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Diversité

I. Une histoire au grand angle

Au Palais de la porte Dorée : La Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Laure BARBIZET-NAMER, directrice du projet scientifique et pédagogique de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (service ressources et pédagogie),
Nathalie HERAUD, responsable du département éducation de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration.

Permettre une meilleure connaissance de la place essentielle qu'a tenue l'immigration dans la construction de la France contemporaine, mais aussi dédramatiser des questions d'actualité en les historicisant, en les replaçant dans le temps long de l'histoire... tels sont les enjeux de la création de l'établissement public baptisé Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI).
La CNHI s'appuie sur le réseau des partenaires qui furent à l'origine de sa création : les associations impliquées dans les questions liées à la mémoire de l'immigration et les historiens qui défrichèrent ce champ.
Elle est conçue comme un centre multipolaire, regroupant musée, médiathèque et salle de spectacle.
L'ensemble, situé au Palais de la porte Dorée, ouvre ses portes de manière progressive entre l'été 2007 et le début de l'année 2009.

On ne peut plus vraiment dire de l'immigration, comme le faisait Gérard Noiriel voici vingt ans1, qu'elle est un "non lieu" de mémoire : l'histoire de l'immigration est aujourd'hui un champ très dynamique, et bien structuré, de la recherche.

Néanmoins, "immigration" reste en France un mot connoté plutôt négativement, et le terme "immigré" est souvent ressenti comme stigmatisant. Les mots "immigration" et "problème" sont souvent accolés, contrairement à l'écho beaucoup plus positif que rencontre le premier terme aux États-Unis ou au Canada. Parallèlement, l'immigration est vécue en France comme une question sociale, beaucoup plus que comme une question historique ou mémorielle.

Enfin, les représentations françaises de l'immigration sont paradoxales : alors que les flux migratoires actuels sont souvent surestimés, dans le même temps, le passé migratoire de la France est méconnu, ainsi que la place essentielle qu'a joué l'immigration dans la construction de la France contemporaine.

UNE CITE NATIONALE DE L'HISTOIRE DE L'IMMIGRATION : POUR QUOI FAIRE2?

La Cité nationale de l'histoire de l'immigration a pour ambition de modifier les représentations de l'immigration et des immigrés, de donner à l'immigration sa place dans l'histoire de France, de sortir d'un traitement conjoncturel et épidermique de cette thématique pour l'inscrire dans la longue durée. Pour que cela soit possible, encore fallait-il qu'il existe une histoire de l'immigration, au sens d'une historiographie de celle-ci, de sa construction par les historiens comme un objet historique.

L'immigration est un phénomène massif en France depuis au moins la seconde moitié du XIXe siècle. L'apport démographique de l'immigration à la France au XXe siècle fut proportionnellement au moins égal à ce qu'il a été aux États-Unis. Néanmoins, la France fut longtemps, pour reprendre l'expression de Dominique Schnapper3, "un pays d'immigration qui s'ignore". Il y avait une immigration, mais pas d'histoire de l'immigration.

L'histoire de l'immigration est aujourd'hui un domaine tout à fait important du champ historique français, mais c'est un domaine récent.

On assiste, à partir des années 1980, à la conjonction de plusieurs phénomènes. D'une part, une demande de mémoire croissante de la part des enfants des immigrés arrivés pendant les Trente Glorieuses, d'autre part, portée par cette demande, l'intérêt d'historiens professionnels, souvent venus de l'histoire ouvrière et de l'histoire sociale, pour cette question.

Dès le début des années 1990 est créée une "Association pour un musée de l'immigration", qui rassemble les principaux historiens de l'immigration autour de l'idée de fonder un lieu de mémoire s'inspirant d'Ellis Island, aux États-Unis, et valorisant l'immigration comme fondatrice de la Nation. Mais le projet se heurte à de nombreuses résistances et n'a pas de suites. Ce n'est qu'en 1998 que l'idée est reprise et soutenue par Lionel Jospin, alors chef du gouvernement. Une commission d'experts est nommée, qui rend son rapport en 2001. C'est finalement Jacques Chirac qui reprend le projet en 2003 et confie à Jacques Toubon la mise en oeuvre de celui-ci, avec pour échéance l'année 2007.

Depuis maintenant une vingtaine d'années, l'histoire de l'immigration a été abondamment explorée par les historiens, sous plusieurs dimensions : la dimension sociale, la dimension des représentations, la dimension juridique. L'intuition des pionniers de la discipline, qui pensaient que l'immigration était une donnée fondamentale pour comprendre l'histoire de la France à la période contemporaine, s'est avérée fructueuse. Aujourd'hui, l'immigration est un des champs de recherche les plus dynamiques en histoire contemporaine.

