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Diversité

I. Identités particulières et liens communs

Le sport, entre communauté et communautarisme

William GASPARINI, sociologue, chercheur dans l'équipe de recherche en sciences du sport de l'université Marc-Bloch, Strasbourg II

Assiste-t-on à une montée des communautarismes dans le monde sportif ? Comment se construit la visibilité publique de ce fait ? Pourquoi le communautarisme sportif prend-il le statut de question d'actualité alors qu'il a toujours existé ?

L'augmentation du nombre des clubs communautaires à caractère "ethnique" tout comme l'emprise de certaines communautés religieuses sur la pratique sportive des jeunes sont des phénomènes que les sociologues peinent à décrire objectivement, non seulement par manque de données fiables mais aussi parce l'idéologie sportive a longtemps masqué cette réalité.

La tradition sportive humaniste de type coubertinien présente en effet le sport de compétition comme un espace de rencontre d'athlètes provenant d'horizons différents (géographique, culturel, religieux et social) qui se mesurent physiquement dans un cadre réglementaire, institutionnel et éthique partagé, formant ainsi une "communauté sportive". Ainsi, dans le sport, chacun laisserait au vestiaire son appartenance et son particularisme et se présenterait dans le stade ou le gymnase sous les traits du sportif neutre. Malgré la mise en avant de ces principes laïques, on remarque que le sport a aussi été de tout temps le lieu d'affirmations identitaires et communautaires spécifiques : identité nationale, de classe sociale, de genre, ethnique, religieuse. On s'aperçoit dès lors que, tout au long du XXe siècle, le sport moderne a été instrumentalisé par des groupes pour répondre à leurs intérêts propres et se distinguer des autres groupes sociaux. Ainsi en est-il du catholicisme qui a développé en France des conceptions et des organisations sportives de grande envergure. Ces affirmations tendent évidemment à s'atténuer avec l'avènement des États-nations, la fonction d'intégration de l'école républicaine et la laïcisation de la société, processus qui se différencient d'ailleurs selon les pays d'Europe.

En France, le sport (domaine de compétence de l'État) est censé contribuer à l'intégration dans l'unité (la communauté nationale) et non dans la diversité (les communautés de type ethnique ou religieuse, par exemple). Quelle est la réalité de ces principes républicains dans le domaine du sport et quels écarts ou paradoxes peut-on relever dans leur application ? Le communautarisme sportif renvoie à une réalité (historique et actuelle) mais relève aussi d'une construction politique et médiatique. Relayée dans le débat social, cette notion devient progressivement une catégorie qui transforme un fait historique et sociologique en une question politique.

LA FABRICATION DE LA COMMUNAUTE SPORTIVE

L'émergence du sport à la fin du XVIIIe siècle accompagne la modernisation capitaliste des sociétés occidentales. C'est tout d'abord une vaste entreprise de civilisation, de nationalisation, de pacification qui s'y joue, tout comme au sein des écoles de la République. Le procès d'euphémisation des moeurs étudié par Norbert Elias en 1969 témoigne d'une puissante assimilation ; la "fin des terroirs" révèle une normalisation nationale - la France une et indivisible - au détriment des langues, jeux et plus globalement cultures régionales.

