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Diversité

I. Identités particulières et liens communs

Communauté et lien social

Pierre BOUVIER, sociologue, directeur de recherches à l'université de Paris X-Nanterre (Laios-CNRS)

"La diversité est la richesse de toutes les nations."
Nancy. L. Green

Les enjeux actuels, en ce début de millénaire, remettent en scène un questionnement du lien social. Précédemment, dans les sociétés industrielles développées, penseurs et idéologues contribuèrent à l'instauration de rapports sociaux ordonnés et aptes à assurer des interactions positives. La diversité s'exprimait de différentes façons...

Aujourd'hui, les mutations contemporaines sont celles d'un passage de la régulation fordienne, de l'État-providence, de la sécurité et du devenir assurés ainsi que de l'inclusion sociétale vers un envers beaucoup plus problématique. Les assises institutionnelles qui précédemment donnaient du sens tant aux positionnements individuels qu'aux interactions collectives pâtissent d'une érosion de leur pertinence et, de ce fait, de leur capacité à interpeller et à répondre aux attentes sociales et existentielles. Les rapports interpersonnels ne peuvent plus s'appuyer sur des arguments et des dispositifs mis en place sur la longue durée, ou du moins s'y adossent moins facilement. Ainsi en est-il, par exemple, des idéologies s'appuyant sur les corps constitués établis autour du religieux ou du travail. Dans ces contextes, de nombreuses communautés ont prévalu pendant une très longue période.

LES ENSEMBLES RELIGIEUX

Congrégations, ordres, compagnies donnèrent à voir et à répandre, sous diverses formes, la parole, en particulier dans le contexte français, de l'Église catholique. L'idée de communauté implique la vie en commun et la soumission à une règle édictée. "[La foi] comporte nécessairement une dimension collective et des expressions sociales [...]. Toute religion donne naissance à des communautés : la foi se communique, elle se transmet, est l'objet d'une catéchèse. En outre, elle se célèbre, elle suscite une liturgie [...]. Ces communautés sont organisées, elles se dotent d'institutions." (Rémond, 1998, p. 248.)

La pertinence de ces regroupements d'hommes ou de femmes dans ce type de sociétés ne posait, a priori, pas de problème en tant qu'enveloppe organisée de rapports humains consacrés au divin, à l'intention de ce dernier et au détriment du monde profane. L'utilisation du terme "communauté" et de sa sémantique représentait une des expressions coutumières sinon officielles des temps du Moyen Âge et de l'Ancien Régime. Cependant, et de manière croissante, une remise en cause de ce type de regroupements et surtout de l'influence qu'ils exerçaient sur l'ensemble du corps social a émergé. Les Lumières en furent un vecteur, comme, de manière ambivalente, les contestations au sein même de ce système centré sur le christianisme. Luthériens, calvinistes et autres réformateurs attaquèrent, non sans un certain succès, les prérogatives que ces communautés ont pu et su instituer à leur avantage tant spirituel que matériel. Il n'en reste pas moins que la forme communautaire continue à se présenter comme une modalité plus qu'évidente sinon naturelle pour ceux qui partagent de mêmes convictions.

Concernant ces communautés à cohérence religieuse et dans le contexte de la France, une remise en cause se produit avec la question de la laïcité. Cette argumentation s'adosse sur la désunion croissante entre les représentants du clergé et l'appareil étatique. La politique de défense de la République implique, entre autres, à côté d'une reprise en main de l'armée et des ligues nationalistes, la remise en cause du statut et de la vocation des congrégations religieuses. Les lois de 1901 sur la liberté d'association incluent, dans le même temps et sous l'égide du bloc parlementaire des députés de gauche, alors majoritaire, un contrôle renforcé de celles-là. Les tensions avec le Saint-Siège ainsi qu'avec les autorités ecclésiastiques, tout comme la volonté des républicains, conduisent à l'adoption de la loi de 1905 instaurant une séparation effective entre l'Église et l'État. Cette loi trace, en particulier dans le domaine de l'éducation, une remise en cause d'une situation séculaire, celle de la prise en charge par les ordres religieux d'une part importante de l'enseignement d'un grand nombre. La volonté des pouvoirs publics est d'instaurer une séparation effective entre le domaine des convictions religieuses et les thèses de la laïcité, c'est-à-dire une neutralité de l'instruction. Celle-ci, en partie, de privée et à l'initiative des Églises, devient publique dans le sens où des interférences d'ordre eschatologiques ne doivent y interférer. La République n'en assure pas moins le libre exercice des cultes mais n'en reconnaît ni n'en subventionne aucun. Cela interpelle les formes "communautaires" de regroupements que suscite le religieux.

