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Diversité

I. Une histoire au grand angle

Une histoire sous pression mémorielle

Travailler la relation entre passé, présent et devenir1

François DOSSE, spécialiste de l'histoire intellectuelle et a travaillé notamment à l'étude des oeuvres de Michel de Certeau et de Paul Ricoeur ; il est également spécialiste d'une réflexion épistémologique sur l'histoire et les intellectuels

Paris, conférences de l'INRP : "Histoire et mémoire, défis et enjeux d'un débat".
25 octobre 2006.

"Je voudrais mettre aujourd'hui l'accent sur la coordination entre les deux termes, "histoire" et "mémoire", sur le et si important qui fait lien entre ces deux dimensions.

Nous sommes aujourd'hui dans une situation de confusionnisme, toutes tendances confondues, et confondantes, à propos de ce rapport entre la notion d'histoire et celle de mémoire. En 2005, on pouvait penser que nous avions touché le fond, les derniers événements de 2006 nous montrent que nous sommes montés encore d'un cran. Paul Ricoeur ne croyait pas si bien dire lorsque, dans son ouvrage paru en 2000, La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli2, il énonçait son mobile civique : "Je reste troublé par l'inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d'oubli ailleurs, pour ne rien dire de l'influence des commémorations et des abus de mémoire et d'oubli." Il entendait clarifier dans son ouvrage la distinction de deux dimensions hétérogènes l'une à l'autre, la dimension historienne et la dimension mémorielle, pour éviter toute crispation, toute confusion, tout repli.

LA CRISE DE L'HISTOIRE

Aujourd'hui, nous sommes dans ce que Pierre Nora a qualifié dans le dernier numéro du Débat3de "malaise dans l'identité historique". Pour moi, il ne s'agit pas seulement d'un malaise des historiens ou de la discipline, il s'agit de crise de l'histoire, de l'historicité, d'un passage peut-être à un autre régime d'historicité. En effet, à la base des crispations actuelles, c'est fondamentalement ce rapport passé - présent - devenir qui devient problématique. Nous traversons une crise du futur, une crise d'un devenir qui s'est opacifié. Nous vivons une crise du projet collectif de société, et pas seulement à l'échelle nationale. Incontestablement, une dialectique s'est cassée, celle de toute forme de téléologie historique ; notre histoire s'est donc rabattue sur la mémoire, faute d'horizon d'attente, faute de projet.

Rappelons très rapidement par quoi est caractérisée cette crise d'une histoire qui est aujourd'hui une histoire sous pression mémorielle. Pierre Nora parle d'un moment de "tyrannie mémorielle" exercée sur l'histoire et les historiens. La situation se caractérise en effet par une judiciarisation du rapport à la mémoire, qui se manifeste par ces fameuses lois mémorielles en croissance exponentielle depuis la loi Gayssot, adoptée en 1990 pour faire obstacle aux thèses négationnistes qui remettaient en question la vérité du génocide des juifs perpétré par les nazis. Cette loi partait des meilleures intentions. Mais la criminalisation du passé, la concurrence des victimes, la victimisation et ses nouveaux héros de l'histoire, l'élargissement dans la durée concernée par la rétroactivité juridique de la loi (puisque l'on est passé de six ans à six siècles, aujourd'hui, de rétroactivité possible)... tous ces phénomènes ont montré les dérives possibles. Aujourd'hui, ces lois mémorielles se sont démultipliées. Il y a eu la loi mémorielle sur la reconnaissance du génocide des Arméniens en 2001, et sa pénalisation en 2006 - ce qui m'a fait dire aux étudiants qui préparent le CAPES d'histoire-géographie qu'ils risquent désormais un an de prison et 55 000 euros d'amende au cas où ils émettraient quelque doute à qualifier ces massacres de génocide... Puis, il y eut la loi Taubira, en 2001, sur la traite négrière, et la décision en février 2005 de faire figurer dans les programmes la reconnaissance de la présence positive de la France en outre-mer, etc. Cette inflation devient inquiétante.

Que les porteurs de mémoire entretiennent la fidélité mémorielle, la transmission à la génération montante, rien là que de très légitime. Mais ce dont il est question aujourd'hui, c'est du triomphe de logiques exclusivistes, portées par une absolutisation de la différence de leur groupe, par le rejet de l'autre. Ce sont là des télescopages insensés de temporalité entre passé et présent au nom d'un présentisme - autant je suis tout à fait fervent de la notion de temps présent (je suis d'ailleurs, en tant que chercheur, rattaché à l'Institut qui porte ce nom), autant évidemment ce type de présentisme est tout à fait condamnable. Henry Rousso, ancien directeur de l'Institut d'histoire du temps présent, a dénoncé avec justesse les dangers du présentisme. Comme il l'a fait remarquer, comment penser sérieusement que l'on puisse réparer les dommages causés par la traite négrière à partir du XVe siècle ? Or un discours de haine est entretenu et revendiqué comme tel.

