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Diversité

III. Communauté éducative

Enfants chinois du Zhejiang en France

Richard BERAHA, président de Hui Ji, association d'entraide aux migrants située dans le quartier de Belleville, à Paris

Quarante pour cent des enfants et des adolescents parmi les primo-arrivants reçus dans les dispositifs scolaires de l'académie de Paris sont chinois. Ce nouveau public - distinct des enfants issus du Sud-Est asiatique des années 1970 et 1980 - interroge enseignants et travailleurs sociaux. En effet, la barrière linguistique et culturelle dresse parfois un mur d'incompréhension entre les institutions et les familles, propice aux préjugés et au rejet. Cette défiance génère chez l'enfant comme dans sa famille un sentiment de "peur" et aboutit parfois à l'échec scolaire et à un repli sur "sa" communauté.

Paradoxale migration chinoise ! Certains professeurs disent des élèves issus de cette communauté : "Ils sont travailleurs, affectueux, respectueux des règles et des autres, leurs familles sont impliquées" ; et d'autres : "Ils ne vivent qu'entre eux, parlent dans leur dialecte, ne se mélangent pas, sont souvent absents, leurs familles semblent surtout motivées pour les faire travailler".

UNE IMMIGRATION MAL CONNUE

En 1917, la France en guerre a besoin de bras et fait venir 130 000 "coolies" chinois dont un tout petit nombre s'établit définitivement1. Dans le milieu du XXe siècle, commerçants et marchands ambulants les rejoignent et le flux ne cesse de s'intensifier depuis la fin des années 1970.

Selon les sources chinoises, 130 000 Chinois du Zhejiang (province du sud de la Chine, à 500 km de Shanghai) vivraient en France et 12 000 seraient arrivés - entre 80 et 2 000 chaque année - pour rejoindre des membres de leurs familles et de leurs villages d'origine présents en France2.

Cette migration apparaît énigmatique à la plupart des observateurs. Elle révèle néanmoins l'évolution des phénomènes migratoires depuis un siècle, le fonctionnement en réseau diasporique international ainsi que les paradoxes et les contradictions des politiques d'accueil et d'intégration des étrangers sur le sol français. La communauté wenzhou développe un système propre de solidarité et d'exploitation, de promotion sociale, d'entreprenariat familial et relance ainsi le débat sur le communautarisme et l'intégration au sein de la République.

Ce système s'appuie sur les traditions centenaires de la diaspora chinoise répartie aujourd'hui, selon une origine géodialectale, dans pratiquement tous les pays de la planète. Cette diaspora joue un rôle capital dans le développement de la République populaire de Chine et semble devenir un acteur majeur de la globalisation.

LA "COMMUNAUTE WENZHOU"

Pour comprendre la force des liens communautaires et les difficultés de socialisation de certains enfants, notamment ceux qui sont arrivés à un âge avancé, il s'agit de bien saisir ce qu'est une "communauté wenzhou". S'il y a bien un groupe fondé sur un sentiment d'appartenance, qui s'enracine lui-même dans une langue et des traditions, aucune organisation centrale ne semble le structurer. Il serait plus judicieux de parler de "communautés" plurielles en interrelation les unes avec les autres, dans un système de réseaux.

La famille nucléaire

Le premier niveau est la famille nucléaire : père et mère avec enfants, entité unique de mémoire et de destin. La famille confucéenne est à la base de la structure sociale chinoise. Elle ordonne depuis des millénaires les rôles de chacun entre les générations, entre les frères et soeurs et entre les genres. Ordre soutenu par des rituels, un savoir-vivre ensemble fortement ancré dans les individus. Bien que cet ordre subisse des modifications aussi bien en Chine qu'en Europe, notamment dans les relations conjugales et dans l'éducation des enfants, on peut considérer que les Wenzhous ont fait de cette caractéristique culturelle un atout concurrentiel. "Si tu veux créer une entreprise, construis une famille" ou "La famille a pour but de transformer la pierre en or" sont des proverbes souvent cités.