LES ENSEMBLES POPULATIONNELS DU TRAVAIL

Un autre domaine s'est, pendant longtemps mais de manière plus progressive que dans le cas du religieux, sinon réclamé du moins organisé sous la forme de communautés. Il s'agit du monde du travail. Ce dernier, représenté dans l'Antiquité par Quirinus, divinité romaine de la troisième fonction, désigne les modes de la production et de la reproduction de la société. Les tâches matérielles sont de son ressort.

L'érosion du féodalisme, de ses codes, de ses valeurs et le développement croissant du pouvoir monarchique accompagnent cette montée de l'économique. Le travail, et plus particulièrement celui de l'artisan, du négociant, du "bourgeois", dessine les traits du futur citoyen. C'est par leurs activités et leurs savoirs que ces nouveaux acteurs vont construire leurs légitimités sociales puis, plus tard, leurs assises culturelles, idéologiques et politiques. Alors que les privilèges du sol lient le monde rural aux propriétaires terriens, qu'ils soient nobles ou roturiers, les connaissances que le commerçant ou l'artisan ont acquises par leur expérience laborieuse, dans un contexte d'urbanisation, d'expansion et de demande de savoir-faire, permettent un début d'autonomie : "[...] partout où l'on veut vexer l'artisan, son bagage est bientôt fait, il emporte ses bras et s'en va" (Rousseau).

COMMUNAUTES ET COMPAGNONNAGES

Les conditions du labeur paysan changent peu en termes de tâche, de technique et de sujétion aux rythmes saisonniers et aux ordres dominants. Il n'en est pas de même en ce qui concerne les activités de transformation. On assiste dans les cités du Moyen Âge et de la Renaissance à des oppositions croissantes entre le peuple et les couches riches, entre les artisans et les commerçants, entre fonctions anciennes et nouvelles. Les métiers - ainsi, par exemple, des porteurs d'eau, cabaretiers, forgerons, bouchers ou "sueurs" (cordonniers) - se répartissent dans des corporations soit "libres", soit "réglées" ou "jurées". Ces titres indiquent leur degré d'utilité, du moins tel qu'il est alors apprécié. Ils constituent désormais, pour les autorités, une pièce importante du tissu social. Ces "communautés" profanes, de métiers, sont elles-mêmes formées de maîtres assistés d'apprentis et d'aides. Pour se défendre, tout comme pour s'entraider de chantier en chantier, ces aides, ces ouvriers et ces compagnons commencent à s'organiser.

À partir du XIVe siècle, le compagnonnage se met en place. Il se subdivise en "Devoirs", regroupant des compagnons de même obédience et formant autant de communautés centrées sur des pratiques, mais également des valeurs spécifiques : Enfants de Salomon, de Maître Jacques ou du Père Soubise. Leurs rivalités s'accompagnent aussi de conflits entre maîtres et compagnons. Ainsi, par exemple, des arrêts de travail de typographes parisiens en 1539, de toiliers normands en 1691 ou d'ouvriers en soie lyonnais qui, en 1744, suscitent la mise en place d'une "caisse de chômage". Les corporations se renforcent d'autant plus qu'elles assurent un développement qui n'est plus centré autour des ateliers seigneuriaux ou des monastères. Des "États-villes" (Venise, Amsterdam, Milan, Paris...) voient croître leur population, leur statut et leur richesse. Cette modification du paysage médiéval et la nécessité de traiter avec ces nouveaux venus ne peuvent laisser indifférent un pouvoir monarchique débarrassé des rivalités féodales. Colbert, soucieux d'une rationalisation de l'économie, condition de la puissance de l'État, cherche à maîtriser l'autonomie des métiers et la parcellisation des produits. La manufacture doit permettre tant l'amélioration des productions qu'un contrôle des corporations et des associations compagnonniques. Déjà l'édit de Villers-Cotterêts (1539) avait interdit l'usage de l'esprit et la pratique de type communautaire entre gens d'une même profession.