Successivement ou simultanément, depuis plus d'un siècle, l'école, les Églises, les partis politiques, les mouvements de jeunesse et d'éducation populaire, le mouvement sportif, l'État ont organisé le sport à destination des jeunes prioritairement et en fonction de projets plus ou moins explicites (sportif, éducatif, politique, laïque ou religieux). Coexistent ainsi aujourd'hui des formes associatives variées apparues en des temps distincts - clubs laïques, affinitaires, à caractère religieux ou ethnique - qui témoignent des différentes façons de penser le regroupement sportif, le lien social et la communauté nationale. Conçue comme la "vraie" communauté de sportifs, l'association sportive (qu'elle soit une union d'association, comme la fédération sportive, ou un club local) formalise un type de sociabilité spécifique entre pairs basé sur le partage de valeurs sportives et une sphère de médiation entre l'individu et la société. En privilégiant le modèle sportif fédéral, l'associativité sportive se transforme et se laïcise tout au long du XXe siècle. En formant un mouvement sportif autonome aux enjeux strictement sportifs, elle passe progressivement de l'idée de communauté humaine regroupée sur des critères sociaux ou religieux à celle d'une communauté sportive neutre et apolitique privilégiant la norme sportive et la prescription. L'appartenance à la communauté devient plus objective, dans le sens où elle oblige à adhérer à un projet - celui de la fédération d'affiliation - qui s'est constitué ou se constitue en dehors du groupe local. L'institution sportive vise à mettre en place des dispositifs et des règles pour organiser le jeu sportif et pouvoir comparer les performances. Cela suppose de pratiquer de la même manière, dans le même espace, selon les mêmes règles. La comparaison entre les performances est assurée grâce à la standardisation des épreuves et des équipements sportifs, par l'intermédiaire des textes réglementaires et par le biais d'organisations fédérales ayant compétence à un niveau national puis international. L'autonomisation progressive de la communauté sportive s'accompagne d'un processus de rationalisation destiné, selon les termes de Max Weber (1971), à assurer la prévisibilité et la calculabilité par-delà les différences et les particularismes. Au-delà des spécificités propres aux différents sports, le mouvement sportif associatif développe des valeurs communes héritées du XIXe siècle : croyance dans le progrès (par la compétition), séparation entre le droit de l'État et le droit des acteurs privés et refus pour les sportifs d'être des acteurs économiques (amateurisme).

Cette communauté d'objectifs (la compétition), d'organisation (l'association sportive), de culture (celle du corps performant), d'idéologies (l'universalité, la neutralité politique et religieuse...) a rassemblé jusque dans les années 1980 le monde sportif dans un mouvement apparemment uni. Depuis, avec l'avènement de nouveaux sports (de glisse, alternatifs, de rue) et de nouvelles revendications identitaires, on assiste à un éclatement de la communauté sportive et à une diversification des logiques de pratique.

L'INTEGRATION DANS LA COMMUNAUTE SPORTIVE

En France, la tradition d'intégration républicaine, qui ne reconnaît pas les communautés particulières dans l'espace public, a longtemps prévalu, y compris chez les sociologues français. Appliquée au sport, cette conception conduit à considérer la communauté sportive comme une institution visant à transformer les individus (appartenant à une communauté humaine particulière) en sportifs partageant les valeurs et les buts d'une communauté sportive plus large. L'intégration par le sport désigne ainsi le fait d'entrer ou de faire entrer un individu dans un ensemble cohérent (le club, la fédération, le système sportif) en tant que partie intégrante (Gasparini, 2005, p. 243-260). Mot clé de la sociologie durkheimienne puis du fonctionnalisme systémique, le terme d'intégration est d'abord une propriété du système social et nous renvoie à une théorie générale des systèmes sociaux. Parmi les différentes fonctions que posséderait intrinsèquement chaque système, la fonction d'intégration veille à l'harmonie des différents éléments d'un système ainsi qu'à l'engagement et à la loyauté des membres qui le composent. À la différence de l'assimilation (où l'on se fond dans l'unité), l'individu intégré ne perd pas totalement son identité propre (sa mémoire, ses coutumes, ses traditions, sa langue d'origine), mais celle-ci se modifie au contact des éléments constitutifs du système (autres individus, école, services publics, associations sportives...). L'une des missions de l'école, premier lieu d'intégration sociale, est bien de permettre d'échapper à notre communauté (et à la voie que tracerait pour nous le hasard de notre naissance) et d'intégrer une communauté de valeurs plus large (nationale). En ce sens, le travail d'intégration est effectivement une souffrance personnelle, car il se mène dans l'exigence de la mise à distance de préjugés et de traditions. L'intégration des migrants résulte alors d'un compromis entre leur culture d'origine (qui va progressivement perdre relativement de son efficacité dans le nouvel environnement français) et la nouvelle culture du pays d'accueil. Une nouvelle identité (enrichie) émerge alors, à la croisée de deux cultures.