L'EXPOSITION PERMANENTE : DEUX SIECLES D'HISTOIRE DE L'IMMIGRATION EN FRANCE

Après le temps des recherches, qui ne cessent de prendre en compte de nouvelles dimensions, le temps est venu de la diffusion des connaissances. Il semble en effet important que l'immigration apparaisse pour ce qu'elle est, non pas un épiphénomène dans l'histoire de la France, mais un élément constitutif de son identité.

En tant qu'enseignants et éducateurs, nous pensons aussi que c'est un point important à souligner pour pouvoir intégrer le passé et les mémoires familiales des élèves, quelles qu'elles soient, dans une histoire qui soit commune à tous, et ainsi participer à la construction d'une histoire et d'une mémoire partagées.

Un des outils élaboré pour cela est l'exposition permanente de la Cité, dont le but est de dégager un substrat commun à toute expérience migratoire sans pour autant gommer les spécificités de chaque vague migratoire, liées notamment à la période au cours de laquelle elle se développe. Parallèlement, il s'agit de rendre sensible cette histoire en n'oubliant pas les individus qui la font, en valorisant les multiples mémoires de l'immigration.

Le projet d'exposition permanente, scientifiquement validé par un comité d'historiens, a fait l'objet d'allers-retours permanents entre l'équipe du musée, le comité d'historiens et le scénographe. La structuration retenue suit un plan thématique autour de trois axes : "Émigrer", "Vivre en France", "Diversité et culture".

Une fois l'objet délimité, il restait à trouver une manière sensible de rendre compte de cette histoire, problème commun à tous les musées d'histoire et de société. Comment ne pas rester dans le conceptuel ? Comment tenter une approche sensible de l'histoire ? Comment faire partager des mémoires portées par des individus ou par des groupes ?

Pour cela, l'exposition aura recours à deux supports privilégiés : les oeuvres d'art (photographies, installations vidéo...) et le son, le parcours se voulant sonore autant que visuel. L'exposition permanente, baptisée Repères, qui souhaite apporter au visiteur des repères chronologiques et thématiques sur l'immigration en France aux XIXe et XXe siècles, fait une large place aux témoignages, voie d'accès privilégiée vers l'expérience individuelle. L'idée est d'inciter le visiteur à faire des parallèles entre l'expérience individuelle (éventuellement en écho avec la sienne) et l'histoire.

Texte associé : Définir l'histoire de l'immigration "Passer la frontière"

UNE APPROCHE PLURIELLE ET TRANSVERSALE

L'exposition retrace certes deux siècles d'histoire de l'immigration. Cela ne signifie pas cependant que seule la discipline historique y soit conviée ni que, dans le domaine scolaire, elle intéresse exclusivement l'enseignement de l'histoire.

En effet, un des enjeux de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration est de poser des questions qui sont au coeur des débats actuels, mais aussi de la formation des élèves comme individus : qu'est-ce qu'un pays ? qu'est-ce que la diversité ? qu'est-ce que la mémoire ?

Ces questions ne sont pas réservées au cours d'histoire, ni à l'enseignement d'éducation civique, juridique et sociale. Ce sont aussi des thèmes abordés en lettres, en langues étrangères, en arts plastiques, en philosophie, en géographie...

L'exposition permanente pourra très bien être lue sous ces différents angles, dont voici quelques exemples :

  • la thématique du voyage et de la frontière, celle du logement... sont des ouvertures possibles vers la géographie (présence de cartes animées) ;
  • la dimension littéraire et linguistique sera présente notamment par de nombreux extraits d'oeuvres littéraires ayant l'immigration pour thème, mais aussi par des interviews d'écrivains étrangers ayant choisi la langue française ;
  • les nombreuses oeuvres d'art (photographies, installations vidéo, sculptures) jalonnant le parcours invitent à une approche par les arts plastiques ;
  • une place importante est accordée à des objets du quotidien, présents par exemple dans une séquence composée d'une sélection d'une quarantaine d'objets "icônes" constitutifs du patrimoine culturel français, et remontant à leur origine étrangère. Cela peut conduire à des développements intéressants en art plastiques, mais peut aussi être abordé sous l'angle d'une initiation à l'ethnologie ;
  • le public est invité tout au long du parcours à se poser des questions d'ordre civique, qu'il s'agisse d'enjeux liés à l'évolution du droit comme de la question des stéréotypes et du regard sur l'autre.

Les concepteurs de l'exposition permanente ont cherché à rendre compte de l'immigration en France de manière globale, à "donner des repères à qui veut comprendre cette grande aventure démographique et sociale que fut, et qu'est encore, l'immigration en France4". Dans un cadre périscolaire, cela peut avoir l'avantage, en replaçant le phénomène migratoire dans la longue durée, de dédramatiser une histoire et une mémoire parfois douloureuse pour les acteurs, mais dont tous les élèves, et pas seulement les descendants d'immigrés, sont les héritiers.

