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Diversité

I. Identités particulières et liens communs

Le concept de communauté dans la sociologie anglo-saxonne

Cherry SCHRECKER, chercheur au laboratoire LASTES de l'université de Nancy II

Dans le langage quotidien ainsi qu'en sociologie, le concept de "communauté" est employé pour décrire diverses configurations sociales. Le type d'analyse effectué par les sociologues est variable selon leur intention et leur appréciation de la nature même du concept. Les divergences sont d'autant plus marquées si nous comparons les acceptions propres aux diverses cultures nationales.

La notion de communauté a soulevé beaucoup de controverses dans la sociologie anglo-saxonne où elle est devenue, selon Nisbet1, l'un des concepts élémentaires de la sociologie. Il semble donc utile de faire un point sur les débats autour de l'idée de la communauté et de son application en sociologie. L'objectif n'est pas de proposer des réponses définitives sur la nature de la communauté, mais plutôt de comprendre les écueils inhérents à l'emploi du concept. Cette présentation pourra éclairer certains aspects des débats actuels en France dans lesquels le terme "communauté" est très souvent convoqué2.

LES FONDEMENTS THEORIQUES

Bien que l'on évoque la communauté pour décrire la cité grecque, cet ensemble organique dans lequel chacun retrouve naturellement sa place3, les origines de sa conceptualisation en sociologie sont généralement attribuées à Ferdinand Tönnies. Ce sociologue allemand propose une description dichotomique du lien social formulée par l'opposition entre Gemeinschaft et Gesellschaft, termes le plus couramment traduits en français par "communauté" et "société". La première est caractérisée par une unité qui précède les individus, une vie commune solidaire et durable qui repose sur des liens indivisibles et un sentiment commun ; les règles qui gouvernent l'activité humaine sont issues de la volonté naturelle. La seconde ressemble à un contrat établi au vu d'intérêts communs, l'activité sociale s'appuie sur la volonté rationnelle. Voici la fameuse phrase par laquelle Tönnies décrit ces deux concepts : "Tandis que dans la communauté [les hommes] restent liés malgré toute séparation, ils sont, dans la société, séparés malgré toute liaison4."

Cette représentation dichotomique est développée par Max Weber qui décrit la "communalisation" et la "sociation" comme des processus sociaux.

La communalisation implique des liens affectifs et se fonde surtout sur un sentiment d'appartenance. La sociation consiste en un compromis d'intérêts fondé rationnellement5. Il pourrait sembler, à première vue, que les concepts durkheimiens de solidarités mécanique (équivalent à la communauté) et organique (équivalent à la société)6 soient un renversement des types de Tönnies que Durkheim connaissait. Il existe, cependant, une différence fondamentale : alors que Durkheim cherche à décrire l'évolution de la société7 en tant que structure objective et globale, l'analyse de Tönnies accorde une place importante à la volonté et à l'action humaines8.

Les travaux de Tönnies puisent également dans la théorie marxiste, et il se réfère à plusieurs reprises à la domination des relations sociales par les intérêts financiers9.

LE DEVELOPPEMENT DU CONCEPT ET SON APPLICATION

Le concept de communauté est intégré par la sociologie anglophone à la fois en raison de sa capacité de description théorique et comme base d'études empiriques. Sa réception surtout, du moins dans un premier temps, en Amérique, suscite bon nombre de débats et d'interrogations qui peuvent être formulés selon plusieurs axes.

Le premier concerne le statut et la nature du concept lui-même ; le deuxième les questionnements qu'il soulève concernant l'ensemble social en tant que globalité ; le troisième, le problème de l'utilisation du concept comme cadre de travaux empiriques.

Ces questions sont, en fait, interdépendantes ; certaines de celles concernant le statut, par exemple, résultent des difficultés engendrées par l'application du concept à des réalités concrètes.

Le statut du concept

La problématique du statut des concepts de communauté et de société concerne leur relation avec la réalité et celle qu'il convient d'établir entre eux. Il est question aussi de leur niveau d'abstraction et de leur capacité de description objective.

