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Diversité

III. Communauté éducative

Enfants japonais en France

Éducation interculturelle dans la région de Grenoble

Sachiko SAWAMURA, doctorant en sociologie à l'université de Grenoble, membre du laboratoire Politiques publiques, action politique, territoires (Pacte)

Un groupe de parents japonais de la région de Grenoble a pris l'initiative d'ouvrir une école complémentaire pour que leurs enfants puissent apprendre leur langue et leur culture. Quelles sont les difficultés de transmission dans un contexte interculturel ?

Dans le domaine scolaire, la République française s'est toujours montrée attachée à ce que les enfants de résidents étrangers en France suivent un enseignement conforme aux directives définies au niveau national. Les initiatives originales en matière de création d'écoles ne sont pas pour autant interdites. Pour les enfants étrangers, il existe des établissements où l'enseignement se fait dans la langue d'origine sous la responsabilité des autorités consulaires.

Mais la plupart du temps, les familles qui souhaitent que leurs enfants puissent être scolarisés dans leur langue nationale doivent prendre elles-mêmes des initiatives.

C'est une de ces initiatives que le présent article entend décrire et analyser. Elle concerne une "école complémentaire" de japonais créée en 2002 dans la région grenobloise à l'initiative de familles japonaises résidentes et de couples mixtes.

UN FONCTIONNEMENT INSPIRE DU MODELE JAPONAIS

Étant donné qu'il n'y a pas de directives définies par le gouvernement japonais au sujet de la gestion et de l'organisation des écoles complémentaires de japonais à l'étranger, les fondateurs de l'école se sont référés à l'organisation des autres écoles complémentaires existant en France. Cette absence de directives complique les démarches de la création de l'école, mais, en même temps, elle offre une grande souplesse aux fondateurs pour adapter l'école au système scolaire local et aux habitudes de leur pays de résidence, ce qui fait que l'on se retrouve très vite dans une dynamique d'interculturalité.

La rentrée se fait au mois d'avril. L'école a lieu tous les mercredis après-midi. Les horaires se répartissent en deux périodes. Comme au Japon, la demi-journée commence par une réunion entre enseignants et élèves (Hajimari no kai). Elle vise à distinguer le juku1de l'école.

Le déroulement de Hajimari no kai (durée : quinze minutes) :

  • introduction par un élève de service : par exemple, "san gatsu niju nichi, hajimari no kai wo hajimemasu [le 20 mars, nous allons faire la réunion de commencement]" ;
  • appel par l'élève de service de jour ;
  • quelques mots de la directrice ;
  • informations à transmettre de la part des élèves ;
  • chanson du mois (les élèves apprennent une nouvelle chanson japonaise chaque mois).

DIFFICULTES PROPRES A UN CONTEXTE D'INTERCULTURALITE

L'appel présente un aspect inhabituel pour les élèves. Celui d'entre eux qui est chargé de le faire prononce le nom de chaque élève en japonais avec le nom de famille suivi du prénom. Certains enfants de couple mixte qui ont un nom de famille français sont appelés par le nom de famille japonais de leur mère. Les élèves répondent en japonais en disant "Hai" (présent). Durant notre enquête, pendant les deux premiers mois, la plupart des élèves de la classe des petits et quelques élèves de la classe des moyens de la maternelle ne répondaient pas à cet appel. Jusqu'à fin octobre, ils ignoraient totalement l'appel prononcé par l'élève de service. C'est après les vacances de Noël qu'ils sont devenus capables de participer à ce rituel.

Ces premiers réflexes étant acquis, les parents ont poursuivi l'organisation inspirée du modèle japonais en proposant d'écrire un "hymne de l'école". Cet hymne existe dans toutes les écoles au Japon et les élèves le chantent dans des occasions spéciales comme la cérémonie de l'ouverture des cours, celle de la fin des cours, etc. Un comité constitué de quelques parents volontaires a été créé pour composer un hymne adapté à la réalité de l'école complémentaire japonaise de Grenoble.

Ce comité a très vite été amené à se poser deux questions :

  • comment faire comprendre aux enfants la nature de l'hymne de l'école ?
  • comment aider les enfants à composer l'hymne de l'école ?

En effet, il n'était pas facile de faire comprendre l'intérêt de créer un hymne, car cela n'existe pas dans l'école française. De plus, comme l'école n'a lieu qu'une fois par semaine, les enfants ne la considèrent pas vraiment comme telle et leur sentiment d'appartenance à l'école n'est pas aussi fort en France qu'au Japon2 où les élèves sont incités à faire preuve de solidarité et d'amour envers leur école dans de nombreuses circonstances.

En ce qui concerne le deuxième point, le comité des parents a fait réfléchir les élèves sur les paroles au début de Hajimari no kai. Ils ont ainsi fait travailler leur imagination à propos du Japon, de Grenoble, de l'école. Ce temps de réflexion a duré un mois. Le comité a réuni toutes les idées formulées par les élèves et, en décembre, les paroles et la musique ont été achevées. Au début, très peu d'élèves chantaient. Les voix des parents étaient plus fortes que les leurs. Malgré cela, à la fin février, même les grands qui n'aimaient pas chanter la chanson du mois ont commencé à chanter l'hymne. À part ceux de la classe des petits, tous les élèves ont commencé à participer à ce chant.

L'heure de récréation est aussi un terrain d'observation intéressant. Les élèves de l'école maternelle et ceux de l'école primaire ne se mélangent pas pendant la récréation à cause de la différence des horaires de cours. Ils jouent ensemble après la classe.