Mais ce qui fait la force de cette famille nucléaire, c'est qu'elle n'est que rarement isolée. Elle est insérée dans un réseau plus large, en cercles concentriques. Puisqu'il s'agit d'une petite société ayant des valeurs, des normes, des codes, il faut impérativement défendre l'honneur de la famille, ne pas lui faire perdre la face, respecter les injonctions morales, accroître son rang, ce qui se mesure à l'aune des biens et des valeurs que l'on expose ostensiblement comme autant de signes de réussite et de puissance. Si les Wenzhous - comme de nombreux autres groupes - recherchent une autonomie leur permettant de se dégager des contraintes et du déterminisme social, cette autonomie est familiale bien plus qu'individuelle, au moins dans les premiers temps de la migration3.

La famille élargie

Le second niveau est celui de la famille élargie (paternelle et maternelle). Il semble que la lignée paternelle, grâce aux rituels des ancêtres et à la tenue des arbres généalogiques, soit encore prépondérante. Notamment parce que les membres ont le même patronyme et que les femmes abandonnent leur village pour celui de leur mari, vivant généralement sous le même toit que les beaux-parents.

Mais dans la réalité, le pragmatisme et l'intérêt commun entraînent une modification majeure : aujourd'hui, le mari peut se rendre dans le village et dans la maison de la femme si celle-ci possède plus de capital social, culturel et économique, notamment dans le cas d'un commerce où le mari est tout naturellement inséré.

La famille élargie aux affiliés

Le troisième niveau de la communauté wenzhou est celui de la famille élargie aux familles des épouses et époux d'un des membres de la famille nucléaire.

Il y a environ 200 villages autour de Wenzhou, situés pour les plus éloignés à une trentaine de kilomètres de la ville. Mais les mariages se déroulent généralement entre des personnes qui habitent soit dans le même village, soit dans un village proche4. En France, chez les Wenzhous, les mariages interethniques sont exceptionnels (plus fréquents chez les Chinois d'autres régions). Les mariages interrégionaux, voire au sein de la même région mais dans des localités éloignées, sont aussi rarissimes, au moins dans les premières générations. Les mariages sont des moments privilégiés (comme les enterrements) pour unir le groupe familial élargi. Parés en princesse et en prince, les jeunes époux se font photographier dans une immense limousine blanche devant la Tour Eiffel pour adresser un message à ceux qui sont restés au loin : "Le rêve est en marche." Ce faisant, ils taisent les conditions de misère et de "quasi-esclavage" dans lesquelles ils vivent parfois.

Les voisins

Le quatrième niveau est celui des voisins. Les enfants ont grandi ensemble et, au-delà de la solidarité de proximité, les liens amicaux sont le plus souvent issus de relations de voisinage. En France, les ex-voisins se rapprochent, voire renforcent leurs liens. Le territoire dans lequel ils sont nés et ont grandi, généralement un quartier du village, constitue une entité d'appartenance dans laquelle tout se joue, notamment la place et la réputation de la famille.

Les personnes qui portent le même patronyme

Le cinquième niveau est celui des personnes partageant un même patronyme. Quand deux Chinois de la même région qui ne se connaissent pas se rencontrent, la première question est : "Quel est ton nom ?" (i.e. quels sont tes ancêtres ?), la seconde : "De quel village viens-tu ?" Quand ils possèdent le même nom, apparaît aussitôt un sentiment d'appartenance de clan, même s'ils ne peuvent remonter à une origine commune clairement identifiée.

Les relations d'amitié

L'avant-dernier niveau de la communauté wenzhou est celui des relations d'amitié. Mais les relations sont déjà présentes dans les cinq niveaux précédemment décrits. Dans l'histoire de la Chine, les relations d'amitié ont été les seuls liens ne dépendant pas d'une hiérarchie structurale. Ces liens sont généralement intenses et sans limites dans le don de soi et la volonté de faire plaisir, souvent plus intenses qu'au sein de la famille biologique, du moins dans leur démonstration.