Pour situer les concepts par rapport au monde réel, les sociologues souhaitent déterminer si "communauté" et "société" décrivent une progression historique, comme c'est le cas pour les solidarités de Durkheim, ou si elles font référence à des types d'organisation retrouvés dans toute société à toute époque. Il s'agit à la fois de savoir si elles coexistent, quelle que soit l'époque ou l'institution, et si elles sont universelles, c'est-à-dire retrouvées dans toute société.

Loomis et McKinney insistent pour établir qu'en tant qu'idéal-types ces concepts peuvent décrire à la fois le changement social et les différences entre groupes à un moment donné. Cela étant, disent-ils, on retrouve davantage de relations de type Gemeinschaft pendant le Moyen Âge qu'aux temps modernes, ou davantage dans une famille que chez les actionnaires d'une société commerciale10.

Sur la question de l'universalité, Arne Runeberg exprime des doutes quant à la possibilité d'extraire une réflexion de ce type du contexte national et historique dans lequel elle a évolué11.

La coexistence et le statut des deux notions sont interrogés également dans le cadre d'études empiriques de groupes sociaux. Les chercheurs tentent souvent de déterminer si le groupe qu'ils étudient peut être qualifié de communauté ou pas. Dans le cadre de cette réflexion, le concept est appliqué en tant que réal type, décrivant une entité concrète et spécifique, plutôt que comme idéal type apte à décrire, de manière théorique, les relations caractéristiques du groupe. MacIver affirme à ce propos : "Dans une communauté, non seulement retrouve-t-on de nombreuses associations, mais, de surcroît, de nombreuses associations antagonistes12."

L'application concrète et exclusive, selon Heberle, ne peut que résulter en une description approximative de l'objet13. Et encore, de l'avis de Gusfield14, la réification, par l'exclusion de l'une ou l'autre des deux constructions possibles, comporte le danger de la simplification de la réalité et réduit ainsi les possibilités de compréhension et d'action qui seraient offertes par une analyse plus nuancée.

Pour ce qui concerne la neutralité des concepts, de nombreux auteurs, souvent dans le cadre d'études empiriques, ont insisté sur les aspects positifs de la vie communautaire tels que l'authenticité des relations, la solidarité du groupe, sa cohésion, sa stabilité, sa simplicité, sa pérennité et la sécurité qu'elle accorde à ses membres. Les auteurs expriment souvent une nostalgie pour la communauté, perdue à présent, mais qui aurait existé à un moment passé.

Cette attitude est exemplifiée dans le communautarisme qui, dans la sociologie anglo-saxonne, est loin de revêtir toutes les connotations négatives retrouvées en France à présent. Très peu d'auteurs anglo-saxons ont accentué les aspects négatifs de la vie en communauté tels que l'absence d'intimité et de liberté15.

Certains commentateurs suggèrent que Tönnies lui-même avait comme intention de prévenir contre les dangers de la Ge sellschaft16; selon Norbert Elias, "la communauté était pour lui le symbole d'une époque passée et meilleure17". Tönnies lui-même se défend à de nombreuses reprises d'avoir pris parti et insiste sur le caractère purement théorique des concepts et sur leur vocation analytique. Parfois, tout de même, à la lecture du texte, on croit déceler un certain désenchantement quant aux relations et à l'organisation sociale caractéristiques de la Gesellschaft.

Quelle que soit l'intention de Tönnies, il est indéniable que le concept de communauté, transformé en terme descriptif, a très souvent exemplifié l'ensemble social à un état jugé comme idéal, dans lequel l'auteur intègre les valeurs qui lui sont chères18.

L'ensemble social

Si la communauté "évoque tout ce qui nous manque, ce qui nous fait défaut pour être en sécurité, avoir confiance et faire confiance19", les références à la société, quand elle ne devient pas un mot plus général pour décrire l'ensemble social, ont très souvent concentré, par opposition, les aspects vus comme négatifs.