Dans un colloque portant sur "L'identité, le récit et l'histoire", organisé dernièrement à Aix-en-Provence, j'ai eu l'occasion de voir projeté un extrait télévisé au cours duquel Mme Taubira disait sa rage et sa fureur concernant la cause des Guyanais, des Martiniquais qu'elle défendait, ajoutant : "J'arrose cette haine pour qu'elle pousse en moi et qu'elle soit le plus largement partagée." On est loin de l'esprit de Frantz Fanon qui déclarait, dans Peau noire, Masque blanc4, ne pas vouloir se laisser engluer dans les déterminations du passé, ne pas vouloir être l'esclave de l'esclavage, exprimant son désir de sortir de l'enfermement, de la "tour substantialisée du passé".

On assiste donc à une attitude quelque peu délirante de la part des responsables politiques de droite comme de gauche. Comme le dit Pierre Nora : à quand une loi sur les Russes Blancs ? contre les crimes communistes ? À quand une loi sur les descendants des protestants massacrés à la saint Barthélemy ? À quand une loi sur les Vendéens décimés ? À quand une loi sur les aristocrates guillotinés ? À quand une loi pour les Albigeois exterminés ? Cela peut sembler relever de la plaisanterie, mais de tels projets sont bien en souffrance dans les tiroirs des projets de loi de l'Assemblée nationale, attendant leur heure.

Évidemment, on peut comprendre l'émoi des historiens : ils se sont trouvés au centre de cette question citoyenne, eux dont le coeur de la discipline est la quête de vérité. Ils se retrouvent frontalement remis en cause. Il est donc légitime qu'ils aient réagi et se soient regroupés dans des associations, des pétitions. C'est ainsi que l'on a vu se constituer un "Comité de vigilance sur les usages de l'histoire" (CVUH), sur une base de communauté professionnelle, et une pétition appeler à l'abrogation de toutes les lois mémorielles au nom de "la liberté de l'Histoire". En même temps qu'elle est légitime et nécessaire, cette réaction des historiens de métier est lourde de risques. Il faut être conscient qu'elle peut en effet entraîner vers un pur et simple repli corporatiste. Quand on parle de vigilance, je suis très réticent. C'est la raison pour laquelle, tout en étant signataire de la pétition "Liberté pour l'Histoire", je n'ai pas donné suite en adhérant à l'association du même nom : tout ce qui peut se transformer en police de pensée est en effet, au regard de la liberté de parole et de dialogue, un risque.

Il y a aussi un risque d'ordre épistémologique, celui d'une absolutisation de la coupure entre histoire et mémoire, le risque donc de barrer, de casser le et, la conjonction entre ces deux dimensions. Il y a là le danger de réduire la fonction historienne au simple établissement de faits. Autant le rappel de l'importance que revêt pour l'historien la question de la preuve, de la vérité documentaire, est tout à fait majeure, autant, si l'on en vient à réduire l'apport de l'historien au seul établissement des preuves, on fait alors un bond en arrière épistémologique de plus d'un siècle.

LA PLACE DE L'HISTOIRE

Je vous rappelle quel enrichissement l'histoire a trouvé quand elle a entrepris d'exhumer de l'oubli les muets de l'histoire : les minorités, les femmes, les Occitans, les Bretons, les minorités religieuses... La mémoire a fécondé l'histoire, il ne faut pas l'oublier. L'histoire telle qu'on la pense aujourd'hui est une histoire enrichie par les mémoires plurielles, et c'est cette histoire-là qu'il faut porter et transmettre, concrètement enrichie par ces mémoires controversées et ces pluralismes. N'oublions pas que cette fécondation a fait naître une tout autre histoire, celle du tournant historiographique, celle à partir de laquelle un événement n'est pas un dossier clos, mais, comme disait Michel de Certeau, "ce qui devient". Un événement n'est jamais fini, n'est jamais clôt, il est toujours ouvert à des sédimentations de sens, à des appropriations futures, à une histoire des traces narratives, à une histoire de la fabrication même de l'histoire, à une histoire de l'après-coup. Rappelons à cet égard l'apport d'un Georges Duby lorsqu'il nous montrait que ce qui comptait dans la bataille de Bouvines n'était pas tant sa factualité militaire en ce dimanche de 1214, mais ses traces dans la mémoire collective - qui ont connu de très sensibles métamorphoses. Rappelons l'apport sur le plan méthodologique d'un Henri-Irénée Marrou, lorsqu'il montrait, dans les années 1950, que l'histoire n'est pas un récit sur le passé et hélas ! partant, un peu du présent, mais que le récit historique relève d'une équation du passé sur le présent. Rappelons aussi l'affirmation de Lucien Febvre entrant au Collège de France en 1932, selon laquelle l'histoire n'est pas du donné, mais du "construit", du "créé", mettant ainsi en avant la subjectivité, l'implication du sujet historien dans son acte d'écriture de l'histoire.

