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"Sur la route du Pays Merveilleux"

Zohra Bitan, présidente fondatrice du webdo ma6tvachanger, "Premier journal national qui donne la parole aux jeunes"

J'ai toujours été convaincue que l'éducation est la seule chose qui puisse garantir un avenir aux enfants et surtout multiplier leurs chances de réussite. Et pour moi, cette éducation se compose d'une chaîne dont chaque maillon correspond à des adultes qui participent à la mettre en mouvement. Cela va de la famille, des parents, de la fratrie, de l'école, des acteurs de l'éducation jusqu'aussi à des citoyens qui peuvent à un moment donné intervenir dans la vie de ces enfants.

Alors, ma première et seule lutte a été de faire en sorte qu'une éducation de qualité soit assurée à tous ces enfants dont l'environnement social pouvait compromettre leur avenir.

Issue d'une famille composée de six filles et sept garçons, je peux dire aujourd'hui que, si les conditions de vie précaires ont joué un rôle dans mon orientation intellectuelle, professionnelle et même sociale, j'ai réussi à faire le chemin nécessaire pour me détacher de mon histoire personnelle et me consacrer sereinement à mes engagements.

Après m'être impliquée durant de longues années, depuis l'âge de 16 ans, en particulier pour lutter contre la misère intellectuelle dans les quartiers, j'avais besoin de prendre un peu de recul, de repos, de distance, pour faire le point sur tout mon parcours. Il m'est même arrivé de me poser la question de savoir si j'étais capable de vivre sans être engagée dans une association, un parti politique, une organisation quelconque qui porte le même combat que le mien.

C'est l'automne 2005 qui m'a sorti d'une longue période d'hibernation militante de presque deux années. La société et son lot d'actualités m'ont rattrapée brusquement, pour venir réveiller cette révolte qui ne s'était qu'assoupie et que je n'avais pas réussi à tuer.

Devant mon poste de télévision, à l'écoute de la radio, ou à la lecture de la presse, j'ai donc, comme des millions de Français, pu suivre les événements qui se déroulaient sur notre territoire. Des enfants de la République mettaient le feu à leur territoire, et moi je regardais ces jeunes comme si je connaissais chacun d'entre eux, impuissante, désoeuvrée et surtout coupable quelque part de ce spectacle d'échec en ribambelle qui prenait feu dans les quatre coins de l'Hexagone.

J'avais du mal à croire à ce que je voyais et, pourtant, tout m'indiquait depuis très longtemps que nous courrions ce risque de voir des centaines de jeunes accomplir le pire, commettre ce qui conduirait à un recul dans le traitement des problématiques qu'ils rencontrent et une envolée de la stigmatisation à leur égard.

Ma colère était telle que mon esprit s'en est trouvé asséché de mots, vide de sens, embrouillé d'interrogations, électrifié de contradictions.

J'avais beau être derrière un poste de télévision, je me sentais concernée, incapable de me détourner de cette actualité brûlante qui réduisait mes nuits et affolait mes jours.

Pour moi, l'heure n'était ni au coupable, ni aux responsables, encore moins à l'état des lieux, nous assistions simplement à la perte d'une bataille qui durait depuis plus de vingt ans.

Je me souvenais des sigles, connus des initiés, comme DSQ, ZUS, ZEP, CEL, etc., des conférences, des débats, des ouvrages que je connais par coeur et qui cette fois sortaient des pores de ma peau pour venir exploser sur cet écran pour les réduire en fumée.

Mon appartement s'était transformé en quartier général de jeunes que mes fils invitaient pour discuter entre eux de cette actualité qui les rendait quelque peu stupéfaits et bavards, même plus que bavards. Les soirées se prolongeaient, où chacun y allait de son commentaire, de son analyse, de sa vision. Mais, sur le visage de ces jeunes, je voyais la crainte s'afficher, comme si les événements les avaient éclaboussés et alourdi leur vie d'un boulet supplémentaire. Ils parlaient au téléviseur pour s'adresser à celles et ceux, invités pour la cause, qui siégeaient dans les débats ou les journaux télévisés. Ils demandaient la parole, criaient lorsqu'ils n'étaient pas d'accord et craignaient de rentrer chez eux tard le soir de peur d'être suspectés d'avoir commis un délit.