Aux États-Unis, pendant la période de la Seconde Guerre mondiale, le concept de société de masse cristallise les craintes d'un basculement vers un régime totalitaire. En résumé, cette position est la suivante : suite à la dissolution des structures communautaires d'antan, la société moderne est composée d'individus anonymes, séparés et seuls, privés du soutien et de la culture des groupes primaires20. Les êtres humains auraient perdu de leur importance ; alors que les membres des communautés se conçoivent réciproquement comme des personnes à part entière ayant une importance propre, ceux de la société de masse se voient comme un moyen pour arriver à une fin. L'individu en tant que personne n'a plus de valeur. La communauté apparaît comme un moyen de retrouver la valeur de l'être humain, perdue dans la société de masse21. En l'absence des cadres sociaux et des relations caractéristiques des communautés rurales, les êtres humains cherchent à donner un sens à leur vie, à retrouver des objectifs communs. Cette quête de sens et de sécurité ouvrirait la voie aux régimes politiques extrémistes. Les individus isolés seraient, selon Robert Lynd, prêts à "basculer comme un château de cartes" si l'homme de la situation venait les rassurer en termes de phrases patriotiques symboliques22. Dans ce contexte, la partie politique "devient une communauté morale d'une intensité presque religieuse, un symbole puissant d'une volonté collective et rédemptrice, une passion qui mobilise l'ensemble des croyances et des comportements de l'existence individuelle23". En ce sens, la recherche de communauté peut présenter un danger : dans la Gemeinschaft, en tant que forme pure, l'affectivité prime sur la raison.

Pour contrer les dangers inhérents à la société de masse, plusieurs auteurs ont insisté sur la nécessité de réinventer et de renforcer les structures sociales intermédiaires telles que la famille et la communauté, qui répondent aux besoins d'appartenance des individus.

Lynd affirme que l'une des raisons d'être de la sociologie est de proposer des solutions pour l'épanouissement individuel à long terme dans le cadre d'une société démocratique24. Comme lui, d'autres, tel Robert Park, prônent la nécessité de retrouver à la fois une organisation sociale au niveau local qui puisse être qualifiée de communautaire et une intégration des citoyens dans la sphère publique à un niveau plus global qui peut être celui de la nation. Park affirme que la mise en rapport des membres de la société et leur participation à la collectivité peut s'effectuer, entre autres, par le biais de la presse25. Ici, nos deux concepts peuvent à nouveau coexister, décrivant des types de relations présents dans la société moderne. Selon de nombreux auteurs, leur coexistence constitue un sine qua non de l'équilibre et de la stabilité sociales.

Les études empiriques

Le concept de la communauté trouve son application pratique dans les Community Studies (études de communautés)26. Ce sont, pour la plupart, des études de groupes sociaux restreints qui souvent, mais pas toujours, partagent une même localité. Les méthodes employées pour la recherche sont des méthodes anthropologiques telles que l'observation (en règle générale, pour les besoins de la recherche, l'anthropologue ou le sociologue vit dans la localité pendant environ un an), l'entretien et la consultation de documents concernant l'histoire de la ville ou les activités de ses diverses institutions. Certains auteurs rassemblent également des données statistiques sur la population et sur divers aspects de la vie du groupe. Bien que peu d'études se réfèrent explicitement à la dichotomie de Tönnies, il s'avère souvent possible d'analyser les conclusions dans les termes de cette opposition.

Selon Heberle27, deux problèmes confrontent le sociologue qui souhaite étudier une communauté rurale : délimiter l'espace et déterminer la qualité socio-psychologique des groupements spatiaux. Autour de ces deux facteurs se construit la définition de l'objet. Cette définition n'est pas toujours formulée clairement lors de la publication de l'étude qui, habituellement, prend la forme d'une monographie. L'absence de définition formelle est à l'origine de beaucoup de controverses concernant la nature de la "communauté" et laisse un flou considérable, permettant au chercheur d'y apporter les éléments qu'il estime pertinents. Comme le disent Bell et Newby, "chaque sociologue élabore sa propre idée de ce en quoi consiste la communauté, qui reflète fréquemment son opinion sur ce en quoi elle devrait consister. Les incitations à "définir ses termes" ont, dans ce cas, été prises à coeur, avec comme résultat que les sociologues se sont souvent lancés dans cet exercice avec un laisser-aller qui frise l'insouciance28".