Ce point de vue rejoint la position officielle du Haut Conseil à l'Intégration qui affirme que la conception française de l'intégration obéit à une logique d'égalité, et non à une logique de minorités. Selon cette première perspective, l'intégration par le sport indique le processus par lequel un individu (notamment un jeune) intègre une communauté territoriale (pays, région, ville, quartier...) en participant aux activités sociales (notamment le sport associatif) reconnues par cette communauté. Il est à rappeler enfin que l'intégration par le sport ne date pas des années 1980 puisque, tout au long du XXe siècle, en intégrant des immigrés, la France (pays d'Europe qui a connu les plus grands mouvements d'immigration) a aussi intégré des sportifs issus de l'immigration. D'ailleurs, le football sert souvent de baromètre des grands courants d'immigration en France - italien, espagnol, portugais, arménien, africain, maghrébin... (S. Beaud et G. Noiriel, 1990).

On le voit, le processus d'intégration aboutit à créer des groupes, dont les uns se conforment à la logique de la "communauté" et les autres à la logique de la "société" au sens de Tönnies (1977 [1887]) et Weber (1971). Dans le sport, ces communautés regroupent des individus qui partagent un sentiment vécu d'appartenance, pour des raisons traditionnelles, affectives ou émotionnelles, sexuelles, nationales ou ethniques.

UNE COMMUNAUTE SPORTIVE MASCULINE ?

Historiquement, les femmes ont toujours été physiquement et rituellement exclues de la communauté sportive (par exemple à l'occasion des jeux Olympiques1). Longtemps univers "homosexué", le sport de compétition se présente comme le territoire d'élection de la masculinité conquérante : malgré une augmentation des effectifs de pratiquantes sportives, le sexe fort y règne, quasiment par nature et tradition. Ainsi, la pratique féminine licenciée reste nettement en retrait par rapport à celle des hommes, puisque les deux tiers des licenciés sont des hommes2. Plus l'activité sportive prend une forme institutionnalisée et compétitive, moins elle compte de femmes. On s'aperçoit ainsi que le sport féminin diffère encore sensiblement du sport masculin, qu'il s'agisse des disciplines choisies, de l'intensité des activités au cours de la vie, des lieux de pratique ou encore de l'engagement dans la compétition3.

Par ailleurs, c'est dans les milieux sociaux les moins favorisés que les jeunes font le moins de sport en club, le phénomène étant particulièrement marqué chez les filles (Muller, 2003). Depuis le début des années 1990, on s'aperçoit aussi que les projets d'insertion ou de prévention par le sport dans les quartiers "difficiles" sont très massivement masculins (Salva, 1999), y compris quand ils sont ouverts aux filles et aux garçons. La prise de conscience de cette situation fait apparaître de plus en plus des projets qui prennent en compte cette discrimination et s'inscrivent dans la lutte globale pour l'égalité des sexes. C'est quelquefois au nom de cette lutte contre la discrimination sexuée que se sont mis en place des projets à destination des jeunes femmes musulmanes, aujourd'hui contestés pour le risque de communautarisation et d'enfermement dont ils sont en même temps porteurs.

Enfin, ces inégalités sexuelles s'accentuent à mesure que l'on grimpe dans la hiérarchie interne de la communauté sportive (Gasparini, 2007). À l'heure de la parité en politique, seuls 2 % des postes de responsabilité reviennent à des femmes dans les hautes instances sportives (CIO, fédérations internationales et fédérations nationales). Pourtant, la deuxième Conférence mondiale sur les femmes et le sport s'est prononcée en 2000 pour une représentation minimum de 10 % de femmes dans les instances dirigeantes des organismes sportifs nationaux et internationaux, puis 20 % en 2005. Une enquête nationale menée auprès de 233 organisations sportives met en évidence des processus de répartition sexuée des postes de dirigeants, car les hommes accédent en majorité aux fonctions les plus hautes dans l'organisation. Sur 153 présidents (bénévoles élus), seuls 5 % sont des femmes. Par ailleurs, 12 % des vice-présidents (sur un total de 450 personnes), 20 % des secrétaires généraux (sur un total de 153) et 12 % des trésoriers (sur un total de 154) sont des femmes.

