les problèmes sociaux pouvaient être plus forts pour certaines catégories, cela ne pouvait pas constituer un critère pour déterminer un projet à caractère culturel.

Je pense parallèlement que les partenaires non universitaires, dans tel ou tel projet de la Cité de l'immigration, ont un rôle à jouer pour éviter les dérives auxquels peuvent conduire les jeux de concurrence propres au monde académique. Évidemment, le monde universitaire est un monde comme les autres, avec des rivalités, des chapelles, des réseaux de pouvoir, des enjeux symboliques, des publications, des préséances. Mais la pluralité nécessite de conjuguer l'histoire et la mémoire, personne ne peut le réfuter désormais, et c'est le respect du pluralisme, de la diversité des apports de chacun qui me paraît essentiel.

Un certain nombre d'acteurs se retrouvent dans un lieu comme la CNHI, mais chacun y est pour son propre compte ; on évite ainsi la confusion des genres, on essaie de s'ouvrir aux autres pour comprendre leur démarche et on avance à partir de cette dialectique. Je pense que la distance critique et l'autonomie professionnelle de l'historien peuvent être des atouts précieux pour que le navire maintienne son cap.

D'autre part, on peut se poser la question de savoir ce qu'un historien peut apporter dans une structure mémorielle de ce type. Le rôle des historiens n'est pas d'expertiser la mémoire. J'espère qu'un jeune sociologue fera une recherche sur ce sujet. Une sociologie de la fabrication de la Cité de l'immigration serait extrêmement instructive, parce que l'on saisit bien la complexité des positionnements : quand vous êtes dedans, vous jouez le jeu, la mise en musée, la muséographie, vous êtes dans la dépendance par rapport à des professionnels. Je pense malgré tout que, dans un tel lieu, il est important de promouvoir la recherche, c'est un enjeu extrêmement important, car il y a une dimension libératrice dans la recherche. Je ne pense pas le mot recherche au sens académique, mais plus au sens proustien de la recherche du temps perdu, c'est-à-dire une démarche sur soi-même ; les personnes les plus motivées par l'histoire des migrations sont aussi évidemment celles qui s'investissent dans ce domaine. Elles ont besoin de se situer dans une histoire, de trouver une manière d'arriver à mettre à distance un certain nombre de choses qui pèsent dans nos existences personnelles ; la dimension scientifique, la recherche peuvent être un moyen de se libérer. C'est le cas souvent des étudiants qui viennent me voir pour faire des thèses, quand ils sont issus des immigrations sur lesquelles pèsent le plus la stigmatisation. Ils viennent dans un premier temps pour répondre aux journalistes ; je leur dis que c'est ce que Sartre appelait la nécessité de se justifier d'exister, mais que oui, justement, il faut que ce soit par un détour, par le détour de la recherche. Je pense qu'un espace spécifique, celui de la science, celui donc d'une démarche critique, critique aussi par rapport à soi-même, par rapport à sa communauté, fait partie au sens fort de la dimension scientifique. J'ai été une dizaine d'années enseignant dans le secondaire, et je faisais partie des groupes qui militaient pour le droit à la recherche dans l'enseignement secondaire ; ces causes me paraissent essentielles d'un point de vue civique et politique.

La démarche impulsée au sein de la CNHI consiste justement à faire en sorte que, dans un lieu non académique, on mette le pied à l'étrier d'un certain nombre de personnes pour qu'elles passent de la mémoire à l'histoire. Je participe, au sein de la Cité, à un projet dit de formation, qui est tourné justement vers les gens qui dans les associations partent de ce qu'ils connaissent, de ce qu'ils savent, de ce qu'ils sont, pour élargir, universaliser la problématique. Parce que je pense que c'est aussi la meilleure manière d'ouvrir les horizons, de faire en sorte que les gens soient un peu moins intolérants.

ENSEIGNER L'HISTOIRE DE L'IMMIGRATION

Je conclurai sur les enjeux de l'enseignement. J'ai fait une petite analyse de la place de l'immigration dans les manuels scolaires (c'est le dernier chapitre de mon livre intitulé Qu'est-ce que l'histoire contemporaine ?7) dans l'ancienne édition des manuels parus à la fin des années 1990 pour les classes de première et de terminale. Il n'y avait rien sur l'immigration ; quand on en parlait, c'était à propos des États-Unis, alors que, proportionnellement, on peut dire que l'immigration a été aussi forte en France au XIXe siècle. Je pense qu'aujourd'hui les conditions sont réunies pour que les choses changent enfin.

Évidemment, se pose dès lors le problème des savoirs à faire passer dans les manuels. Va-t-on faire comme aux États-Unis : intégrer les contributions des communautés ? Mais où s'arrête et où commence une communauté alors même que, dans toutes les communautés, il y a des individus qui affirment ne pas faire partie de la communauté ? Qui va la définir ? Toutes les immigrations ont été traversées par d'importantes contradictions : certains se réclamaient en priorité de leur engagement politique, d'autres des villages dont ils étaient issus. Beaucoup d'Italiens se sont découverts Italiens en France ou aux États-Unis, pas en Italie. C'est vrai aussi pour les Polonais, y compris pour des immigrations beaucoup plus récentes. Quel savoir ? Qui va trancher ? Comment faire ? Voilà des questions très concrètes.