Les définitions abondantes qui résultent de ce surcroît d'activité sont analysées par G. A. Hillery29 qui recense un total de quatre-vingt-quatorze types. Il en conclut que le seul facteur sujet à consensus est que cela implique des personnes ! Cela dit, la majorité des définitions inclut au moins le partage d'une localité, des liens communs et l'interaction sociale, même si les trois ne figurent pas nécessairement toujours tous ensemble. La prise en compte de ces divers facteurs se traduit par une approche différentielle de l'objet.

Un espace délimité

L'espace est cité comme élément central de la définition de la communauté uniquement dans le cadre de l'écologie humaine. Ainsi, selon Park et Burgess : ""Communauté" est le terme appliqué aux sociétés et aux groupes sociaux dans le cas où ils sont appréhendés du point de vue de la distribution géographique des individus et des institutions qui les composent30". On conçoit "les relations spatiales et temporelles des êtres humains comme étant influencées par les forces sélectives et distributives de l'environnement et par sa capacité d'accommodation31". Cela dit, même si l'espace est un facteur fondamental dans la constitution des groupes, il est rarement le seul facteur pris en compte, comme le disent Park et Burgess plus loin sur la même page : "Néanmoins, l'individu n'est pas membre du groupe, du moins d'un point de vue sociologique, parce qu'il y vit, mais plutôt parce que, et dans la mesure où, il participe à la vie commune de la communauté."

Une étude basée sur ce principe est celle de H. W. Zorbaugh, The Gold Coast and the Sl um32. L'auteur examine les relations sociales dans deux zones de la ville de Chicago. Il s'agit, pour la première - une zone stable - d'un quartier chic au bord du lac Michigan et, pour la seconde - une zone dite de transition -, d'un quartier mal famé juxtaposé au premier. Le slum s'est constitué par un processus de sélection "naturelle" par lequel les plus ambitieux et énergiques déménagent, laissant la place à ceux qui ne peuvent en sortir. Habiter dans cette zone résulte, dans la durée, dans le développement d'un ensemble d'attitudes menant à l'acceptation de la situation défavorisée dans laquelle on se trouve. Les institutions sociales telles que la famille et la communauté sont désorganisées et n'offrent plus de soutien pour leurs membres.

Après étude des comportements des résidents des deux quartiers, l'auteur, tout en affirmant que la communauté est en train de disparaître en raison des conditions endémiques à la ville, constate que les habitants du Gold Coast ont réussi à maintenir la cohésion de leur groupe. Il propose donc que les ressources de ce dernier servent d'aide aux autres quartiers pour rétablir une vie communautaire.

On observe à travers cet exemple que, bien que située géographiquement, la communauté - conçue ici comme valeur positive - ne peut exister sans l'activité humaine. Par ailleurs, la vie du Gold Coast est structurée par des clubs et des rituels. Il semblerait, donc, que des liens de type sociétaires trouvent leur place ici dans le maintien de la stabilité et de la cohésion du groupe social.

Ainsi, il serait rare aujourd'hui que l'espace soit évoqué par les sociologues comme seule base d'explication du comportement d'un groupe.

Un espace délimité peut servir de "microcosme" à l'intérieur duquel la recherche est conduite. L'un des problèmes soulevés est alors celui de sa délimitation. Ce n'est pas toujours chose facile, surtout en Amérique où les "villes" peuvent consister en nombre de fermes ou d'habitats dispersés. Doit-on alors se baser sur les frontières administratives ou sur celles correspondant à la vie civile (école, église, marché, par exemple)33 ? Le problème de la délimitation est exacerbé par le fait, souligné par Gerald Suttles34, qu'il y a souvent peu de consensus sur les frontières des communautés. Les différences d'appréciation ne sont pas uniquement le fait d'incompatibilités entre les frontières dessinées de manières diverses pour des raisons administratives, mais sont aussi le fait des repères adoptés par les habitants eux-mêmes et de leur capacité différentielle à les faire valoir.