COMMUNAUTE OUVERTE ET COMMUNAUTE FERMEE

Depuis quelques années, la "crise" ou la "panne" du modèle d'intégration républicain et les discriminations à caractère ethnique, sexuel ou social ont conduit à faire émerger de nouvelles affirmations identitaires. Ces revendications s'inscrivent aussi dans un processus européen de reconnaissance et de légitimation des minorités. Le sport est évidemment touché par ce phénomène : différents dans leur forme et leur revendication, le développement du mouvement sportif homosexuel ou la montée de certaines formes de communautarisme dans le sport traduisent un souci différentialiste, selon le modèle anglo-saxon du multiculturalisme.

Dans le sport comme dans d'autres domaines, le communautarisme est la revendication de droits spécifiques pour un ensemble de personnes rassemblées par des critères religieux, ethniques, sexuels... Le communautarisme apparaît quand il y a une organisation politique et que des leaders (que l'on peut qualifier d'"entrepreneurs identitaires") demandent que soit reconnue leur spécificité, par une loi ou une forme de discrimination positive par exemple. Il émerge aussi lorsque le modèle de la jeunesse sportive entre en crise, crise consécutive à la perte de centralité des institutions sportives et à l'épuisement du "programme institutionnel" du sport. Émergent ainsi de nouvelles zones sportives marquées par l'entre-soi communautaire, des revendications issues d'un multiculturalisme sportif porté par des micro-communautés avides de reconnaissance.

Malgré certains discours alarmistes, il n'y a pas tant de communautarisme dans le monde sportif, ni dans la société française, car il ne faut pas confondre communautés et communautarisme : ce dernier implique bien une fermeture du groupe qui impose à ses membres une identité fermée, repliée sur elle-même. Le communautarisme identitaire, comme repli identitaire/communautaire (Français, Breton, musulman, catholique...), considère la communauté comme plus importante que l'individu, qui doit se conformer à la première.

Le communautarisme identitaire est un mouvement de pensée qui s'est développé dans les années 1970-1980 dans le monde anglo-saxon. Il fait de la communauté (ethnique, religieuse, culturelle, sociale, politique, mystique) une valeur aussi importante, sinon plus, que celles, "universelles", de liberté, d'égalité. Il se pose aussi en réaction au libéralisme et à l'individualisme. De nombreux exemples nous montrent que le sport peut devenir un enjeu communautaire, entre nations mais aussi entre communautés à l'intérieur d'un même pays.

La communauté sportive peut ainsi être considérée de deux manières :

  • Premièrement, selon une perspective laïque et "ouverte" renvoyant à la communauté des citoyens se regroupant dans le but de faire de la compétition sportive sans distinction de race, de sexe ou de condition sociale. Faire partie de la communauté sportive désignerait donc à la fois une appartenance et une organisation plus ou moins structurée. Cette conception officielle du mouvement sportif renvoie à notre tradition républicaine laïque où les individus laissent chacun au vestiaire de la "communauté des citoyens" leurs origines, appartenances, croyances et particularismes. À l'épreuve de la réalité, cette vision idéale de la communauté sportive n'est pas toujours atteinte si l'on regarde les discriminations dans l'accès à certains sports, le racisme dans les stades de football ou encore les inégalités sexuelles dans la pratique sportive et dans l'accès aux responsabilités sportives4.
  • Deuxièmement, selon une perspective plus restrictive de la communauté, conçue comme le regroupement selon des affinités ethniques, de genre, professionnelles, religieuses.

Selon certains auteurs, ces solidarités communautaires tendraient à s'affirmer progressivement face aux recompositions du cadre national et seraient le seul moyen d'atténuer les discriminations. L'une des dérives est évidemment le "repli communautaire", c'est-à-dire la formation de réseaux sportifs réservés à des minorités qui enferment les individus dans leur communauté. Le sport peut intégrer des migrants en favorisant d'une part le développement de réseaux sportifs à base ethnique qui permettraient aux "minorités" de créer du lien social à travers le "sport entre-soi" et, d'autre part, en développant des projets transethniques permettant la rencontre entre différentes cultures.