Je regardais ces jeunes, filles et garçons ; ils étaient sept ou huit chaque soir, se connaissaient tous et poursuivaient des études tout en menant une vie tranquille de jeunes gens de leur âge.

Plus la tension montait dans les quartiers, plus l'actualité s'intensifiait, plus mon esprit connaissait de désordres.

C'est ainsi qu'une nuit, alors que les feux de l'actualité allumaient mes paupières, cisaillant mon sommeil, me sont apparues des images.

Je me suis réveillée pour coucher sur du papier l'histoire des "Champignons" et du "Pays merveilleux.".

De cette violence subie sont nés le conte "Sur la route du Pays merveilleux" et le premier webdomadaire national, animé par douze jeunes gens dont mes fils, qui donne la parole aux jeunes, à tous les jeunes.

SUR LA ROUTE DU PAYS MERVEILLEUX

[Préface]

11e nuit de violences dans les banlieues. Mon cerveau a fusionné avec le bocal et la boîte à mots tandis que ma tête s'enflamme en parcourant les lignes des grandes feuilles de papier gris.

Je sens les blessures qui se forment, se creusent et s'enfoncent dans ma chair ; je bascule dans la fouille de mon identité.

Un soir, en me couchant, désoeuvrée et partagée entre la joie de voir tous ces feux qui me parlent et la colère de l'échec qui éclate au grand jour, je voudrais raconter mon histoire.

Mais le réel me paraît si dérisoire, si décalé avec ce que ma chair dit, qu'il devient inutile pour moi d'y mettre des mots.

Alors me vient l'idée de l'histoire des champignons qui n'a pas encore de nom.

Trois jours durant, mon imagination a coulé sans effort pour donner forme à une histoire baptisée : "Sur la route du Pays merveilleux".

Je l'ai partagée, au fil des pages, avec mon mari, mes enfants, les jeunes qui circulent chez nous, les amis, et tous se sont reconnus, et tous se sont approprié les choses, les personnages et les décors du conte.

Céline, 19 ans, qui n'est autre que la petite amie d'Omar, mon fils, a participé à la correction du scénario. Céline, que tout rassemble avec Omar, leur âge, leur jeunesse, leur projet, leur amour, leurs rires, leurs sorties, leurs goûts, pendant que la société distille et leur distille le contraire.

Il était une fois un Pays Merveilleux, envié par tous les habitants de la planète, où ne vivaient que des Princes. Dans ce pays, les saisons revêtaient les couleurs les plus belles, l'eau coulait à flots, la mer s'illuminait de mille étoiles et ses habitants y vivaient heureux. Mais voilà, aux alentours de ce pays à la beauté majestueuse se cachaient des centaines de villages de champignons que les Princes ne voyaient pas. À leur naissance, les champignons avaient la splendeur de leur âge ; ils étaient lisses et beaux, et des tons pastels variant du crème au rose en passant par le bleu d'un ciel d'été. Certains s'élevaient vers les nuages comme des gratte-ciel nains et d'autres s'étiraient longuement plus près du sol.

Ils étaient peuplés de petits bonshommes. Les parents s'appelaient les Polypores, les adolescents les Polypes et les petits les Polyporus. Ces villageois avaient la peau mate, cuivrée, noire ou blanche. Leurs cheveux étaient extraordinaires et, quand les femmes dévoilaient les leurs en quittant l'étoffe avec laquelle elles se couvraient, on pouvait admirer de soyeuses boucles brunes, descendant sur leurs épaules et habillant leur visage comme des Princesses des Mille et Une Nuits.

Dans ces villages de champignons, de multiples langues cohabitaient. On pouvait entendre sonner les mots et leur mélange s'entrechoquait, se déversait de bouche en bouche comme coulent quelques rivières paisibles du Pays Merveilleux.