La puissance croissante de ces adeptes d'un travail qui ne dépendrait plus d'une autorité religieuse ou féodale mais qui construirait lui-même sa dynamique et ses valeurs conduit également Turgot (1776) à essayer de les interdire. Par la complexité de leur conscience des enjeux socio-économiques, par leurs capacités à se défendre en tant qu'entités particulières, communautés d'usage et de destin, les compagnons se rattachent à l'émergence d'une réglementation, à leur avantage, du marché de l'emploi : offre inférieure à la demande, contrôle de l'apprentissage et de l'embauche. Une socialisation poussée et une ritualisation des pratiques et des représentations sont mises en place. Ces dernières s'expriment autour des valeurs de solidarité, de don d'ostentation, voire de gaspillage, représentations proches des coutumes féodales ou de celles des sociétés dites exotiques (M. Mauss) plus que de celles de l'individualisme calculateur et rationnel des prochains "Temps modernes".

Les dispositions prises lors de la Révolution devaient mettre un terme à cette figure emblématique de communautés de métier, à mi-chemin entre la tradition et la modernité. Elles sont considérées, de par leurs capacités à se réunir et à constituer des "ensembles populationnels productifs", comme des freins au libéralisme économique et à la "sacro-sainte" main invisible du marché.

La loi proposée par Leroy, baron d'Allarde, en mars 1791, supprime tout privilège de profession. Le Chapelier, dans le discours de présentation du texte de loi qui portera son nom, en explicite le sens : "Il n'y a plus de corporation dans l'État, il n'y a que l'intérêt particulier de chaque individu, et l'intérêt général." Celaimpliquera, de fait, la disparition de l'expression des collectifs du travail. La Constituante signe, le 14 juin 1791 (loi Le Chapelier), l'extinction formelle des possibilités d'association des maîtres mais également des ouvriers.

ACQUISITION DE L'AUTONOMIE

Ces décisions donnent un aperçu du rapport des forces sociales en présence et interpellent les formes du lien social. Le retrait de la scène politique de la noblesse et du clergé n'implique pas pour autant la prise en compte du travail humain comme nouveau facteur de sociabilité. Ce dernier est perçu dans son inévitable apport factuel au développement économique et à l'accroissement des profits du négociant ou de l'entrepreneur.

Le pouvoir politique est dorénavant aux mains de la bourgeoisie commerçante et industrielle, classe peu soucieuse des quotidiennetés et des communautés du travail vivant, si ce n'est en termes de rationalité et de productivité.

Ce tableau économique est contemporain de la séparation croissante entre la vie privée et les activités laborieuses. L'espace domestique est de moins en moins celui du domicile où se côtoient la famille, la domesticité, les ouvriers et la clientèle, qu'il s'agisse du négociant ou du maître-artisan. Le travail subit cette mise à part dans l'espace domestique (bureau séparé à l'intérieur du cadre domiciliaire, puis complètement extérieur). L'accession à la considération est dorénavant le fait du travail de la personne, du sujet individuel. La Révolution de 1789 en est la confirmation, si besoin était. L'homme étant libre et égal aux autres en droit, il ne tient qu'à lui, dans les limites prescrites par la loi - dont le droit de propriété - de parvenir aux rangs les plus élevés.

À l'aube des Temps modernes, le travail préindustriel s'exprime, principalement, sous la double forme de la manufacture ou du labeur dispersé. Ce dernier implique un processus de production constitué d'unités autonomes, disséminées géographiquement, oeuvrant à des fins spécifiques commanditées par les négociants ou les donneurs d'ordre. Cette forme de travail constitue un niveau intermédiaire entre, d'une part, l'artisanat familial : propriétés des outils, du produit, économie domestique, adhésion aux corporations communautaires ; et, d'autre part, l'apparition d'une économie de marché, avec une séparation croissante entre producteurs et détenteurs des moyens financiers. Cela signifie l'érosion des capacités d'auto-organisation des travailleurs.

Toutefois, des avancées sociales tout comme l'urbanisation croissante et la grande industrie vont, au XXe siècle, permettre une redéfinition des capacités de collectifs dans les domaines de la sphère privée et publique. Ce sera le cas, entre autres, avec l'institutionnalisation d'organisations collectives de salariés.