Les deux garçons de 11 ans, de couples franco-japonais, restent ensemble et jouent au ballon. Les élèves de l'école primaire ont tendance à jouer séparément selon leur sexe et leur situation familiale (famille mixte ou non). Les enfants de couples mixtes se parlent en français, mais, quand ils s'adressent à un enfant de couple japonais, ils passent au japonais.

En revanche, les élèves de l'école maternelle se mélangent plus. Ils parlent en japonais même avec les enfants de couples mixtes dans le cas où ceux-ci le maîtrisent bien. Dès qu'il y a un enfant qui ne parle pas bien le japonais, ils commencent à lui parler en français.

Les enfants de couples mixtes parlent toujours en français entre frère et soeur.

En dehors des enfants qui ne parlent pratiquement pas le japonais, tous les autres s'adressent aux parents et aux enseignants dans cette langue.

Les cours de l'école maternelle sont organisés par les parents. Les élèves se divisent en trois classes (petite, moyenne et grande) et ils font deux types d'activités :

  • langue japonaise ;
  • travaux manuels.

Les élèves apprennent la langue japonaise avec un texte. Dans la classe maternelle des grands, ce n'est pas facile d'enseigner, du fait de la différence de niveau en japonais chez les élèves. Et les enfants de couples japonais ne sont pas forcément meilleurs que les enfants de couples mixtes. Au contraire, l'élève le plus brillant de la classe est un enfant de couple franco-japonais. Le niveau de chaque élève dépend beaucoup de l'éducation de la mère à la maison.

Dans la deuxième période de la classe, ils font des travaux manuels. Les parents essaient d'organiser des activités saisonnières comme le tsukimi3. Quand c'est l'époque de tsukimi, les enfants font des tsukimidango (boules de riz) et chantent la chanson du tsukimi.

Pour l'école primaire, on utilise un livre scolaire recommandé par le ministère japonais de l'Éducation nationale. Celui-ci est fourni par le gouvernement. Les élèves suivent deux périodes de cours de japonais pendant deux heures vingt en faisant une pause. Comme les heures de cours se limitent à trente-cinq jours par an, les élèves se concentrent uniquement sur les cours de japonais pour finir leur livre scolaire.

VALEURS CULTURELLES ET EDUCATION

Selon la directrice de l'école complémentaire, les enfants japonais sont plus faciles à diriger lorsqu'ils sont nombreux du fait qu'ils sont plus polis que les enfants vivant en France. Par exemple, les enfants d'ici se tiennent mal et s'accoudent en travaillant. Au Japon, il faut se tenir droit pour travailler, et l'on ne s'accoude pas au bureau. En France, même s'il y a des élèves qui s'accoudent en travaillant, ils sont autorisés à le faire s'ils ont de bons résultats. On ne les force pas. La forme n'est pas prise en compte si la personne aboutit à l'objectif. Ainsi, l'enseignante essaie de corriger les postures au travail des enfants, mais ce n'est pas facile parce que ses élèves ont beaucoup de chose à corriger, non seulement les attitudes pendant la classe, mais aussi les manières de s'exprimer et les manières d'écrire le kanji4. Elle fait attention plus particulièrement aux règles de politesse, par exemple le fait qu'ils arrivent à dire "Bonjour", "S'il vous plaît", "Merci" dans la classe et à savoir utiliser le keigo5comme il faut pour qu'ils ne rencontrent pas de problèmes lors du contact avec les Japonais. Dans le livre scolaire de japonais, il y a un chapitre qui traite du keigo. Les élèves le comprennent mais ne savent pas l'utiliser, notamment le kenjôgo, utilisé dans l'objectif de respecter l'interlocuteur en cédant sa place : c'est difficile à comprendre dans leur état d'esprit occidental.

EN CONCLUSION

Le désir des parents japonais de transmettre les valeurs de leur culture à leurs enfants par le biais de l'éducation se heurte aux habitudes acquises par ces enfants dans le contexte de l'école française. La grande capacité d'organisation dont font preuve les parents japonais de Grenoble et leur pragmatisme face aux difficultés à créer une école complémentaire fonctionnant comme au Japon permettent malgré tout de contourner certains obstacles et les enfants semblent à même d'acquérir un minimum de compréhension des codes culturels de leur pays d'origine. Cet exemple n'en reflète pas moins les difficultés de transmission d'une culture quand les acteurs sont placés dans un autre contexte culturel.


(1) Un cours de soutien dans une école privée.

(2) Dans une école japonaise, par exemple, lorsqu'il y a une compétion de sport entre les écoles, tous les élèves se rassemblent dans le gymnase pour encourager ceux qui y participent.

(3) Le tsukimi est une fête traditionelle qui remonte à l'époque de l'Edo (XVIIe siècle). On suppose qu'elle a été créée pour fêter la bonne récolte du riz.

(4) Le kanji est un caractère chinois employé avec le caractère japonais.

(5) Le keigo est un langage qui symbolise des interactions sociales en permettant de situer les acteurs sociaux dans les hiérarchies de l'âge, du sexe et du pouvoir social. C'est un langage qui exprime le respect du locuteur envers son interlocuteur. L'emploi des expressions honorifiques fait appel ainsi aux connaissances de sens commun concernant la structure de la société japonaise et les représentaions qu'en ont les Japonais.

Diversité, n°150, page 189 (12/2008)

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