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Diversité

Editorial

Enseigner l'histoire de l'immigration

Marie RAYNAL, rédactrice en chef. marie.raynal@cndp.fr

La beauté d'un pays se lit dans la variété de ses paysages, de ses monuments, dans l'épaisseur de sa culture, de ses villes forgées au fil du temps par l'industrie et l'ingéniosité créative des hommes. Elle se lit dans les traces de ses habitants, qu'ils soient célèbres et aient rayonné partout dans le monde ou qu'ils soient ces "gens de peu" dont parlait si bien le regretté Pierre Sansot1, ces "vies minuscules2", ces milliers de citoyens ordinaires venus souvent de loin, depuis longtemps, et qui ont traversé, habité et imprégné de leur présence le territoire national.

La beauté de l'histoire d'un pays se mesure à la richesse des héritages accumulés, à la fierté d'un passé écrit avec toutes ses lumières et assumé avec toutes ses ombres. La beauté de l'enseignement de l'histoire réside dans la force de la transmission qu'elle suppose, dans le ferme passage de témoin intergénérationnel par des enseignants relayeurs scrupuleux et conscients de la difficulté de leur tâche comme de l'importance sociale de leur discipline.

Au confluent d'enjeux politiques, scientifiques et didactiques très complexes, l'histoire des migrations pose de multiples problèmes que l'on ne saurait résoudre ni même énumérer en quelques lignes. Elle cumule en effet au moins trois difficultés majeures ayant trait à la scientificité de la discipline historique d'une part, à la non-résolution de la question coloniale longtemps occultée en France d'autre part, enfin aux débats concernant l'assimilation et/ou l'intégration des immigrés, débats périodiquement réactivités voire instrumentalisés politiquement par gros temps de crise économique.

Cette histoire a été longtemps évitée, tenue à distance, renvoyée, au prétexte d'un embarras inavouable, d'une indécision voire d'un souci du déni. L'oubli semblait l'avoir emporté et la mémoire presque étouffée. Et l'on attendait, attendait, malgré les traces vivantes d'un passé brûlant, malgré les demandes réitérées de nombreuses associations, malgré les mobilisations successives pour revendiquer l'égalité des droits, on attendait, presque patiemment tout compte fait, un acte symbolique fort qui lèverait enfin le voile pour faire vivre au passé, au présent et au futur cette histoire, pour qu'elle soit écrite, racontée, montrée au grand jour. C'est pourquoi il faut saluer comme il se doit la décision politique majeure prise le 8 juillet 2004 de confier à Jacques Toubon la mission de créer un lieu de culture dédié à cet enjeu : la Cité nationale de l'histoire de l'immigration.

Ce cap franchi, tout ou presque reste à faire. Les symboles, comme le soulignent pertinemment Mustapha Belbah et Smaïn Laacher, n'ont pas fonction en effet à esthétiser ou à pacifier le passé, à l'euphémiser en quelque sorte par un déplacement du politique et du social vers le culturel. Quant à l'histoire, elle ne s'écrit pas à la légère ni à la va-vite. L'ombre de la méconnaissance, pour reprendre l'expression de Ricoeur, ne se résorbe pas par n'importe quelle mise en lumière. Elle ne se décide pas du haut de l'État ou du seul point de vue d'un seul pays, qu'il soit celui du départ ou celui de l'arrivée. L'histoire n'appartient à personne, ne s'écrit pas à l'encre des bons sentiments ou des mea culpa, elle se tient à l'écart des pressions politiques, des lobbies communautaires, des tentations victimaires. Or l'actualité des trente dernières années a vu surgir maints affrontements, questionnements, discordances, débats entre historiens, spécialistes, politiques ou citoyens engagés. Dans la dernière période, et depuis la loi du 13 juillet 1990, dite loi Gayssot3, l'histoire s'est invitée dans les débats politiques et le Parlement a voté successivement trois lois4 qui ont conduit les historiens à sortir de leur silence habituel. Entre guerre des mémoires refoulées puis réactivées, droit d'inventaire du passé colonial, de l'esclavage, on assiste à une passion des concurrences inquiétante.

On comprend en conséquence que l'enseignement de l'histoire de l'immigration, d'ailleurs quasiment absent des programmes hormis en géographie ou en éducation civique, soulève quantité d'interrogations même s'il était temps par ailleurs de les faire surgir. Cet enseignement, en prise directe avec ce qui fonde beaucoup de relations scolaires, entre élèves et enseignants, entre enseignants et parents d'élèves, constitue un point particulièrement éclairant des pratiques ordinaires de classes par le sujet même et par la nature de son objet, l'immigration, sujet marginal et largement illégitime, renvoyant à l'illégitimité des personnes dont il parle. Le traitement de cette histoire-là dans l'enseignement agit comme un révélateur de la manière dont l'immigration a été et est encore perçue dans la société française : un apport étranger, extérieur à l'histoire nationale.

Mais enseigner cette histoire dans quel but précisément ? dans quelles disciplines ? pour qui ? Une histoire pour les seuls descendants d'immigrés ? une histoire avec quels outils ? quels manuels scolaires ? Comment faire pour éviter les amalgames, par exemple ne pas lier à la seule colonisation, et donc le réduire, le processus migratoire aussi varié que les immigrés sont différents, tout en tenant compte des points communs ? Comment ne pas confondre dans une histoire trop générale les immigrants économiques, les bannis ou les réfugiés politiques, ceux qui traversent seulement une frontière par voisinage, les artisans ou les artistes, ou encore ceux qui ont peuplé nos bidonvilles, les Italiens, les Portugais, étrangers dès leur arrivée, et les Algériens, français déjà pendant la période coloniale ? Comment éviter les stéréotypes d'une immigration relatée toujours comme un problème, ethnicisée, de l'immigré toujours victime, ou les classements entre "bons" immigrés et d'autres qui ne le seraient pas ? Comment, de façon plus trivialement didactique, ne pas alourdir les programmes ? Comment sortir cet enseignement du cours contre le racisme et l'aborder dans toutes les disciplines ? La liste exhaustive des difficultés rencontrées par les enseignants dans la pratique quotidienne de leur métier est impossible.

Enseigner l'histoire de l'immigration, sa place dans l'historiographie de la France, sa légitimité dans l'espace national, n'est pas une question circonstancielle : entre histoire enseignée et histoire académique, entre histoire et mémoire, entre histoire et identités : identités des élèves, mais aussi identité de la nation, cette tâche requiert une solide formation des maîtres qui auront à retracer à des enfants français et étrangers une histoire qui les regarde en face. Car des hommes, des femmes et des enfants continuent de venir en France pour un temps court ou pour toujours. La façon dont cette histoire-là s'écrira est sans doute conditionnée à notre capacité de porter un regard neuf et ouvert sur l'immigration, sur "l'étrange étranger5", cette figure marquée au sceau du cliché et du parti pris exotique, commode bouc émissaire de tous nos maux.


(1) Pierre Sansot, Les Gens de peu, Paris, PUF, 1992.

(2) Pierre Michon, Vies minuscules, Paris, Gallimard, 1996.

(3) Qui tend à réprimer "tout propos raciste, antisémite ou xénophobe".

(4) 29 janvier 2000 : "Article unique : La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915" ; loi Taubira du 21 mai 2001 qualifiant la traite atlantique et l'esclavage dans les anciennes colonies françaises, et plus généralement européennes, de crime contre l'humanité ; loi du 23 février 2005 enrichie d'un amendement qui énonce : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit."

(5) Jacques Prévert, Étranges Étrangers et autres poèmes, Paris, Gallimard, 1956.

Diversité, n°149, page 3 (06/2008)

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