Les relations professionnelles

Le dernier niveau est celui des relations professionnelles. Très peu de Wenzhous travaillent en dehors de leur communauté. D'une part parce qu'ils ne possèdent pas les compétences, notamment linguistiques, pour s'insérer dans le marché de travail français, et d'autre part parce qu'ils suivent un parcours qualifié de migration en chaîne5. "Les activités sont au départ peu créatives et le processus reproductible : un migrant qui a payé ses dettes, puis a économisé en travaillant chez un patron, essayera à son tour de le devenir dans le secteur où il a acquis des compétences. Il achètera donc un commerce ou ouvrira un atelier. Les économies, auxquelles s'ajoutent les prêts de parents et d'amis, servent à obtenir un prêt hypothécaire auprès d'une banque. Si le commerce, le restaurant ou l'atelier s'avère rentable, on aura besoin à nouveau de main-d'oeuvre à bas prix. En premier, la famille élargie et notamment les enfants devenus adolescents." Selon un schéma classique aussi bien dans le cuir, la confection, le commerce de détail et de gros, l'import-export, les services spécialisés ou la restauration, le migrant passe d'une situation de "quasi-esclave", asservi à sa dette (comme l'indique un dernier rapport du BIT) à une potentialité de chef d'entreprise qui accède à la notabilité, diversifie ses activités et acquiert capital culturel et financier. Quant aux enfants, ceux qui sont arrivés tôt en Europe poursuivent leurs études, puis tantôt restent dans les affaires familiales en les développant, tantôt travaillent sur le marché français.

Ces divers parcours s'effectuent soit exclusivement en famille, soit avec des allers-retours entre l'activité familiale et l'activité extérieure. Le fait d'être en couple et d'avoir une progéniture accélère le processus sur le plan financier et permet de plus de profiter de lois de régularisation plus favorables aux familles. Dès leur plus jeune âge, les enfants participent aux activités professionnelles des parents, ce qui n'est pas sans difficultés (fatigue, absence, abandon de la scolarité à l'adolescence...).

LA COMMUNAUTE WENZHOU : UN FONCTIONNEMENT HOLISTE6

La migration solitaire n'existe pas chez les Wenzhous : quand on s'exile en Europe, on vient rejoindre un membre appartenant à l'une des sept catégories précédemment décrites.

Classiquement, les invités aux fêtes de fiançailles, mariage, enterrement... font partie de ces catégories. Les membres se doivent solidarité. Il est quasiment impossible de refuser une invitation (au risque de faire perdre la face à la personne qui invite). L'invité est dans l'obligation de contribuer financièrement à l'événement et, s'il n'en a pas la capacité, il empruntera plutôt que de refuser.

À l'intérieur de ce groupe que je propose d'appeler le groupe primordial (de 50 à 200 personnes), on constate une variété infinie de types de relations, en fonction des personnalités et des situations sociales dans lesquelles les individus sont plongés. Les animosités sont fréquentes, comme les conflits d'intérêt, d'autant plus intenses que les relations sont de grande proximité. Ces conflits sont générés quand un des membres ne remplit pas ses obligations, ou quand un membre se sent offensé. La réputation au sein du groupe restreint est une question de survie. L'exclusion symbolique peut être sans appel. La confiance est forte entre les membres et l'entreprise familiale est le plus souvent organisée à partir de ce réseau. Estime et honte structurent ce groupe social. Une telle ambivalence développe des valeurs propres à ce groupe : fierté, orgueil, capacité à se fixer des défis devant le groupe, courage, respect de la parole donnée... ; mais aussi une méfiance a priori envers ce qui est extérieur.

LES CONNEXIONS : LES "GUANGXI"

Chaque membre de ce groupe primordial est de fait inséré dans d'autres groupes, notamment par le mariages, le sien et celui de ses frères et soeurs. Mais aussi par le réseau amical et professionnel. Donc, un

membre du groupe primordial peut demander à un autre membre de le faire profiter de son réseau étendu.

Cela passe toujours par une personnalisation, avec un rôle d'intermédiaire qui consiste à mettre en relation, mais aussi à se porter garant de la valeur, de l'honnêteté, voire des dettes de la personne présentée. L'intérêt est quasiment toujours présent dans ces échanges.

Cette fonction de guangxi - que l'on peut traduire par "mise en relation personnelle dans un réseau" - devient le passage obligé pour faire confiance, et cela dans tous les domaines de la vie7.

UN SENTIMENT D'APPARTENANCE EXCLUSIF

En dehors de ces situations, on peut dire que les Wenzhous se sentent peu liés aux autres Wenzhous, encore moins aux autres Chinois ; quant à leurs liens avec la société française, ils sont pour la première génération limités au strict nécessaire. Quand on parle de communautarisme, il faudrait plutôt dire : "un système compact de relations structurées par des devoirs, des dons et des obligations, ainsi que par le culte des ancêtres et une mémoire commune entretenue par les liens de proximité au sein du village" ; "une capacité, avec l'aide d'intermédiaires du groupe primordial, d'accéder à d'autres réseaux en toute confiance".