En France, les associations organisées par nationalités (les fédérations turques par exemple) ou par territoire identitaire (ressortissants kurdes ou de la vallée du fleuve Sénégal, par exemple), que les pouvoirs publics qualifient parfois de "communautaires", prennent en charge les attentes et les besoins de leurs compatriotes lorsqu'ils arrivent en France. Si l'on prend l'exemple de l'immigration algérienne, se développe, dès la fin de la guerre d'Algérie, tout un réseau associatif piloté par le gouvernement algérien et destiné à contrôler idéologiquement les populations algériennes qui ont émigré en France. Le sport, et notamment le football pour les garçons, y joue un rôle particulier de préservation de la communauté algérienne et de lutte symbolique contre les politiques d'intégration menées par les pouvoirs publics français.

En consacrant un important volet de son action au sport, l'Amicale des Algériens en Europe (structure militante contrôlée par le parti du FLN) s'est efforcée de contrecarrer la politique d'intégration des jeunes immigrés algériens dans la société française en construisant un sentiment national algérien à l'aide du sport.

Les associations organisées par nationalités ont connu un essor principal après la législation de 1981 octroyant la liberté d'association pour les ressortissants étrangers. Au cours des années 1980, tandis que les associations consulaires ont eu plutôt tendance à décliner (par exemple les amicales algériennes), certaines associations "communautaires" conservent aujourd'hui leur dynamisme, notamment parmi les immigrations les plus récentes. C'est le cas des immigrés turcs, notamment en Alsace5.

L'EFFET DES POLITIQUES EUROPEENNES

Le repli communautaire dans le sport peut aussi s'expliquer par les discriminations dans l'accès aux loisirs dont sont victimes de nombreux immigrants ou Français issus de l'immigration. Pour lutter contre ces discriminations mais aussi contre le racisme dans le sport, des politiques publiques se mettent progressivement en place à partir des années 1990, impulsées notamment par les instances européennes, qui visent à considérer certains groupes issus de l'immigration comme des "minorités". À cela s'ajoute la diffusion progressive des conceptions anglo-saxonnes dans le débat sur l'intégration en Europe. La diffusion de ces schèmes de pensée a pour effet, sinon pour fonction, de remodeler les rapports sociaux et les pratiques culturelles des sociétés avancées conformément au modèle nord-américain, fondé sur la paupérisation de l'État et la fragmentation de la société. En légitimant progressivement une "citoyenneté différenciée" et des "revendications de groupe", les politiques européennes contribuent à la fragmentation des États sociaux en assignant une place spécifique à certaines populations considérées comme "minoritaires" dans l'espace social (cf. Charte européenne des langues régionales ou minoritaires). De la même manière, les organisations internationales (souvent influencées par les conceptions anglo-saxonnes de la société) sont des acteurs puissants du pluralisme culturel dans le monde. À travers toute une série de déclarations et de conventions qui codifient les droits des "minorités" nationales, religieuses ou ethniques, l'Organisation des Nations unies (ONU) pousse les États à reconnaître et à promouvoir les conditions nécessaires au développement des minorités ethno-culturelles.

Sous couvert de lutte contre les discriminations, on assiste alors progressivement à la transformation des populations immigrées en minorités ethniques.

DES GROUPEMENTS SPORTIFS A CARACTERE COMMUNAUTAIRE : L'EXEMPLE DU FOOTBALL EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE

En référence à Max Weber, nous considérerons un groupe communautaire comme un groupe humain, non fondé sur la parenté, nourrissant une croyance subjective dans une communauté d'origine, à partir des similitudes de moeurs et de souvenirs (Weber, 1971, p. 416). C'est à partir de ce postulat que nous parlerons de clubs sportifs "communautaires", c'est-à-dire des associations qui regroupent majoritairement des joueurs et des dirigeants issus d'une même région, d'un même pays ou territoire ethnique, et nourrissant une croyance subjective dans cette communauté d'origine. Le club joue ainsi un rôle d'intégration communicative pour les sportifs ayant la même origine nationale.