Tout le monde se connaissait et les portes n'étaient jamais fermées ; on mangeait dans ce pays une nourriture variée qui conviait au voyage dans une grande partie de la planète. Les plus jeunes aidaient les anciens dans leurs tâches quotidiennes et leur vouaient un respect naturel. Toutes les fêtes se passaient ensemble sans nul besoin d'imprimer des cartons à l'encre colorée ni de choisir ses invités. Chacun était le bienvenu et pouvait pousser la porte d'un logis rien qu'aux parfums des mets ou à la musique qui s'en échappaient. Même les plus petits avaient leur place et leur part de repas.

Les Polypores vivaient en communauté, partageant le quotidien dans ce qu'il a de plus banal, de plus joyeux mais aussi de plus douloureux. Chaque disparition entraînait un rassemblement chaleureux et les réceptions données pour l'occasion, fussent-elles tristes, revêtaient un caractère presque festif. Les larmes se déversaient sur les joues et gagnaient tout le monde comme une contagion sans que la vie perde son rythme, son intensité et son agitation habituelle.

La vie des Princes n'avait rien de comparable à celle des Polypores. On pouvait, chaque matin et chaque soir, voir les Princes parcourir le bitume à une vitesse qui les privait de toute halte, même pour une politesse qu'ils envoyaient en courant quand ils ne pouvaient l'éviter. Leurs abris les accueillaient bien souvent seul et ceux qui avaient la chance de recevoir plus d'une personne étaient de moins en moins nombreux. Leurs portes étaient garnies de plusieurs serrures qu'ils actionnaient rituellement, en entrant ou en sortant de leurs abris. Ils se croisaient dans les allées, se causaient rarement, comme si le temps les emportait dans une course effrénée qu'ils ne savaient plus stopper. On avait l'impression que leurs journées n'avaient de sens que par l'horloge qu'ils regardaient sans cesse.

Ils ne vivaient en groupe que dans les moments de labeurs ou de festivités. Leurs fêtes étaient préméditées et s'accompagnaient de cartons d'encres colorées adressées à des Princes qu'ils choisissaient soigneusement dans un de leurs carnets.

L'égoïsme les grignotait et leurs personnalités se confondaient dans des rythmes.

Le temps passait et les champignons perdaient peu à peu la beauté et la vigueur de leurs premières années. Certains viraient au gris et les moins chanceux ou les plus fragiles avaient atteint le noir. Les familles de Polypores s'agrandissaient d'année en année et leurs logis ne suffisaient plus à les abriter.

Les villages étaient découpés par des allées qui se reliaient les unes aux autres tel un labyrinthe. Les plus étroites permettaient de circuler à pied tandis que les plus larges servaient aux carrosses.

Toutes les entrées des champignons se ressemblaient et pas un seul détail n'aidait à les distinguer ; les chiffres apposés il y a quelques années en avait eu la tâche, mais avaient disparu. Les boîtes à messages, de fer ou de bois, s'alignaient le long des murs et, par leurs lettres gravées sur chacune d'elles, annonçaient le nom des Polypores.

Les escaliers aux rampes peintes de couleurs vives conduisaient à chaque niveau à des espaces aux portes toutes identiques. Tout comme les boîtes à messages, ces portes dévoilaient par des chiffres qui s'accompagnaient de lettres l'identité des occupants de chaque logis.

La nature était représentée par des arbres et arbustes dont le petit nombre, au feuillage anémié, avaient du mal à s'imposer dans le paysage. Les fleurs, quant à elles, avaient rendu l'âme peu de temps après leur naissance, étouffées par l'immensité du béton.

Les Polypores regrettaient la disparition des jolies couleurs et la vue permanente des tristes teintes commençait à entamer leur gaieté. Leurs champignons ressemblaient davantage à des taches qu'aux abris confortables et douillets dans lesquels les Princes des villes les y avaient installés. Malgré cela, les Polypores s'y sentaient encore bien.

Le Pays Merveilleux grouillait de ces êtres que les Polypes n'en finissaient pas de regarder courir, les yeux dans le vide, les semelles frottant le bitume de leurs pas cadencés. Mais les Princes de ce pays ne connaissaient pas les Polypes et, chaque fois qu'ils les voyaient arriver, ils couraient encore plus vite se calfeutrer, rasaient les murs et appelaient parfois même des Princes en costume bleu à la casquette vissée et au bâton accroché au pantalon.