Il y a donc un risque, au nom du repli corporatiste qui consisterait à se cantonner à l'énonciation de la preuve, d'une grave régression historiographique.

Il convient tout au contraire de penser le rapport entre l'histoire et la mémoire non sur le mode de la concurrence, mais sur celui de la mise en évidence d'une dynamique solidaire. C'est cette dynamique solidaire qu'il faut retrouver en dépassant cette absolutisation de la séparation entre histoire et mémoire. Évidemment, ce n'est pas chose facile. On peut citer par exemple un cas concret : la revue Enquête5a disparu pour avoir entrepris la publication d'un dossier brûlant sur la question arménienne et turque.

UN DEVENIR SOLIDAIRE, ENTRE HISTOIRE ET MEMOIRE

Il faut donc repartir de la distinction de Maurice Halbwachs, reprise par Nora, selon laquelle l'histoire est bien distincte de la mémoire ; mais sans aller jusqu'au terme de la démonstration du sociologue lorsqu'il affirmait que l'histoire ne pouvait commencer que lorsque la mémoire s'achevait, conception selon laquelle il pourrait y avoir un rapport totalement refroidi du discours historien vis-à-vis du passé. Le tournant historiographique et mémoriel actuel est ce qui est de plus enrichissant dans l'écriture historienne. Face à la confusion actuelle, il faut certes rappeler les règles méthodologiques qui peuvent seules faire accéder à un stade réflexif de l'histoire qu'il faut articuler à ses dimensions mémorielles. Articuler pour bien prendre conscience que cette distance temporelle qui nous sépare du passé ne doit pas être court-circuitée ; elle doit être une ressource.

La mémoire collective est effectivement une ressource de sens dans la tradition herméneutique. Rappelons Walter Benjamin qui insistait sur cette dimension herméneutique et la dimension discontinue de la temporalité, qui ne fonctionne plus comme téléologie, mais sur un modèle tendant vers l'interprétation des événements, c'est-à-dire de la mise en lumière de leur sens, un sens toujours en train d'être émergent. On ne peut plus penser à partir d'un sens qui serait déjà là et clos sur lui-même.

Je m'appuierai sur cette dialectisation interprétative pour faire valoir le devenir solidaire entre histoire et mémoire comme socle constitutif de l'émergence d'une autre histoire, d'une histoire qu'a très bien définie Pierre Nora dans Les Lieux de mémoire lorsqu'il dit : "La voie est ouverte à une tout autre histoire, non plus les déterminants, mais leurs effets ; non plus les actions mémorisées ni même commémorées, mais la trace de ces actions et le jeu de ces commémorations ; pas les événements pour eux-mêmes, mais leur construction dans le temps, l'effacement et la résurgence de leurs significations ; non le passé tel qu'il s'est passé, mais ses réemplois permanents ; pas la tradition, mais la manière dont elle s'est constituée et transmise6."

Je terminerai par la distinction tout à fait importante telle que la présente le livre de Paul Ricoeur La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli qui a fait figure de best-seller quand il a été publié à l'automne 2000. C'est un livre dense, épais, et je m'étonne qu'il ne soit pas davantage mobilisé dans le débat public, qu'il ne soit pas pris comme ressource pour mieux penser cette distinction et cette interaction entre histoire et mémoire. En effet, Paul Ricoeur a réalisé là un travail de distinction tout à fait majeur en montrant qu'il n'y a pas de séparation entre ces deux dimensions. En même temps, il met en garde sur ce qui pourrait être une méfiance trop poussée vis-à-vis des méfaits de la mémoire. La réaction de repli des historiens, même si elle peut avoir sa légitimité, conduit à une sacralisation, à la défense d'une posture de surplomb. Au nom de qui ? Au nom de quoi ? Le deuxième danger est de recouvrir la pratique historienne par les discours mémoriels. Si l'on faisait cela, on court-circuiterait l'apport épistémologique de l'histoire. On ne peut que penser ensemble ces deux dimensions de nature différente que sont d'un côté la fidélité, de l'autre la vérité. Que serait une vérité sans fidélité ? et une fidélité sans vérité ?