LA FRAGILITE DES ENSEMBLES

La situation et les redéfinitions liées à ce tournant de millénaire redessinent de nouveau la question des modes de regroupement et de socialisation.

Un désenchantement résulte de la conjugaison de la perte de pertinence des grandes perspectives eschatologiques et des modalités communautaires qu'elles suscitaient mais également des limites, des incertitudes liées aux progrès techniques et au nouvel acteur que constitue la mondialisation. Cette situation s'accompagne d'une montée en force d'une précarisation des conditions de vie. Les mutations technologiques et les transformations des contextes de travail modifient et réduisent l'éventail des possibilités d'emploi offertes. Les difficultés rencontrées pour trouver des fonctions sociales rétribuées induisent un volant important de personnes placées, à leur corps défendant, dans des situations instables. Les contrats de travail ne sont plus à durée indéterminée. Le cycle antérieur se transforme et tend à devenir celui de la précarité et du chômage. Cela induit des sous-rénumérations, des capacités de reproduction limitées et de plus grandes difficultés à s'organiser en communautés aptes à représenter des intérêts partagés et propres. Le repli des structures accompagne ces nouvelles donnes. Les apports que des collectifs avaient pu créer et imposer, dont des dispositifs associés aux univers de la production et du plein-emploi, peinent à maintenir et à entretenir des liens sociaux. De plus, ils doivent faire face à la concurrence qu'exerce, à leur détriment, le secteur des industries culturelles, de loisir et de formation qui fonctionnent dans une logique essentiellement marchande.

REFONDER DU LIEN

Cette situation qui concerne des millions de femmes et d'hommes disponibles sur le marché de l'emploi a des effets tant sur leurs capacités économiques que vis-à-vis de leurs implications collectives, des liens sociaux possibles et réalisables. Ce double désenchantement dresse le plateau et les décors de la scène, celle de l'inclusion, de l'acclusion et de l'exclusion. La perte potentielle de sens sinon de possibilité de se lier en constitue l'intrigue. Les personnages s'attachent non plus à dire les légitimités antérieures et préformatées mais bien plutôt à percevoir les manières dont, en l'absence de livrets ou de scénarios crédibles et convaincants, ils seraient à même, dans leurs côtoiements, de fabriquer eux-mêmes du lien social. Les frottements de leurs intelligences, dans le contexte de l'émergence de construits, de pratiques spécifiques et partagées, pourraient induire, à quelques-uns et dans l'entre-soi, du signifiant. Cette prise de sens, si elle s'avère suffisamment impliquante, peut, à terme, s'ouvrir vers la constitution de regroupements plus larges. Ils s'instruisent autour d'une cohérence faisant lien et liant entre ceux qui, en dehors, à côté, voire à l'intérieur d'institutions, savent donner et se reconnaître, en interne, à la manière, toutes proportions gardées et évidentes, des sociétés holistiques, leurs propres pratiques et leurs propres valeurs.

Ces "ensembles populationnels cohérents" peuvent constituer et en l'occurrence constituent déjà des modalités et des grammaires de réponses aux désenchantements du contemporain. À terme, de tels construits de pratiques peuvent être appelés, si leurs caractéristiques, dont la pertinence à produire de la signification, débordent le cercle des primo-acteurs, à susciter le désir de continuer. Potentiellement, ces entités accordent des attentes et trouvent des résonances. Elles sont déclinées à plusieurs. Ces construits peuvent, de ce fait, suivant certaines conditions et en particulier celle d'une pertinence débordant les cadres de l'entre-soi, s'ouvrir vers des "ensembles populationnels cohérents" à plus large spectre. Cette disposition permet de mettre au jour, contre toute logique rationnelle ou, au contraire, de manière latente et non explicitée, des modalités de recomposition de la diversité des liens sociaux qui sont à l'action. La réflexivité socio-anthropologique sur le lien social cherche à en tracer les contours et les épaisseurs (Bouvier, 2005, 2000).

Références bibliographiques

  • BOUVIER P., 2000, La Socio-Anthropologie, Paris, Armand Colin.
  • BOUVIER P., 2005, Le Lien social, Paris, Gallimard.
  • RÉMOND R., 1998, Religion et Société en Europe. La sécularisation aux XIXe et XXe siècles 1789-2000, Paris, Le Seuil.

Diversité, n°150, page 73 (12/2008)

Diversité - Communauté et lien social