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Diversité

I. Identités particulières et liens communs

De "communauté" à "communautarisme"

Une approche étymologique

Pierre MAYOL, chargé de mission au Département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture (DDAI/DEPS)

En France, autant le mot "communauté" a la cote, autant celui de "communautarisme" est mal vu. On trouvera dans les ouvrages spécialisés l'histoire des deux mots. Un parcours sémantique est l'étape préalable de toute interprétation sociale, politique ou philosophique. Que voulons-nous dire quand nous employons ces mots ? Que dit l'étymologie ?

La "communauté" représente l'idéal d'un rassemblement humain pacifié : l'humanité n'est-elle pas, malgré des différences meurtrières, une communauté qui aspire à la paix ? Le livre de l'Apocalypse évoque la nouvelle Église (en grec ekklesia : "communauté") qui rassemblera "toutes nations, tribus, peuples et langues" (ch. 14), "la Jérusalem céleste, Alpha et Oméga, commencement et fin" (ch. 21), rassemblant dans l'unité tous les "enfants dispersés". Cette référence ancienne sous-tend la plus grande partie des politiques d'aujourd'hui : comment "faire communauté" de travail, d'intérêt, d'affection ?

Mais cet idéal est à jamais hors d'atteinte, comme l'écrit Claude Lévi-Strauss dans les dernières lignes de Structures élémentaires de la parenté (1949) : "Aux deux bouts du monde, aux deux extrémités du temps, le mythe [...] de l'âge d'or et le mythe [...] de la vie future se répondent [...] rejetant, dans un futur ou un passé également hors d'atteinte, la douceur éternellement déniée à l'homme social, d'un monde où l'on pourrait vivre entre soi." Pour reprendre une distinction classique, la Gemeinschaft, la communauté, l'entre-soi chaleureux à l'abri de l'Histoire, est toujours menacée ou réfutée par la Gesellschaft, la société qui, elle, fait l'Histoire. La communauté n'est donc désirable qu'inaccessible.

LES ORIGINES DE "COMMUNAUTE" : ETYMOLOGIE ET USAGES

"Communauté" trouve son origine dans l'adjectif latin :

1) munus, -e: "qui accomplit sa charge ou son devoir", sous-entendu : charge "confiée par d'autres". De là deux autres adjectifs :

1 a) communis, -e: "qui partage les charges", qui est, dirait-on aujourd'hui, en "co-responsabilité". D'où "commun", comme en rhétorique on dit "lieu commun", en grec topos koinos. Communis donne aussi "partagé par tous", sous-entendu : pour le bien de tous. L'adjectif communis est ambivalent. Il exprime la "bienveillance" et il peut être pris en mauvaise part, comme dans : "c'est d'un commun !", pour dire "c'est médiocre, vulgaire, ordinaire, trivial !". Quant à l'adverbe communiter, on le traduit par "communément", comme dans "il est communément admis...".

1 b) immunis, -e: cet adjectif a le sens inverse du précédent. Il veut dire : "exempt de charges ou de devoirs", "exempté", dans le sens d'être déchargé par une incapacité constante ou momentanée. D'où, aussi, par dérivation, "ingrat" : proprement, qui n'a pas à dire merci vu qu'il n'a rien reçu en partage. L'adjectif français "immun,-e", rare, se dit d'un organisme immunisé (sous-entendu : déchargé du souci de se défendre contre un agent externe, contre un intrus). Le substantif "immunité" est utilisé au sens propre en médecine, et au sens figuré : "immunité diplomatique, parlementaire, présidentielle".

"Communauté" provient aussi du substantif latin :

2) Munia, munium (neutre pluriel) : "fonctions officielles, charges, devoirs d'un magistrat, affaires, office". On dit belli pacisque munia pour "les charges civiles et militaires".