Observant les réactions des supporters à l'occasion de matchs de football amateurs opposant des Turcs (ou originaires de Turquie) à des "nationaux de souche", les sociologues du sport (tant en France qu'en Allemagne) observent souvent du racisme ordinaire sur les terrains et autour des stades (Gasparini, 2007, p. 78-90 ; Blecking, 2001). Les joueurs eux-mêmes avouent une certaine forme de discrimination, surtout lorsqu'ils rencontrent des équipes de petits villages. Un joueur d'origine turque de 26 ans pratiquant le football dans le club "communautaire" turc d'une ville moyenne du Bas-Rhin nous avoue : "Sur le terrain, je me suis souvent fait traiter de sale Turc." Un autre joueur du club de football des Turcs de Kehl (Land du Bade-Wurtemberg) raconte : "Les politiques nous disent que la discrimination, c'est terminé, mais ce n'est pas vrai quand on a un prénom turc ! [...] Les joueurs adverses et les arbitres nous attendent parce qu'on est turc." Un dirigeant du Türkiyemspor de Berlin (le plus connu des clubs turcs hors de Turquie) constate qu'il est souvent difficile de jouer au football en ex-Allemagne de l'Est. Selon lui, "les Allemands nous voient comme des étrangers, mais nous nous voyons comme des Allemands" !

L'étranger (ou le Français d'origine étrangère) peut devenir, à travers le sport, la "figure" de celui qui n'a pas les qualités attendues de l'homo nationalis, qui est différent sur le plan culturel, éthique, religieux. Associée au fort sentiment identitaire des migrants turcs, cette discrimination sportive a entraîné un phénomène de regroupement communautaire dans le sport. En Allemagne et à un degré moindre en France, on observe non seulement un grand nombre d'associations turques mais aussi une recrudescence de clubs de football faisant référence à la Turquie (dirigés par des migrants turcs et fréquentés par des pratiquants d'origine turque) ainsi que des associations cultuelles, proches des mosquées, proposant des activités sportives notamment aux filles. Alors que l'Alsace compte actuellement huit associations sportives turques, du côté allemand, on recense plus de 130 associations sportives turques dans le Land du Bade-Wurtemberg. Dans le Land de Nordrhein-Westfalen, ce sont plus de 216 associations qui font référence à la Turquie (Blecking, 2001).

À la différence de l'Allemagne, les associations sportives implantées en France sont plus rarement déclarées comme associations turques. Pourtant, si l'on prend l'exemple du football en Alsace (premier sport régional en terme d'effectifs de pratiquants), parmi les nationaux étrangers immigrés ou les Français issus de l'immigration, ce sont les migrants turcs qui comptent le plus de clubs de football regroupant des footballeurs et des dirigeants issus du même pays d'origine. Ce sport "entre-soi" se rencontre surtout dans les zones rurales.

Dans le même temps, ce constat ne signifie pas que tous les migrants turcs se retrouvent dans des associations "communautaires". Certains originaires de Turquie, appartenant généralement aux classes moyennes et supérieures, pratiquent des sports dans des clubs non communautaires, notamment dans des grandes villes. Par exemple, l'élite turque strasbourgeoise (fonctionnaires du Conseil de l'Europe, patrons, universitaires...) fréquente les mêmes clubs que l'élite économique strasbourgeoise. On passe d'un entre-soi à caractère ethnique à un entre-soi à caractère social. L'engagement sportif "communautaire" des Turcs semble ainsi davantage un effet des conditions sociales d'existence et de l'origine rurale ou urbaine que de l'ethnicité ou de la seule origine turque.

Dans le cas du sport associatif, deux systèmes de justification convergent pour expliquer le "sport entre soi" pratiqué par un certain nombre de migrants (notamment les migrants turcs). D'un côté, en Alsace-Moselle, une conception "cohabitationniste" et multiculturelle de l'intégration "à l'allemande", nous l'avons déjà dit. De l'autre, pour nombre de Turcs (nationaux ou Français d'origine turque), une volonté de préserver leur identité (familiale, traditionnelle et religieuse) dans le cadre d'associations faisant référence au pays d'origine. En outre, ces organisations de jeunesse permettent de consolider un capital social qui peut, dans certains cas, conduire à une embauche ou un stage professionnel dans des entreprises dirigées par des Turcs membres de ces organisations de loisirs.