Pratiquement tous les groupes migrants en exil renforcent leurs liens communautaires. La caractéristique des Wenzhous est qu'ils sont autosuffisants pour vivre dans la société française, même sur plusieurs générations8.

Qu'en est-il alors du sentiment d'appartenance des Wenzhous à notre société ?

On l'a vu, le fort sentiment d'appartenance entraîne des contraintes importantes et fréquentes, mais aussi des possibilités d'élargir le réseau social et donc de combler les handicaps (linguistiques, professionnels...) inhérents aux migrants.

En dehors de ce groupe primordial, on constate que les relations restent froides, distantes, sans réelle volonté d'élargir le cercle amical. Ces liens minimalistes sont marqués par l'intérêt économique. La réputation paraît secondaire en dehors du groupe primordial, encore bien davantage dans la société française. Ce qui n'est pas sans poser des problèmes engendrés notamment par cette inappétence à comprendre notre société, nos coutumes et nos lois.

Les Wenzhous visent surtout à se libérer des dépendances extérieures (l'État chinois, leurs concitoyens, les Français...). Un des moyens est de rester soudé dans un groupe compact dans lequel la dépendance s'avère extrêmement forte. Créer une entreprise avec l'aide et au sein du groupe primordial constitue un moyen de prolonger les solidarités et la communauté de destin.

Avantage qui permet à chacun de profiter durant toute sa vie (même dans l'au-delà, avec le culte des ancêtres) d'une énergie démultipliée et d'opportunités de contacts transnationaux dans un cadre de confiance absolu. À tout cela s'ajoute un maillage affectif resserré par un sentiment d'appartenance puissant et prééminent.

UN PROCESSUS D'INTEGRATION QUI DEPEND AUSSI DE LA SOCIETE D'ACCUEIL

Des modifications de cette structure de base se font jour et se perçoivent dans les représentations comme dans le réel. Elles sont portées par les transformations sociohistoriques de la Chine : fin du système communiste, entrée dans le capitalisme, politique de planning familial avec l'enfant unique, désagrégation des solidarités dans les entreprises d'État, transformation urbaine brutale... Cette mutation est d'autre part amplifiée par la migration et les changements qu'elle entraîne : séparation des familles, conditions de vie et d'éducation des enfants, confrontation à l'individualisme occidental... L'émergence du "sujet" individuel et autonome par rapport à la structure normative familiale géodialectale constitue un processus qui s'étale sur au moins trois générations. Il est conditionné par l'acquisition d'un capital linguistique, culturel, social, économique que facilite l'école républicaine. Mais la "performance" du modèle - en Chine comme en diaspora - sur le plan de l'élévation du statut social et du niveau de vie rend tenace l'attraction à l'assujettissement aux normes traditionnelles, même pour des enfants nés en France.

On peut dire que l'identité chinoise wenzhou9 est d'autant moins soluble dans d'autres identités qu'elle se structure au quotidien par un système de relations dans lequel les individus sont fortement imbriqués. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas adaptation, assimilation, création d'une culture syncrétique avec la société d'accueil, mais signifie que ces phénomènes sont plus longs, moins visibles de l'extérieur et nécessitent des lieux et des individus qui jouent le rôle de "sas", de "médiateur", de guangxi.

Pour nuancer ces affirmations et insister sur le fait que le système français d'accueil des étrangers peut avoir un rôle plus ou moins favorable au processus d'intégration, l'étude de la diaspora chinoise dans plus de cent cinquante pays souligne que le type de rapport de ces migrants à la société d'accueil semble dépendre tout autant des contraintes sociales et législatives du pays d'accueil que d'un quelconque système chinois, marqué par son adaptabilité et le pragmatisme de ses acteurs10.

DES PARCOURS DIVERSIFIES : DEUX TYPES DE FAMILLE

Maintenant que nous avons une vision du système dans lequel les jeunes du Wenzhou sont insérés, voyons les modes et les moyens par lesquels enfants et adolescents s'adaptent, se socialisent, pour enfin s'intégrer dans la communauté éducative.