Divers aspects de la vie sociale seront étudiés à l'intérieur de la localité désignée. Il peut s'agir, par exemple, de la culture, qui, dans l'étude de Mi ddletown35, devient le filtre par lequel on observe et décrit les choses que font les gens dans une ville américaine moyenne. La description et l'explication du comportement humain est également l'objectif de l'étude de Yankee City, ville américaine qui compte 17 000 habitants36. Les auteurs analysent le comportement vu comme résultat de la position dans la structure sociale totale de la ville, calculée en fonction de nombre de facteurs telles la situation économique (classe sociale) ou l'appartenance aux associations, clubs, famille, église, école et organisations politiques.

La famille et l'éducation

De nombreuses études font état également de l'importance des liens familiaux pour la cohésion communautaire. Ces liens, dont la profondeur est renforcée par leur ancienneté, se tissent très souvent autour de la localité dans laquelle la communauté se trouve, mais peuvent, par la suite, réunir les membres sur d'autres territoires ou relier les gens malgré leur séparation géographique.

L'exemple de Family and Community in Ireland37, étude effectuée par deux chercheurs américains dans le comté de Clare pendant la période qui précède la Seconde Guerre mondiale, est intéressant à ce titre. Deux localités sont étudiées : la première est composée de fermes isolées regroupées en trois hameaux, la deuxième est la ville d'Ennis. Arensberg et Kimball font état de la prépondérance des liens familiaux, continuellement consolidés et reconstruits par le mariage, dans la constitution de la communauté. Ces liens sont renforcés par la réciprocité des services rendus dans un cadre décrit par les membres de la communauté comme amical. Un manquement aux devoirs s'inscrivant dans ce cadre est sanctionné par la communauté entière.

En raison des pratiques concernant la passation des fermes, la zone rurale connaît une émigration considérable, une première destination étant la ville d'Ennis. Après leur départ, la tradition familiale continue à exercer une influence sur les membres de la communauté, de deux manières.

Premièrement, les auteurs de l'étude observent que les relations établies entre les commerçants de la ville et les ouvriers venant de la campagne tendent à ressembler aux formes de réciprocité traditionnelles, malgré l'absence de liens familiaux. Des pratiques de type Gemeinschaft s'intègrent, donc, dans une relation commerciale, qui relèverait a priori de la Gesellschaft.

Deuxièmement, les liens sont entretenus entre les émigrés, partis parfois vers d'autres continents, et leurs familles restées au pays. Il peut s'agir de l'échange de présents, ou de l'envoi d'argent par ceux qui sont partis. Ces derniers se déplacent de très loin pour assister aux événements familiaux tels que naissances, mariages ou enterrements.

L'influence de la famille ne se limite pas aux communautés rurales. Dans le East End de Londres, Young et Wilmott38 observent qu'elle tient une place considérable et dans la cohésion de la communauté et dans la vie de ses membres. Ils notent une solidarité entre les habitants du quartier étudié, les relations mère - fille étant particulièrement importantes. Mais la solidarité et la cohésion d'une communauté sont basées sur des liens multiples ; ici sont mentionnées, par exemple, le fait d'avoir été à l'école ensemble, ou d'avoir vécu longtemps dans un même voisinage. Ainsi devient-il facile d'établir une relation avec autrui en faisant valoir l'un ou l'autre des points communs.

Dans d'autres quartiers d'autres villes, les liens peuvent être culturels (provenance d'un même pays ou d'une même région) ou structurels : par l'exercice de certains métiers, les travailleurs et leurs familles partagent une situation de classe ou de profession à l'intérieur d'une classe. Ce facteur commun peut se cumuler avec le partage d'une localité et le transcender, créant des liens entre membres d'une profession à un niveau national ou international. Nous pouvons parler dans ce cas de communauté de métier39. Certaines communautés de ce type existent sans référence à un espace délimité.