Sur ce pluriel neutre a été bâti un singulier, munium, qui a la même signification que le grec leiturgia, qui veut dire "fête publique", jeux, fête votive (pour Zeus, Apollon, Dionysos, Déméter...). On conserve le mot "liturgie" pour les célébrations cultuelles actuelles, ainsi que son usage au figuré, pour célébrer le sport (on parle de la liturgie de l'ouverture des jeux Olympiques) ou pour décrire un rassemblement politique, une passation de pouvoirs, la délivrance d'un diplôme, etc.

3) Munus, muneris (neutre singulier) : c'est un présent que l'on fait à quelqu'un (mais non que l'on reçoit). D'où : "faire présent de", "récompenser", "gratifier". Le mot veut dire "financer l'organisation d'une représentation, d'un spectacle", comme dans l'organisation grecque de la leitourgia. Il a aussi la signification, latine, d'organiser les "combats de gladiateurs" ( gladiatorum munera), puisque c'est un spectacle offert au peuple. Ce sont les jeux du cirque, les " panem et circenses " du poète Juvénal ( Satires, X, 78-81).

Munus se dit aussi pour un "édifice" construit à l'usage du public, surtout pour les spectacles. Il signifie, par extension : "journée de spectacle" au cirque romain, avec des rixes d'animaux exotiques le matin, une pause pique-nique ( panem!) suivie par les combats de gladiateurs. C'est aussi la "charge" de celui qui préside cette journée publique qu'il a offerte à ses concitoyens avec ses deniers. Le mot est compliqué, il désigne aussi bien le public des jeux que ceux qui les organisent.

Le municeps, composé de munia et de capio (= "je prends"), est le concitoyen qui prend part aux charges collectives d'une ville dotée d'un municipe (= une "commune" annexée par Rome). De là l'idée de "munificence" entendue comme une générosité à destination publique. Munificentia veut dire : "munificence, générosité, libéralité". Les munificentiae (féminin pluriel) sont les largesses distribuées à bon escient.

Le "municipe" est, en dernière instance, et par métonymie, le magistrat qui a pour charge la répartition du bien public dans un municipe, afin de souder la communauté autour d'un bien commun supérieur aux intérêts individuels. C'est l'idée première de la démocratie (= le pouvoir du peuple) contre l'individualisme libéral, voire libertaire.

En résumé, dans le mot "communauté", il y a toujours l'idée d'un cadeau public à destination d'une collectivité publique pour que celle-ci vive en bonne "communauté" d'intérêts et d'objectifs. Ces conditions sont les prémices (premiers germes), mais aussi les prémisses (premières tentatives logiques) de la convivialité.

4) "Communauté" vient aussi de communio, "communion". L'étymologie est formelle : il ne s'agit pas d'une "union à plusieurs", comme pourrait le laisser penser unio précédé de cum, mais d'une mise en commun de munera, de "richesses". La communio est faite de "présents que l'on offre" à des adjoints, à une collectivité, ou que l'on "s'offre réciproquement". La communion chrétienne n'est pas le sentiment chaleureux d'appartenir à une assemblée, mais le partage d'une richesse en autant de fractions qu'il est possible.

Dans le latin chrétien, du reste, munus désigne le don de la grâce divine. Aristote emploi koinonia pour communauté et communion. De là vient le terme, employé en français, de la koinè pour désigner l'expansion de la langue grecque dans le bassin méditerranéen (langue de la diaspora des commerçants grecs que tout le monde parlait plus ou moins, comme aujourd'hui on parle "l'anglais des aéroports").

5) Enfin, munus provient d'une vieille racine ' mei -, qui a donné migrare, "changer de résidence", "s'en aller", "émigrer", et parfois "transgresser", au sens premier de "franchir des frontières" et au sens figuré d'"outrepasser des droits".

Il existe donc une relation sémantique entre "communauté" (entre soi) et "migration" (marcher vers d'autres). Tout cela implique un "mouvement", qui se dit en latin mutatio, mot qui a aussi la racine 'mei -.

Ainsi, "communauté", "municipalité", "municipe" (= maire), "gratification", "gratuité", "migration", "mutation" ont la même origine lointaine !