Dans une perspective pragmatiste, je défends que nous devons être capables, en tant qu'historiens, de nous mettre d'accord sur un minimum de connaissances que nous estimons importantes à faire passer dans les manuels. Je sais très bien que cette solution peut être critiquée, mais le nombre des solutions que nous avons à notre disposition pour accomplir ce travail très concret - synthétiser des connaissances, mettre à la disposition des enseignants et des enfants de nos écoles - n'est pas infini, et ce lien entre la recherche et la pédagogie est extrêmement fondamental. Il doit y avoir une dialectique entre la pédagogie, les motivations, les savoirs des enfants, la façon dont ils vont s'approprier l'enseignement qu'on leur proposera.

Le dernier point est évidemment le savoir à propos de l'immigration : va-t-on en faire un chapitre à part ? Se poseront alors des problèmes par rapport à la conception globale de l'enseignement de l'histoire. Je prends un exemple : le protectionnisme. On m'avait appris lorsque j'étais élève que le protectionnisme à la fin du XIXe siècle, c'étaient les droits de douane, les tarifs. Soit ! Mais le protectionnisme à la fin du XIXe siècle, c'est beaucoup plus fondamental que cela ! C'est une réorganisation complète de la société, c'est le moment où l'État intervient dans la société pour définir un droit du séjour, un dedans, un dehors, etc., ce que l'on appelle aujourd'hui les problèmes d'immigration liés aux clandestins, etc. ; tout cela est né à la fin du XIXe siècle. C'est fondamental ; et l'on peut parler de cela à des enfants d'aujourd'hui qui vivent dans un univers souvent hanté par la question des papiers d'identité. Donc, ce n'est pas un problème spécifique aux immigrés, c'est un problème universel. On peut très bien, à partir de la question de l'immigration, tirer les éléments qui donneront un accès à l'universel. Je crois beaucoup à la nécessité, dans l'enseignement, de maintenir le cap sur l'universel, l'universel concret dirais-je, à partir d'éléments que les gens peuvent vivre concrètement dans leur vie quotidienne. L'exemple que je viens de donner est tout à fait significatif de la difficulté de l'opération. Il ne suffit pas de rajouter un paragraphe sur les immigrés.

Quand je travaille sur l'immigration, je travaille sur un processus historique qui nécessite de plus une ouverture sur l'international, qui nécessite également d'appréhender globalement l'enseignement de l'histoire, autrement que dans une perspective événementielle. Personne n'a de solution toute faite, ce sont des chantiers d'investigation sur lesquels nous pourrions nous retrouver.

Dernier point, la tendance dans les manuels est de présenter en page de droite des documents, avec des points de vue contradictoires, tandis que, sur la page de gauche, on a la vérité révélée, avec un grand V ! Eh bien, je crois que l'on ne perturberait pas fondamentalement les enfants si on leur montrait surtout ce qu'est la vérité historique telle que la défendent les historiens et si on leur parlait des différences d'analyse entre ces mêmes historiens.

L'idéal de vérité, d'objectivité, me semble toujours défendable, mais il faut le voir comme un point de fuite à l'horizon. Cela nécessite d'admettre qu'il puisse y avoir des perspectives différentes sur un objet. Ce n'est pratiquement jamais fait. Il s'agit de dire en somme : voici la vérité, jusqu'à preuve du contraire ; et "preuve du contraire" signifie bien : encore faut-il administrer la preuve du contraire. En somme, cela vise à inculquer au citoyen la façon de travailler pour construire une connaissance.


(1) Intervention prononcée à l'INRP lors de la journée sur le thème "Histoire et mémoire, défis et enjeux d'un débat", le 25 octobre 2006. Transcription non revue par l'auteur, avec son accord ; titre, sous-titre et intertitres de la rédaction de Diversité.

(2) Voir p. 27 la conférence de François Dosse prononcée lors de la même journée.

(3) Pétition d'un collectif d'historiens, parue dans Libération, qui réclamaient l'abrogation des textes législatifs faisant obstruction à la recherche historique, de la loi Gayssot au texte sur le "rôle positif" de la colonisation.

(4) Des historiens contre la loi du 23 février 2005 "portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés".

(5) Première édition Paris, PUF, coll. "Bibliothèque de philosophie contemporaine", 1950.

(6) Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, Paris, Armand Colin, coll. "Cahier des annales", n° 3, 1949 (1re édition).

(7) Paris, Hachette Éducation, coll. "Carré histoire", 1998.

Diversité, n°149, page 31 (12/2008)

Diversité - Savoir historique et responsabilité civique