Tout d'abord, dissocions les enfants de deux types de familles bien distinctes quant aux difficultés posées à l'école :

  • d'une part, les familles qui se sont créées en France, pays où les enfants sont nés ou arrivés à un très jeune âge ;
  • d'autre part, celles qui migrent en ayant déjà des enfants ou qui ont eu un parcours les conduisant à se séparer plus ou moins longtemps d'avec leurs enfants restés en Chine, ce qui n'est pas rare.

Une majorité de familles wenzhou se constituent en France. Les migrants arrivent pour une grande part avant 25 ans, se marient et procréent dans les premières années de leur séjour. Le plus souvent sans papiers, ils donnent des prénoms français à leurs enfants puis les scolarisent. Ces derniers serviront de "passeport" aux adultes pour sortir de la clandestinité et s'insérer dans la société française. Les enfants, apparemment, ne posent pas de problèmes particuliers dès la régularisation de leurs parents. Ils suivent un cursus scolaire normal, s'ébattent joyeusement dans les cours de récréation de nos maternelles et jonglent avec aisance entre français, mandarin et dialecte wenzhou.

Mais il arrive souvent que le parcours migratoire sépare les familles. Les parents viennent d'abord en éclaireurs et font ensuite venir leur famille. Le contraire se vérifie : dès 15 ans, certains adolescents affrontent seuls les périples et les difficultés de la migration dans un pays inconnu. Il arrive aussi que certains enfants nés en France retournent plusieurs années au pays pour être éduqués11 par les grands-parents, le temps que la situation économique de leur famille s'améliore en France. D'autres séjournent dans plusieurs pays avant leur destination finale, notamment en Italie, en Espagne ou aux Pays-Bas, pays dans lesquels il leur arrive d'être scolarisés.

Si les parcours peuvent être fort divers, parfois chaotiques, quel bilan peut-on tirer concernant l'intégration scolaire des jeunes Wenzhous en France ?

Nous pouvons déduire de nos observations et de diverses enquêtes le constat suivant : pour les enfants chinois nés en France, ou ayant suivi la totalité de leur scolarité sur le territoire national, le processus d'articulation entre d'une part leur appartenance communautaire et d'autre part leur insertion dans une communauté éducative (souvent la seule instance représentative de l'identité française) s'effectue sans blessures pour le grand nombre.

Une première socialisation dans la culture d'origine (souvent avec les grands-parents) semble constituer un atout pour l'adaptation à l'école. Les enfants acquièrent des notions comme l'altérité, le respect, le sens du devoir et de l'effort...

Dès la nouvelle langue maîtrisée (ainsi que le système de pensée afférent), ils passent d'une identité à l'autre, en fonction des situations sociales dans lesquelles ils sont impliqués selon le principe de coupure mis au jour par R. Bastide12. C'est le cas de la majorité des enfants nés en France ou arrivés relativement jeunes, qui n'ont pas subi de séparation d'avec leurs parents et qui ont été élevés dans un milieu essentiellement chinois avant d'aller à l'école française. Ce sont ces enfants que les enseignants encensent. Ils composent la majorité de la population reçue quotidiennement à l'association Hui Ji pour l'aide aux devoirs et la médiation école-famille. Même si apparaissent des symptômes courants dans la société occidentale et qui se développent à grande vitesse en Chine avec la politique de l'enfant unique : hyperactivité, obésité, addiction aux jeux vidéo...

Toutefois, ce tableau presque idyllique ne doit pas dissimuler les sérieuses difficultés d'autres enfants et adolescents durant leur scolarisation, ceux généralement issus des familles fragilisées par le parcours d'exil, et les ruptures qui en découlent. Ces enfants en souffrance se situent à une phase délicate de la migration de leurs parents, le plus souvent encore sans papiers, travaillant sans relâche et n'ayant donc que très peu de temps à leur consacrer. Est caractéristique le cas des adolescents qui ont vécu en Chine et qui rejoignent tardivement leurs parents. Ils les "redécouvrent" et se heurtent à une société absolument inédite à laquelle ils doivent s'intégrer en peu de temps. Regroupés dans des classes d'accueil, ils forment des clans face auxquels les professeurs sont souvent dépassés. Ces derniers doivent alors affronter des comportements de fuite, voire de rejet de la communauté éducative et de ses représentants et aussi, de plus en plus, de leurs parents, avec lesquels ils communiquent peu.