CONCLUSION

Plus que toute autre activité sociale, le sport révèle les tensions entre deux logiques d'intégration dans la communauté nationale : celle du "creuset" (Gérard Noiriel) et celle de la diversité culturelle et de l'égalité des chances. La comparaison franco-allemande montre bien l'opposition entre les deux traitements nationaux de l'intégration. Les identités particulières ne sont pas en France, pour elles-mêmes, objet de soutien public. Du côté allemand co-habitent deux mondes culturels sportifs séparés (la communauté sportive allemande et la communauté sportive turque), mais on assiste dans le même temps à une politique d'assistance aux clubs "ethniques", de lutte contre le racisme et d'éducation multiculturelle par le sport. La réflexion sur la communauté sportive nous renvoie alors à une réflexion plus générale sur les dynamiques de cohésion de la société française. L'étude comparative nous montre aussi que, à la différence de la conception française et laïque de l'intégration républicaine, la conception multiculturaliste allemande tolère le club sportif communautaire à caractère "ethnique" en le considérant comme une forme de participation citoyenne et une première étape vers l'intégration nationale. Mais elle conduit aussi à la coexistence de communautés et de minorités ethniques sans réel espace civique commun, où l'on risque d'enfermer les individus dans leurs différences. Outre l'absence de brassage culturel, s'il se développe, le repli communautaire risque aussi de renforcer la séparation des sexes. On constate en effet, en Allemagne comme en France, une faible pratique sportive des femmes et des filles issues de l'immigration turque. Pour de nombreux migrants turcs, en tant que pratique publique, le sport est soumis à la domination des hommes qui en contrôlent souvent l'accès. À la stricte condition qu'il ait lieu dans un cadre non public, protégé des regards des autres hommes, les femmes peuvent y participer. Les demandes de plus en plus fréquentes de créneaux horaires de piscine réservés aux femmes émanant d'associations musulmanes turques ou de dispenses de natation pour des adolescentes d'origine turque montrent que la mixité sexuelle dans le sport n'existe souvent que parce que des politiques publiques interviennent pour la garantir.

Références bibliographiques

  • Beaud S. et Noiriel G., 1990, "L'immigration dans le football", XXe siècle, n° 26.
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  • GASPARINI W., 2007, "Domination masculine et division sexuelle du travail dans les organisations sportives", in J.-Y. Causer, R. Pfefferkorn et B. Woehl (dir.), Métiers, Identités professionnelles et Genre, Paris, L'Harmattan, coll. "Logiques sociales".
  • GASPARINI W., 2007, "Sport, sociabilités associatives et intégration des migrants turcs. Éléments de comparaison France-Allemagne", Revue des sciences sociales, n° 37.
  • MULLER L., 2003, "La pratique sportive des jeunes dépend avant tout de leur milieu socio-culturel", ministère des Sports, Sports Stat-Info, bulletin de statistiques et d'études, n° 03-07, novembre.
  • SALVA D. (dir.), 1999, "Femmes, sport et insertion", rapport du groupe de travail, Actes des assises nationales "Femmes et Sport", Paris, ministère de la Jeunesse et des Sports.
  • TÖNNIES F., 1977 [1887], Communauté et Société. Catégories fondamentales de la sociologie pure, Paris, Retz-CEPL.
  • WEBER M., 1971, Économie et Société, tome I, Paris, Plon.

(1) Rénovateur des jeux Olympiques, le baron Pierre de Coubertin estimait que les compétitions devaient être réservées à "l'adulte mâle individuel".

(2) Source : ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative, 2005.

(3) Par exemple, au 31 décembre 2004, 34,6 % des sportifs de haut niveau inscrits sur les listes ministérielles sont des femmes.

(4) Cf. la note 1.

(5) Première communauté étrangère en Alsace, la communauté turque (comprenant des nationaux et des naturalisés) s'investit beaucoup dans le mouvement associatif, notamment dans les clubs de football. La forte conscience identitaire des migrants turcs se traduit en effet, pour nombre d'entre eux, par ce que les chercheurs et les travailleurs sociaux désignent de plus en plus fréquemment sous l'expression de "repli communautaire", y compris dans le domaine sportif. Ce phénomène s'explique aussi par la situation particulière de l'Alsace qui est proche de la conception "cohabitationniste" et multiculturelle de l'intégration allemande, dans laquelle le club "ethnique" ne heurte pas une société ayant intégré les principes d'organisation issus du régime concordataire.

Diversité, n°150, page 77 (12/2008)

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