On parle encore aujourd'hui :

  • de " communauté d'intérêts matériels" (indivision entre plusieurs propriétaires ; régime de la communauté entre époux ; sociétés d'actionnaires, etc.) ;
  • de " communauté d'intérêts spirituels" (les "communautés religieuses", les couvents, les convents, les "communautés de base", les "congrégations", la vie "en communauté" - avec des connotations écologiques, de retour à la nature, etc.) ;
  • de " communautés d'intérêts politiques" (l'Union européenne, le "communisme", organisation sociale dans laquelle les biens sont possédés non par l'individu mais par l'État qui en fait ensuite la répartition entre les individus, les fédérations diverses, etc.) ;
  • de " commune ", de "communal". La "communalité" désigne les outils "au service commun" des habitants. Dans le droit ancien : "fours, moulins et lavoirs banals" étaient soumis au "ban", c'est-à-dire à l'impôt imposé par le suzerain local ; par là, ils étaient utilisables par ceux qui avaient payé leurs taxes pour cuire le pain, moudre le grain, laver le linge. "Banlieue" désigne les alentours d'une commune placés sous cette juridiction appelée "ban" (à l'inverse : être au ban, bandit, banni), jusqu'à la distance d'une lieue (= une heure de marche environ) - d'où : banlieue ;
  • de la Chambre des communes du Parlement du Royaume-Uni, qui réunit les élus des bourgs et des cités du royaume.

Enfin, " communauté " est proche de "commerce" dans le sens d'"avoir un bon commerce" avec son voisinage ; "il est d'un bon commerce" signifie que l'on peut "partager" avec lui, qu'il est poli, urbain - s'oppose à acariâtre, vindicatif, "sauvage" (étym. : de la forêt).

LA COMMUNAUTE IDEALE DANS LA TRADITION OCCIDENTALE

La communauté idéale correspond à la cité idéale: c'est l'idée platonicienne du Souverain Bien, du Bien Suprême et du Contrat social (J.-J. Rousseau écrit ainsi en 1762 : "Il n'y a de loi que lorsque le peuple statue sur tout le peuple"). Retenons quelques mots d'Aristote : l'animal est par nature grégaire (essaim, harde, troupeau, meute). L'être humain, qui est un animal, n'échappe pas à cette loi. Mais c'est un animal "politique" ( zoon politikon), il est fait pour vivre "en ville" ( polis), dans une communauté organisée autour de vertus communes dont, surtout, la justice, car il est le seul à être doué du langage, qui sert à dire le juste et l'injuste :

"La cité fait partie des choses naturelles, et l'homme est par nature un animal politique [...]. Seul parmi les animaux il a un langage. Certes la voix est le signe du douloureux et de l'agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux [...]. Mais le langage existe en vue de manifester l'avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l'injuste [...]. Or, avoir de telles notions en commun, c'est ce qui fait une famille et une cité."

L'être humain est destiné à vivre dans une société civile ( koinonia politikê) dont la forme concrète est la Cité, figure idéale de la communauté en tant que rassemblement des familles.

"Puisque toute cité est une communauté, et que toute communauté a été constituée en vue d'un certain bien, il est clair que toutes les communautés visent un certain bien et que, avant tout, c'est le bien suprême entre tous que vise celle qui est la plus éminente de toutes [...] celle que l'on appelle la Cité, c'est-à-dire la communauté politique" (je souligne).

La séparation des pouvoirs garantit la qualité de la vie en communauté. Sa référence première est dans les évangiles synoptiques, par exemple celui selon saint Matthieu (chap. 22) : des pharisiens et des hérodiens veulent mettre Jésus à l'épreuve en lui demandant s'il faut payer l'impôt à César. Il leur montre une pièce de monnaie à l'effigie de César et leur dit : "Rendez donc ce qui est à César à César, et ce qui est à Dieu, à Dieu." C'est le fondement de la distinction entre le temporel et le spirituel qui interdit, théoriquement, tout despotisme comme toute théocratie.