Au sein de l'association Hui Ji, nous accompagnons ces cas délicats par un travail de médiation entre la famille et l'école. Une fois la famille consciente des problèmes et en confiance, les progrès peuvent être rapides13.

EN CONCLUSION

La communauté éducative fonctionne bel et bien comme un sas pour l'intégration des jeunes migrants wenzhous dans la communauté nationale française. Une bonne scolarisation en est la clé ; elle passe par trois acteurs essentiels :

  • la communauté éducative elle-même, qui aura à coeur de comprendre et d'intégrer les forts liens communautaires indispensables au bon équilibre psychosocial des enfants et des adolescents ;
  • les familles ,qui, mises en confiance et valorisées, pourront s'ouvrir et engager un dialogue suivi avec les enseignants ;
  • les intermédiaires, prioritairement habilités à établir ce lien de confiance,, ainsi qu'une indispensable passerelle culturelle et linguistique, soit les guangxi dont nous avons souligné l'importance traditionnelle, soit tout autre intermédiaire adulte, membre d'une association ou membre déjà acculturé au sein de la famille elle-même14.

Si ces acteurs tissent entre eux un réseau de confiance, de partenariat et de coresponsabilité, les jeunes Wenzhous pourront s'intégrer harmonieusement grâce à l'école dans la communauté nationale. Ils deviendront les vecteurs de l'intégration de leurs parents et, par capillarité, des autres adultes de la communauté chinoise vivant en France.

Richard Beraha pilote actuellement un projet de recherche-action participative en anthropologie sociale, sous la direction de Michel Wieviorka (Cadis, EHESS, CNRS), présélectionné par la région Île-de-France pour un partenariat institution-citoyens pour la recherche et l'innovation (PICRI). Ancien chef d'entreprise dans le secteur du conseil, il connaît bien également les cultures afro-brésiliennes de Salvador de Bahia. Cette association a été créée en 2003 par Liwen Dong et un groupe de jeunes Chinois originaires du Wenzhou. Cofinancé par le public, Hui Ji propose des actions de formation linguistique, de médiation et d'intégration dans les domaines administratif, sanitaire, scolaire et professionnel.

Références bibliographiques

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  • COLLECTIF, 2004, "Sujet, moi, personne", Cahiers du centre Marcel-Granet, orientalisme et sciences humaines, Paris, PUF.
  • CUCHE D., 1994, "Le concept de "principe de coupure" et son évolution dans la pensée de Roger Bastide" in P. Laburthe-Tolra (dir.), Roger Bastide ou le Réjouissement de l'abîme, Paris, L'Harmattan.
  • GUERASSIMOFF É. (dir.), 2005, Migrations internationales. Mobilités et Développement, Paris, L'Harmattan.
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  • ROULLEAU-BERGER L., 2007, Nouvelles Migrations chinoises, Toulouse, Presses universitaires du Mirail.
  • THORAVAL J., 2007, La Chine et la Démocratie, Paris, Fayard.
  • YUN G. et POISSON V., 2005, Le Trafic et l'Exploitation des immigrants chinois de France, rapport, Genève, Bureau international du travail.

(1) Archives diplomatiques, série "Asie 1918-1929", sous-série "Affaires communes", n° 47, cité par V. Poisson, 2005. À propos des Chinois de Paris depuis le début du siècle (présence urbaine et activités économiques), lire P. Blanchard et É. Deroo, 2004, p. 94-109.

(2) Selon G. Yun et V. Poisson, 2005 : "L'évaluation de Ma Mung se situe entre 170 000 et 200 000 Chinois hors clandestins en France. Les données recueillies par l'ambassade de Chine en France donnent 300 000 Chinois, parmi lesquels 100 000 titulaires d'un passeport chinois et 200 000 de nationalité française (dont ceux d'Asie du Sud-Est). Zhang Zhicheng (spécialiste des Chinois d'outre-mer) en dénombrait 100 000 en 1998. Selon le ministère de l'Intérieur, les ressortissants du Wenzhou représentent entre 60 000 et 100 000 personnes, dont environ un tiers en situation irrégulière. Une évaluation raisonnable (en 2007) donnerait environ 180 000 originaires du Zhejiang en comptabilisant les résidents naturalisés, les détenteurs de carte de séjour de courte ou de longue durée, les demandeurs d'asiles, les sans-papiers qui ont déposé un dossier à la préfecture, les étudiants, les hommes d'affaires, les touristes et bien sûr les clandestins."