Ainsi, l'éducation est très souvent citée comme manière d'asseoir et de perpétuer les valeurs et les pratiques de la communauté, que celles-ci soient estimées positivement ou non par l'auteur de l'étude.

L'interaction sociale

Le dernier des trois éléments de communauté cités par Hillery est l'interaction sociale. Il est aisé de voir que, dans la plupart des exemples cités, l'interaction existe entre les membres de la communauté. Cela dit, les auteurs insistent plus ou moins sur le rôle de cette activité dans son fonctionnement quotidien et dans son maintien.

Dans une étude d'un village au Pays de Galles40, Ronald Frankenberg constate que la vie communautaire à Pentrediwaith "est l'interaction quotidienne d'un nombre d'individus qui vivent dans une localité qui se centre sur le village à proprement parler41". Il affirme que, malgré les clivages qui séparent les habitants du village, les gens "considèrent qu'ils devraient être une communauté unie et se comportent comme s'ils en étaient une42". L'auteur décrit en détail les activités de la communauté et en particulier les activités politiques. Pour illustrer comment l'activité des habitants réussit à maintenir l'idée d'une communauté unie, il décrit la résolution des conflits. En effet, la stratégie en cas de conflit est de confier les décisions litigieuses, ou la responsabilité pour de telles décisions, à un étranger (dont l'auteur sert de malheureux exemple). Ainsi réussit-on à maintenir la cohésion interne de la communauté en dépit des clivages qui la traversent.

Dans certains cas, l'interaction peut être considérée comme un facteur indispensable à l'existence même de l'ensemble. C'est le cas des communautés virtuelles qui sont la création de l'activité humaine. Il est intéressant d'observer que cette activité est très souvent consacrée à la mise en place d'espaces partagés, qu'ils soient sociaux ou virtuels - ce sont des lieux virtuels à l'intérieur desquels on peut évoluer, ou des pays virtuels où l'on peut voyager - à l'intérieur desquels les liens, souvent réels, se tissent avec le temps entre les participants43.

Quant à l'évaluation de la communauté par les anthropologues et les sociologues auteurs d'études, la plupart accentuent, comme les habitants eux-mêmes, la nature positive de cette forme d'organisation sociale, évoquant, parfois avec regret, l'affaiblissement des liens, ou conseillant des mesures aptes à les rétablir lorsqu'ils constatent leur absence. Parfois aussi retrouvent-ils des liens restés inaperçus auparavant dans des quartiers qualifiés par d'autres de désorganisés. La communauté "sauvée" retient son caractère positif.

CONCLUSION

Nous voyons à travers cette présentation toute l'importance de l'appréciation de la subjectivité des liens communautaires. La communauté n'existe pas exclusivement de manière objective, elle prend forme aussi, non seulement en raison du sens qui lui est attribué par ses membres et de par leur volonté d'y appartenir ou non, à travers le sens imputé par ceux qui l'observent de l'extérieur.

"La frontière n'est pas un fait spatial avec des conséquences sociologiques, mais un fait sociologique qui prend une forme spatiale44." Par "espace", nous pouvons comprendre, surtout de nos jours, non seulement l'espace géographique, mais aussi l'espace social.

Si les sociologues anglophones (et surtout américains) ont plutôt tendance à accentuer le pouvoir intégratif de la communauté, c'est peut-être en raison de la manière dont la plupart d'entre eux envisagent sa relation avec l'ensemble de la société. Gusfield prévient contre la confusion entre le désir ou la recherche d'une "communauté" ou la quête de "communauté". La première existe quand les gens se retirent de la société pour mettre en place de nouveaux groupes, la seconde est "une tentative de construire une organisation sociale qui va satisfaire le désir de relations de communion45".

Selon Robert Park :

"Il y a toujours une communauté plus grande. Chaque communauté fait toujours partie d'une autre plus grande et plus inclusive. [...] La communauté ultime est mondiale46."