UN DEPARTEMENT EDUCATION

Pour permettre cette utilisation pédagogique, la Cité nationale de l'histoire de l'immigration s'est dotée d'un département éducation, animé par des enseignants mis à disposition. Ce département produit tout un matériel d'aide à la visite : des parcours pédagogiques à destination des élèves (déclinés pour commencer en trois parcours généraux, adaptés au primaire, au collège ou au lycée, qui seront ensuite déclinés plus finement selon des axes thématiques et selon les demandes des enseignants). En plus de ces parcours, des dossiers pour les enseignants permettront un travail en amont et en aval de la visite. La même aide sera apportée sur les expositions temporaires.

LA MEDIATHEQUE

Pour réaliser ces différents outils, le département éducation s'appuie sur les services de la médiathèque. En cours de construction actuellement, celle-ci offrira à partir du début de l'année 2008 différents services en ligne tels que l'accès gratuit à plusieurs bases de données interrogeables simultanément à partir d'un moteur de recherche et la diffusion d'une bibliothèque numérique, d'une revue de presse électronique, de dossiers documentaires et de bibliographies.

Lieu public ouvert à tous et gratuit, la médiathèque de la Cité, dotée d'un espace de 500 m2, ouvrira ses portes en 2009. Elle a pour vocation de mettre à disposition des ressources sur l'histoire et la mémoire de l'immigration, tout en étant un lieu de détente, notamment par l'accès à des fonds audiovisuels et littéraires. Elle s'adressera au grand public comme aux étudiants et proposera lors de son ouverture environ 15 000 documents en libre accès, ainsi qu'un certain nombre de ressources et de services en ligne.

La médiathèque de la Cité comprendra différents espaces : presse, multimédia, visionnage de films et écoute de documents sonores, ainsi que plusieurs espaces de lecture et un secteur jeunesse.

Un espace chercheur proposera en mezzanine des thèses et des mémoires, ainsi que l'accès aux archives déposées à la Cité et, d'une manière plus large, des inventaires de fonds d'archives disponibles.

La médiathèque proposera un certain nombre de services, dont l'orientation et l'assistance aux recherches et la fourniture de documents (reprographie, impression, numérisation). Elle offrira des animations en organisant des rencontres avec des auteurs, des débats et des expositions.

UN LIEU DE CREATION OUVERT AU SPECTACLE VIVANT

La Cité nationale de l'histoire de l'immigration s'est fixé pour objectif de changer la perception de l'immigration et les préjugés à son sujet. Le musée, la médiathèque, les expositions temporaires seront complétés par une programmation de spectacle vivant, "plateforme de libre expression où les artistes pourront exprimer à travers leurs oeuvres leur vision de l'immigration5". L'ensemble souhaite devenir un lieu ouvert à tous, permettant la circulation des savoirs et des mémoires liés à l'immigration et aux mobilités géographiques.

Dans cette perspective, la Cité nationale de l'histoire de l'immigration sera aussi une ressource pour les éducateurs et les enseignants, en leur apportant les outils pour aborder de la manière la plus riche possible la thématique de l'immigration.

UNE "ZON-MAI" POUR VINGT ET UN DANSEURS VENUS D'AILLEURS

"[...] À Roubaix, la première oeuvre produite et exposée par la Cité nationale de l'histoire de l'immigration. C'est une maison à l'envers. Une Zon-Mai sans porte, ni fenêtres. Pas question d'y entrer. Tout est à l'extérieur, projeté sur les quatre murs de toiles et les deux faces du toit. Tout, même l'intimité des vingt et un interprètes que le chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui et le vidéaste Gilles Delmas ont choisi d'y projeter. Ils sont dans leur salon, leur cuisine, leur chambre à coucher ou leur salle de bain. Burkinabé, Sud-Africain, Islandais, Indien, Belge ou Français, ils vivent tous en Europe, à Paris, Anvers, Londres, Stockholm, Copenhague... Et ils dansent. [...]"

Le Monde, 24 mars 2007.

La Zon-mai a été présentée à la Condition publique, à Roubaix, du 15 mars au 5 mai 2007. Elle sera présentée à Bruges du 1er au 10 décembre 2007 puis partira en tournée en France et à l'étranger.

www.zon-mai.com


(1) Gérard Noiriel, dans sa préface, in Le Creuset français. Histoire de l'immigration. XIXe-XXe siècle, Paris, Le Seuil, 1988.

(2) Nous renvoyons ici à l'article de Marie-Claude Blanc-Chaléard : "Une Cité pour l'histoire de l'immigration", Vingtième Siècle, n° 92, octobre-décembre 2006.

(3) Directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, Dominique Schnapper a notamment publié en 1992 L'Europe des immigrés, essai sur les politiques d'immigration (Paris, Francois Bourin).

(4) Marie-Claude Blanc-Chaléard, Histoire de l'immigration, La Découverte, 2001, p. 3.

(5) Christian Dumais-Lwowski, Zon-mai, parcours nomades, Arles, Actes sud/CNHI, 2007.

Diversité, n°149, page 15 (12/2008)

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