Dans le parcours conduit par Paul Ricoeur, on chemine de la phénoménologie de la mémoire à une ontologie de la condition historique en passant par l'épistémologie de l'histoire. Ricoeur articule deux traditions : celle du logos grec, qui correspond à la recherche de la vérité, et celle de la tradition judéo-chrétienne, qui est celle du souviens-toi, de la fidélité. Le logos grec offre le point de départ pour répondre à l'énigme fondamentale que constitue la représentation du passé dans la mémoire. Ricoeur mobilise la question du souvenir, la présence à l'esprit d'une chose absente, en ajoutant la dimension énoncée par Aristote de la référence à une antériorité, au "avoir été".

Il convient d'opérer un travail de distinction entre diverses dimensions de la mémoire : entre ses traces corticales, en tant que localisées dans une matérialité cervicale, et une dimension qui relève de l'ordre des traces psychiques et affectives, comme l'ont savamment étudié au plan philosophique un Bergson et, au plan de la psychanalyse, un Freud. Ricoeur envisage une troisième dimension mémorielle : les traces matérielles, documentaires. Ce troisième degré de la mémoire nous révèle d'ailleurs que l'on ne peut pas totalement séparer les deux dimensions histoire et mémoire, ces traces matérielles mémorielles étant les mêmes pour les porteurs de mémoire et pour les spécialistes de l'histoire. Il s'agit là d'un terreau commun qui rend impossible l'idée même de séparer radicalement histoire et mémoire. Mais la mémoire reste toujours fragile, car elle peut être à la fois empêchée, manipulée, commandée. En même temps qu'elle est fragile, cette mémoire offre ce que n'offre pas l'histoire. Rappelons que l'histoire est une connaissance au second degré, c'est une connaissance à partir de médiations, c'est une connaissance qui ne peut pas se faire en direct, alors que la mémoire peut offrir ce que Ricoeur appelle "le petit bonheur" de la reconnaissance. En fait, à l'horizon de cette phénoménologie de la mémoire, il y a, de la part de Ricoeur, l'idée de défendre l'homme capable, le "je peux", le pouvoir "se souvenir", "l'art d'oublier" et le "savoir pardonner", et jamais Ricoeur n'a parlé comme l'anthropologue Emmanuel Terray du devoir d'oubli. Certes, il faut éviter la tyrannie de la mémoire et, sur ce plan, Ricoeur souscrit à l'opération historiographique et à sa valeur critique ; il défend la validité du travail d'historien vis-à-vis de la mémoire comme reprise critique interne autant qu'externe ; mais il faut bien distinguer l'opération historiographique dans sa dimension épistémologique, qui n'est pas une opération de mémoire. Ricoeur souligne aussi que l'on a souvent oublié l'oubli. Double défi vis-à-vis de l'histoire et de la mémoire, l'oubli peut revêtir selon Ricoeur une dimension positive lorsqu'il est question d'un oubli de réserve qui préserve. Cet oubli est la condition même de la mémoire et de l'histoire. Eh bien, dans la guerre des mémoires et dans la confrontation entre histoire et mémoire, la situation doit être pensée comme situation en tension, comme situation controversable, et Ricoeur dit l'indécidabilité de la relation de ces deux pôles au plan épistémologique.

Au-delà de la conjoncture historique actuelle caractérisée par la crise des deux catégories méta-historiques définies par Koselleck comme étant l'horizon d'attente et l'espace d'expérience, il y a une place pour un espace d'expérience qui puisse se déployer de manière à revisiter des possibles non avérés afin de nourrir un nouvel horizon d'attente. Cette crise de l'historicité peut ouvrir de manière féconde sur un nouveau régime d'historicité qui ne serait plus conçu comme la réalisation d'un déjà-là, qui ne relèverait plus d'une téléologie historique, mais qui pourrait être le lieu privilégié de la créativité humaine, de construction d'un devenir collectif inédit. Cette crise pourrait alors ouvrir sur une nouvelle utopie libératrice qui consisterait à empêcher, je cite Ricoeur, "que l'horizon d'attente ne fusionne avec le champ d'expérience".


(1) Intervention prononcée à l'INRP lors de la journée sur le thème "Histoire et mémoire, défis et enjeux d'un débat", le 25 octobre 2006 ; titre et sous-titre de la rédaction de Diversité.

(2) Paris, Le Seuil, 2000.

(3) Le Débat, septembre-octobre 2006.

(4) Paris, Le Seuil, 1952.

(5) La revue Enquête. Anthropologie, histoire, sociologie, a publié sept numéros de 1995 à 1999. Les deux premiers numéros sont actuellement en ligne (http://enquete.revues.org).

(6) Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1993, tome III, vol. 1, p. 24.

Diversité, n°149, page 27 (12/2008)

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