Ainsi la communauté s'intègre-t-elle dans une continuité. La communauté est envisagée comme un danger quand elle isole de la société environnante et, dans ce cas, selon l'appréciation des conséquences de l'isolement pour le groupe en question et pour la société en tant que globalité, on évoque, comme en France, le communautarisme. Les raisons qui conduisent aux évaluations sont complexes et ne se basent pas, bien sûr, sur la seule interprétation des sociologues, déjà en elle-même contextualisée. "La communauté" quelle qu'elle soit est située dans un contexte socio-historique qui influe non seulement sur les formes qu'elle prend, mais aussi sur les interprétations que l'on en fait.

Références bibliographiques(*)

  • DURKHEIM É., 1930 [1893], De la division du travail social, Paris, PUF.
  • NISBET R. A., 1984 [1966], La Tradition sociologique, Paris, PUF.
  • SCHRECKER C., 2006, La Communauté. Histoire critique d'un concept dans la sociologie anglo-saxonne, Paris, L'Harmattan.
  • SIMMEL G., 1999 [1908], Sociologie, Paris, PUF.
  • TÖNNIES F., 1944 [1887], Communauté et Société : catégories fondamentales de la sociologie, Paris, PUF.
  • WEBER M., 1995 [1921], Économie et Société, Paris, Plon.
  • YOUNG M. et WILLMOTT P., 1983 [1957], Le Village dans la ville, Paris, Centre de la création industrielle, Centre Georges-Pompidou.

(*) Nous n'avons retenu de la bibliographie très détaillée de l'auteur, que l'on peut lire en notes de bas de page, que les ouvrages disponibles en français.

(1) Robert A. Nisbet, La Tradition sociologique, Paris, PUF, 1984 [1966].

(2) Je remercie Gérald Bronner et Suzie Guth pour leurs conseils.

(3) Cf. Aristote, dans La Politique.

(4) Ferdinand Tönnies, Communauté et Société : catégories fondamentales de la sociologie, Paris, PUF, 1944 [1887], p. 39.

(5) Max Weber, Économie et Société, Paris, Plon, 1995 [1921].

(6) Émile Durkheim, De la division du travail social, Paris, PUF, 1930 [1893].

(7) Comprise ici selon son sens le plus général.

(8) Voir, à ce sujet : Jan Spurk, Gemeinschaft und Modernisierung, Berlin, Walter de Gruyter, 1990, p. 125 et sequ.; et Werner J. Cahnman, "Tönnies in America", History and Theory, vol. XVI, n° 1, 1977, p. 147-167.

(9) Voir, par exemple, Ferdinand Tonnies, "The present problems of social structure", in Werner J. Cahnman et Rudolf Heberle (eds), On Sociology: Pure, Applied and Empirical, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1971.

(10) Charles P. Loomis et John C. McKinney, "Introduction", in Community and Society, Michigan, Michigan State University Press, 1957, p. 7.

(11) Arne Runeberg, "On the (un)translatability of some of Ferdinand Tönnies' principal sociological ideas", Acta Sociologica, 1971, 14(4), p. 227-235.

(12) Robert M. MacIver, Community, Londres, Macmilllan, 1924. MacIver traduit les termes de Gemeinschaft et de Gesellschaft par "communauté" et "association".

(13) Rudolf Heberle, "The application of fundamental concepts in rural community studies", Rural Sociology, 6 (1-4), 1941, p. 203-215.

(14) Joseph R. Gusfield, Community, a Critical Response, Oxford, Basil Blackwell, 1975, p. 13.

(15) Voir, à ce sujet : Bennett Berger, "Disenchanting the concept of community", Society, vol. 25, n° 6, septembre-octobre 1988 ; et Norbert Elias, "Towards a theory of community", in Colin Bell et Howard Newby (eds.), The Sociology of Community, a Selection of Readings, Londres, Frank Cass and co. 1974.

(16) Pitirim A. Sorokin, "Forward", in Community and Society, Michigan, Michigan State University Press, 1957.

(17) Norbert Elias, "Towards a theory of community", op. cit., p. XI.