Cette séparation fut définie par l'Anglais John Sadler dès 1649 : "On peut soutenir que, par droit de nature, les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif doivent être dans les mains de différents sujets." Pour Montesquieu ( De l'esprit des lois, livre XI, chapitre 6), la liberté du citoyen est possible si et seulement si les pouvoirs sont séparés, c'est-à-dire, dans le concret, "détenus par des hommes différents". Elle est inscrite dans l'article 16, essentiel pour notre propos, de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : "Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de constitution." La démocratie et le libéralisme "ont pour point commun de constituer des ordres pluralistes, spontanés et auto-organisés" sous la tutelle de gouvernements collégiaux (multicamérisme). "Le républicanisme suppose la séparation des pouvoirs, comme le despotisme leur confusion" (P. Nemo). La laïcité est l'aboutissement logique de cette séparation des pouvoirs lorsqu'elle est appliquée au for interne (le champ des convictions, des croyances, des idéaux...).

Malgré les aléas de l'Histoire, la tradition occidentale contient le germe de la démocratie qui anime l'esprit de la Communauté depuis le commencement : comment faire Un à plusieurs ? La mise en place précoce de parlements, de conseils et de chambres a eu pour objectif de contrôler le pouvoir des monarques. Cela s'est poursuivi avec diverses formes de suffrage selon les époques ou les régions. L'histoire de la pensée sociale occidentale est caractérisée par la promotion du paradigme du pluralisme dans la démocratie (politique) et dans le libéralisme (individuel et économique).

LES NAISSANCES DU "COMMUNAUTARISME"

Le mot "communautarisme" apparaît plus tardivement. Sa première origine (non pas chronologique, mais en ordre d'importance) a une signification positive. Elle réside dans le communalism anglo-saxon. Ce dernier fonde l'organisation de la Chambre des communes du Royaume-Uni, qui compte aujourd'hui six cent cinquante-neuf membres élus, provenant d'autant de circonscriptions (les Members of Parliament ou MP).

La Chambre des communes a pour vocation de légiférer en votant des lois ( Acts of Parliament) et de discuter des questions politiques en cours. Sa dénomination vient de ce que ses membres viennent des "communes" (au sens de "municipes") du royaume, à la différence de ceux de la Chambre des Lords, environ sept cents (pairs et pairesses héréditaires, pairs et pairesses à vie, deux archevêques et vingt-quatre évêques anglicans), non élus, plus ou moins directement désignés par la Couronne.

Le communalism apparaît aussi aux États-Unis et au Canada : il désigne la décentralisation de certains pouvoirs (justice, santé, culture...) dans une fédération d'États, ou de Provinces, qui ont un dénominateur commun (les lois générales) mais des numérateurs différents (les particularismes).

La deuxième origine du terme "communautarisme" est consécutive à la découverte du Nouveau Monde. D'après Philippe Nemo, le mot désigne la République des Guaranis dispersée dans les Réductions du Paraguay (1583-1768), entités politiques, religieuses, économiques et même militaires organisées par les jésuites pour protéger les Indiens Guaranis (et autres...) des exactions des soudards portugais et espagnols qui voulaient les réduire en esclavage. La controverse a été vive à propos de cette expérience de vie "commune" ou "communautariste", mais elle donne au mot le sens tutélaire de protection contre une agression externe grâce à une organisation et à une discipline internes fortes. Cette expérience, couplée à d'autres récits de voyage, a donné naissance aux mythes du Bon Sauvage (de Montaigne à Diderot) et du Retour à la Nature (de Rousseau aux hippies...).

Autre référence sociale et religieuse : le mot a magnifié la vie des premières communautés chrétiennes, rapportée dans les Actes des Apôtres. Les nouveaux croyants, environ trois mille, "étaient fidèles à écouter l'enseignement des apôtres et à vivre en communauté fraternellement. [...], ils mettaient tout en commun, ils vendaient leurs propriétés et leurs biens pour en partager le prix entre tous selon les besoins de chacun" (chap. 2, 42-47, etc.). Nul doute que les rassemblements, avec leurs rites internes, leur enfermement dans des cénacles, leurs charismes (don des langues, de prophétie, thaumaturges...), n'aient été perçus comme "communautaristes" par les habitants de la Jérusalem d'alors dont les habitants pouvaient se dire, tout comme nous : "Que peuvent-ils bien tramer ensemble ?"