(3) J. Thoraval, 2007, s'interroge sur la façon dont les intellectuels chinois ont traduit le concept de "Moi" (de "sujet"). L. Qichao utilise le terme bouddhiste "moi véritable" (zhenwo), traduit de l'oeuvre de Kant. Il écrit : "tous les êtres sensibles participent d'un même corps (ti, i.e. d'une même réalité fondamentale), sans plus posséder le moindre caractère distinct. C'est ce que Kant ne parvient pas à voir. Il semble croire que chaque homme a son propre moi véritable, qui n'appartient pas aussi au moi véritable de tous les autres." Une remarque unanime d'un groupe de Wenzhous à propos des Français : "Vous aimez trop la liberté individuelle et vous vous occupez mieux de vos chiens que de vos parents et proches." Voir aussi Collectif, 2004.

(4) Selon une étude généalogique effectuée en 2007 par moi-même, sur quatre générations dans une famille de 60 individus dont 65 % des membres des deux dernières générations vivaient en Europe, les deux époux étaient tous originaires de villages voisins, même quand ils se sont connus et mariés en Europe.

(5) E. Ma Mung, 2000 ; F. N. Pieke, 1992, p. 33-50.

(6) L'holisme de L. Dumont - il considère la société comme une entité propre englobant les individus et les déterminant en grande part, comme dans les castes indiennes qu'il a étudiées - s'oppose à l'individualisme méthodologique, à la sociologie du "sujet". L'étude de la seconde et de la troisième génération permet de saisir sur une vingtaine d'années les processus psychosociologiques du passage d'une société holiste à une société de l'individu, inévitable dans l'inclusion des individus dans la société française.

(7) Les permanents et bénévoles de l'association Hui Ji, qui voit passer tous les ans 4 000 à 5 000 migrants et compte 500 adhérents à jour de leur cotisation, jouent essentiellement un rôle de guangxi, médiateurs entre les administrations, la société française et les familles d'origine chinoise.

(8) Le Zhejiang, qui a eu un taux de croissance moyen de 12 % ces quinze dernières années, est leader en Chine en nombres d'entreprises privées. Le flux d'argent entre la Chine et la France apparaît équilibré sur une longue période. Les familles en Chine investissent de plus en plus en France, ce qui est une stratégie de la région, proche de celle de la France avec la Chine, si ce n'est que les PME sont majoritaires.

(9) Pour les migrations plus individuelles d'autres régions de Chine, notamment en ce qui concerne les individus diplômés, en particulier les femmes, l'occidentalisation ou en tout cas les métissages s'effectuent plus rapidement et les parcours professionnels sont plus diversifiés, comme le montre L. Roulleau-Berger, 2007.

(10) Lire M. Guillon et E. Ma Mung, 1992 ; É. Guerassimoff (dir.), 2005 ; L. Pan (dir.), 2000.

(11) En Chine, les enfants ont pour la plupart effectué leur primaire et leur collège (équivalent de notre troisième). Ils sont alphabétisés en mandarin, langue que ne parlent pas toujours parfaitement leurs parents.

(12) R. Bastide, 1993 [1955], p. 75-83 ; P. Bonte et M. Izard, 1992 ; D. Cuche, 1994 : "Ce n'est pas l'individu qui est divisé en deux, qui est déchiré. C'est l'homme qui découpe la réalité entre plusieurs compartiments étanches dans lesquels il a des participations différentes." Bastide propose une différence entre l'acculturation matérielle (croyance, représentation, psychique, etc.) et l'acculturation formelle (les formes inconscientes du psychisme). Il peut même y avoir des coupures au niveau des formes psychiques : l'intelligence peut être de type occidental alors que l'affectivité reste "indigène", ou inversement.

(13) Quatre cas sur l'année scolaire 2006-2007 : notre mission consiste à mettre en place un contexte propice à la compréhension, à la confiance, à la vision globale, au dialogue, à la réciprocité, à la valorisation et à l'exercice de l'autorité.

(14) On peut signaler l'excellent travail de médiation sociale effectué par l'association Pierre-Ducerf, à Paris.

Diversité, n°150, page 171 (12/2008)

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