(18) Voir, sur le principe : Howard Newby, "Community", in An Introduction to Sociology, block 3, section 20, Milton Keynes, The Open University Press, 1980, p. 12 ; pour sa mise en pratique : Harvey W. Zorbaugh, The Gold Coast and the Slum, Chicago, The University of Chicago Press, 1929.

(19) Zygmunt Bauman, Community, seeking Safety in an Insecure World, Oxford, Polity Press, 2001, p. 3.

(20) Leon Bramson, The Political Context of Sociology, New Jersey, Princeton University Press, 1961.

(21) Raymond Plant, Community and Ideology, Londres, Routledge and Keegan Paul, 1974, p. 18 (qui cite Poplin, 1972).

(22) Robert S. Lynd et Helen Merrel, Middletown in Transition: a Study of Cultural Conflicts, Londres, Constable and Company, 1937, p. 509.

(23) Robert A. Nisbet, The Quest for Community, New York, Oxford University Press, 1953, p. 33.

(24) Robert Lynd, Knowledge for what?, Princeton, Princeton University Press, 1939.

(25) Robert E. Park, "News as a form of knowledge", American Journal of Sociology, vol. 45, 1939, p. 669-686.

(26) Plusieurs études de communautés sont décrites en détail dans Cherry Schrecker, La Communauté. Histoire critique d'un concept dans la sociologie anglo-saxonne, Paris, L'Harmattan, 2006.

(27) Rudolf Heberle, 1941, op. cit.

(28) Colin Bell et N. Howard Ewby, Community Studies, Londres, George, Allen and Unwin ltd., 1971, p. 27.

(29) G. A. Hillery Jr, "Definitions of community : areas of agreement", Rural Sociology, vol. 20, n° 1, 1955, p. 111-123.

(30) Robert E. Park et E. W. Burgess, Introduction to the Science of Sociology, University of Chicago Press, 1921, p. 163.

(31) R. D. Mckenzie, "The ecological approach to the study of human community", in Robert E. Park, E. W. Burgess et R. D. Mckenzie, The City, Chicago, University of Chicago Press, 1967 [1925], p. 64.

(32) Harvey W. Zorbaugh, The Gold Coast and the Slum, op. cit.

(33) Rudolf Heberle, 1941, op. cit., p. 204.

(34) Gerald D. Suttles, The Social Construction of Communities, Chicago, University of Chicago Press, 1974, p. 244.

(35) Robert S. Lynd et Helen Merrel, Middletown: a Study in Modern American Culture, New York, Harcourt Brace, 1929.

(36) W. L. Warner et alii., Yankee City Series, New Haven, Yale University Press, 1959 [1941].

(37) Conrad M. Arensberg et Solon T. Kimball, Family and Community in Ireland, Cambridge, Massachusetts, 1968 [1940].

(38) Michael Young et Peter Willmott, Le Village dans la ville, Paris, Centre de la création industrielle, Centre Georges-Pompidou, 1983 [1957].

(39) Voir, par exemple, Norman Dennis, Fernando Henriques et Clifford Slaughter, Coal is our Life, Londres, Eyre and Spottiswood, 1956 ; ou William J. Goode, "Community within a community : the professions", American Sociological Review, vol. 22, n° 2, avril 1957, p. 194-200.

(40) Ronald Frankenberg, Village on the Border, Londres, Cohen and West, 1957.

(41) Ibid., p. 44.

(42) Ibid., p. 9.

(43) Un exemple d'étude d'une communauté virtuelle est donné dans Howard Rheingold, The Virtual Community: Homesteading on the Electronic Frontier, Reading, MA, Addison-Wesley, 1993.

(44) Georg Simmel, Sociologie, Paris, PUF, 1999 [1908], p. 607.

(45) Joseph R. Gusfield, op. cit., p. 97.

(46) Robert E. Park, "Community organisation and the romantic temper", in Robert E. Park, E. W. Burgess et R. D. Mckenzie, The City, op. cit., p. 115.

Diversité, n°150, page 57 (12/2008)

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