Dernier exemple, celui des utopies. Les fondateurs de communautés "utopistes", presque "sectaires", sont nombreux : le Britannique Robert Owen (1771-1858), les Français Charles Fourier (1772-1837), Pierre Leroux (1797-1871), Pierre-Joseph Proudon (1809-1865), Claude-Henri de Saint-Simon (1760-1825), etc. Philippe Nemo rappelle que "les communautés utopiques chaudes, harmonieuses, fermées à la circulation cosmopolite (Cabet ou Fourier), rejoignent les communautés traditionnelles, agraires, pré-industrielles, organiques, ethniquement pures, évoquées par les théoriciens de la droite extrême et de l'ordre naturel". Il s'agit toujours d'instaurer des "sociétés fermées", par opposition à la "société ouverte" qu'appelle le pluralisme de la démocratie et du libéralisme.

C'est alors qu'apparaît le sens négatif du communautarisme.

LA TENTATION DU REPLI COMMUNAUTAIRE

En France, le communautarisme qualifie le mode de vie des minorités devant lesquels les idéaux républicains, égalitaires et laïcs, devraient s'effacer au nom d'un droit à la différence. Le terme droit des minorités a pris le ton négatif de "revendications" culturelles, linguistiques, ethniques, religieuses. Pierre-André Taguieff écrit :

" Communautarisme est utilisé, en langue française, pour désigner avec une intention critique toute forme d'ethnocentrisme ou de sociocentrisme, toute autocentration de groupe, impliquant une autovalorisation et une tendance à la fermeture sur soi, dans un contexte culturel dit postmoderne, où l' ouverture à l'autre est fortement valorisée."

Le "communautarisme" dénote en effet le repli sur un groupe clos où l'on ne sait pas trop ce qui se passe. Pour le subconscient du républicaniste un peu raide dans ses valeurs, il comporte des risques de sédition, de soulèvement contre l'autorité, voire de sécession irréparable (délinquance, mafia, terrorisme...). Il est vu comme une ségrégation volontaire ou acceptée, une mise à part délibérée pour échapper à la visibilité/lisibilité collective dont la loi commune est, jusqu'à nouvel ordre, la meilleure garantie. On applique le mot aux sectes, dont certaines sont en effet dangereuses et, par grossissement médiatique, à des groupes qui ressemblent extérieurement à des sectes : réunions entre soi, dans un lieu privé, usant d'une langue inconnue, sur un texte ésotérique ou considéré comme tel parce qu'il est méconnu par la plupart des gens, même des intellectuels (ce peut être le cas du Coran ici, d'autres textes ailleurs : il est par exemple interdit en Chine de se réunir librement autour d'une Bible).

LA MEFIANCE REPUBLICAINE A L'ENCONTRE DES COMMUNAUTES ET DES ASSOCIATIONS

On ne peut parler du communautarisme sans évoquer la méfiance radicale de la Révolution française, puis des gouvernements qui l'ont suivie, République comprise, contre tous les groupes sociaux qui contournent les contraintes collectives, voire militaristes, de l'État. Les Constituants ont lu les philosophes des Lumières et, pour certains, Kant, un contemporain de la lointaine Baltique. Ils ont surtout lu le Contrat social de Rousseau (1762) - comme Kant, du reste -, qui préconise une vision politique (admirablement rédigée) de l'individu entièrement dévouée à l'État :

"Chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a. Si donc on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essence, on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants : Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout " (Livre I, chapitre VI, souligné dans le texte).

Rousseau ne faisait que développer ce que le lexicographe Antoine Furetière pointait dans son dictionnaire publié en 1684 : "Le salut public est toujours préférable à celui du particulier. Si vous choquez cette puissance, il n'y a point de salut pour vous, point d'asile, point de grâce."