Après chacune de leurs escapades, les Polypes rentraient chez eux exténués par le bruit de la foule. Ils n'en touchaient pas un mot aux Polypores, car ils revenaient tristes et honteux d'avoir été ainsi fuis par les Princes du Pays Merveilleux. Et c'est par tous ces regards croisés qu'une différence qu'ils ne soupçonnaient pas leur était renvoyée. Ils se demandèrent pourquoi ces inconnus les fuyaient ainsi. Alors, ils s'empruntaient des miroirs, se regardaient et ne constataient rien d'autre que leurs visages identiques à ceux des Princes.

Intrigués par ce monde qu'ils découvraient, ils y retournèrent, restant chaque jour un peu plus longtemps. Et plus ils voyageaient dans le Pays Merveilleux, plus ils détestaient les champignons. Pourtant, ne sachant où dormir, ils étaient contents d'y être abrités, même s'ils les maltraitaient autant qu'ils les aimaient. Les allers et retours entre ces deux univers les attristaient et leur sommeil devenait de plus en plus agité.

Chaque matin, les villages s'allumaient à la même heure et tous les habitants s'activaient pour le départ quotidien des Polyporus vers les champignons d'apprentissage. Ces bâtisses se composaient de multiples espaces et c'est là que se rendaient chaque jour les Polyporus pour s'instruire.

Cependant, quelques Polyporus, curieux et intéressés par les voyages des Polypes au Pays Merveilleux, préféraient emprunter le chemin de leurs aînés plutôt que celui des champignons d'apprentissage. Parfois, l'après-midi, dans ce temps qu'ils s'accordaient discrètement, ils s'amusaient à dessiner des hiéroglyphes sur les espaces qu'ils trouvaient. Et ça les amusait de déguiser ainsi leurs champignons qui se lézardaient et changeaient de couleur.

Dans chaque logis, le soir, le bocal diffusait son lot d'images décrivant les belles choses que Polypes et Polyporus aimaient aller voir au Pays Merveilleux : les rues au bitume lisse et propre, les feux tricolores qui s'actionnent tout seuls, passant du vert à l'orange pour finir par le rouge dans un rythme bien réglé. Puis les maisons, qui se distinguent les unes des autres, par leur taille, leur forme ou leurs matériaux. Certaines se plaisent à crâner par leurs jardins fleuris tapissés de verdure et garnis d'une variété de fleurs dont les parfums embaument les allées. D'autres jouent l'harmonie des couleurs, mariant les tons de leurs volets à celui de leur portail ou de leur toiture. Chaque Prince semble avoir fait une beauté de sa demeure, que ce soit pour son plaisir ou celui des passants. Et puis, entre tous ces abris, s'élèvent de gigantesques bâtisses d'un autre temps, dont la pierre minutieusement taillée laisse apparaître des formes qui fascinent les Princes.

Le spectacle magique du Pays Merveilleux que renvoyait le bocal se transformait en planches bâtissant une cabane de tristesse pour les Polypes et les Polyporus. Les Polypores, quant à eux, n'avaient pas l'air perturbé par ces images devant lesquelles ils passaient beaucoup de temps. D'ailleurs, ils n'allaient pas souvent au Pays Merveilleux. Ils poursuivaient leur vie dans leurs villages où tout le monde se ressemblait et trouvaient une complicité que leurs histoires et leurs parcours réunissaient dans un destin commun qu'ils se plaisaient à partager.

Au Pays Merveilleux, tout était beau et l'on pouvait sentir le parfum à travers la vitre épaisse du bocal. Les habits de coton que portaient les Princes donnaient envie d'y frotter ses joues. Leur visage poudré affichait une teinte et une fraîcheur estompant les marques du temps, tandis que leurs mains soignées trahissaient parfois leur âge.

Zohar BITAN est présidente fondatrice du webdo ma6tvachanger, "Premier journal national qui donne la parole aux jeunes".

www.ma6tvachanger.fr

"Sur la route du pays merveilleux" est paru en mars 2007 aux éditions société des écrivains.

Diversité, n°150, page 193 (12/2008)

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