L'aspiration au Bien Commun et l'obéissance à l'Autorité qui le gouverne ont remplacé le message du salut chrétien, ainsi que ces "communautés" que constituaient les corps de métiers qui, sous l'appellation désobligeante de "corporatisme" (égoïste, avide de défendre ses intérêts...), étaient accusés de "communautarisme" avant la lettre.

La loi Le Chapelier, du nom de l'avocat qui l'a fait promulguer, votée par l'Assemblée constituante le 14 juin 1791, stipule dans son article premier :

"L'anéantissement de toute espèce de corporations des citoyens du même état ou profession étant une des bases fondamentales de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit."

La Nation est le seul souverain et n'a nul besoin de médiateur. La loi interdit à tous les ouvriers ou compagnons, sous peine d'amende et de prison, de nommer des présidents ou syndics, de prendre des arrêtés, de tenir des registres, de se concerter. "Tout attroupement d'artisans, d'ouvriers, de compagnons ou de journaliers serait dissipé par la force" ( Histoire et Dictionnaire de la Révolution..., p. 279).

Cette loi anticipe les lois autoritaires de la Convention et du Directoire, les articles 291 et 292 du code pénal napoléonien de 1810, les censures des Restaurations et du Second Empire, la méfiance persistante de la IIIe République : la liste est longue depuis 1791 ! Il faut attendre longtemps les assouplissements qui conduiront à la loi de juillet 1901 sur la liberté d'association, défendue par Pierre Waldeck-Rousseau après vingt ans de débats acharnés à la Chambre. Dès le 28 mars 1871, le parlementaire Tolain déclarait que "les droits de réunion et d'association ne sont qu'une application de la liberté de la parole et de l'action" (Merlet, L'Avènement de la loi de 1901..., p. 7). Déclaration amplifiée plus tard par le député Cantagrel : "L'association, messieurs, répond à une tendance si essentielle à la nature humaine, qu'elle est universellement admise comme constituant un droit naturel" (18 mars 1879 ; ibid., p. 57). Mais, anticléricalisme oblige, la loi ne saurait s'appliquer à ceux qui, par leurs voeux dans les congrégations, se sont "frappés d'une sorte de mort civile" : la liberté d'association n'est pas faite pour les ennemis de la liberté (Marcel Barthe, 15 décembre 1879 ; ibid., p. 61).

Au fil des disputes (trente-trois projets en vingt ans de polémiques), l'Assemblée aboutit au texte de la loi relative au "contrat d'association" :

"Art. 1er.- L'association est la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun d'une façon permanente leurs connaissances ou leur activité, dans un but autre que de partager des bénéfices. Elle est régie, quant à sa validité, par les principes généraux du droit applicables aux contrats et obligations.

Art. 2.- Les associations de personnes pourront se former librement sans autorisation ni déclaration préalable, mais elles ne jouiront de la capacité juridique que si elles se sont conformées aux dispositions de l'article 5 : "être rendue publique", et "déclarée à la préfecture du département ou à la sous-préfecture de l'arrondissement où l'association aura son siège social" (texte final du 1er juillet 1901 publié le 2 juillet dans le Journal officiel..., ibid., p. 973). Cette loi sera suivie de peu par celle portant sur la séparation des Églises et de l'État, du 9 décembre 1905, qui en partage l'esprit.

On retrouve la quintessence de cette méfiance, transformé en neutralité bienveillante, dans l'article premier de la Constitution de la Ve République :

"La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée." (Loi constitutionnelle du 3 juin 1958, modifiée le 28 mars 2003 pour la décentralisation).

Cette méfiance fondamentale, durable, architectonique, contre les excroissances communautaires, qu'il aura fallu tant de temps à amadouer pour l'ajuster aux réalités des "communautés" ou des "associations", cette méfiance, donc, ne serait-elle pas encore à l'origine de la crainte du communautarisme et de ses possibles dangers ?

Comme la critique contre le communautarisme vise souvent, en France (dans les médias, dans l'opinion, chez des responsables politiques) des tendances de la communauté musulmane, il semble important de s'interroger sur les valeurs de cette dernière. Que peut-on dire, rapidement et sans prétention, de l'Islam et des difficultés qui lui sont imputées ? La suite de cet exposé concerne surtout les sunnites, très majoritaires en France, comme dans l'Islam en général.

LA COMMUNAUTE MUSULMANE : L'"UMMA"

L'Islam est la religion des musulmans ( muslim, pluriel muslimun), de ceux qui, selon la racine, "remettent ou soumettent leur âme à Allah". Les prophètes attendaient celui qui conclurait la Révélation, Mahomet. D'après la tradition, le nombre de prophètes, ou 'anbiya (pluriel de nabî), antérieurs à Mahomet est élevé (224 000). De la masse émergent les trois cent cinquante apôtres, ou rusul. Les prophètes "doués de fermeté" sont au nombre de cinq, comme les piliers de l'Islam : Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet (ou Muhammad). Dieu a chargé ce dernier d'une mission plus haute que toutes les autres. Mahomet cumule les titres de nabî (prophète) et de rasûl (apôtre) (voir Hugues Didier, p 165). "Allah a envoyé son Prophète Mahomet avec la bonne direction et la religion du vrai afin qu'il la fasse triompher sur la religion entière [c'est-à-dire : sur toutes les religions], n'en déplaise aux païens" (Coran, sourate IX).

L'Islam se présente comme la "religion immuable", comme le fondement des autres religions du Livre (et même de toutes). Il se dit la religion naturelle par excellence, conforme à la nature de l'humanité ( fit ra) depuis la Création. Tout humain naît nécessairement musulman, et son appartenance à une autre confession n'est qu'un dévoiement accidentel, momentané. L'Islam peut se proclamer universel, car il est un déjà-là donné de tout temps.

La diversité des histoires et des cultures confirme cette unité. L'Islam est ce vers quoi tout tend parce que tout en vient : c'est construit en boucle. Mahomet est l'ultime énonciateur d'un message toujours foncièrement le même depuis Adam. Les grands noms de la Bible : Noé, Abraham, Moïse, etc., jusqu'à Jésus, étaient déjà musulmans sans le savoir, puisqu'ils étaient soumis à Dieu. Dans la grande sourate II du Coran, intitulée "La vache", Abraham et après lui Jacob-Israël recommandent à leurs fils de ne mourir que "dans la foi islamique". L'Islam dit avoir, en somme, le monopole de Dieu.

Deux conséquences s'ensuivent :

1. L'islam clôt la Révélation par les "dits" ( hadith) du Prophète, son "Envoyé" par excellence (c'est vrai pour les Sunnites, mais différent pour les chiites et les ismaéliens, qui attendent qui le douzième imâm, qui le septième). Hugues Didier, savant connaisseur, résume :

"Le dogme musulman établit une sorte d'effet de miroir qui souvent entrave la perception de l'altérité religieuse. L'Islam se donne à la fois comme la religion de la fin des Temps et comme la religion adamique [du commencement]. Il en résulte que tous les prophètes envoyés aux diverses nations du monde avant Mahomet ne pouvaient énoncer que l'Islam. Selon cette conception, l'essence originelle de toute religion ne peut être que l'Islam. Et tout ce qui en diffère ne peut être que déformation ultérieure."

2. L'Islam a l'ambition d'offrir aux humains la meilleure communauté qui soit : "Vous êtes la communauté la meilleure qui ait surgi parmi les hommes ; vous commandez le bien, vous interdisez le mal ; vous croyez en Dieu" (Sourate III). Les peuples d'Islam partagent la fierté d'appartenir à la Umma al-nab', la "Nation du Prophète".

D'après sa racine, Umma renverrait (c'est une hypothèse) à Umm, "la mère", d'où l'idée d'une matrice commune. Parfois Umma prend le sens d'origine terrestre, peuple ou Nation. Un mot proche est Jam'a: assemblée pour prendre une décision doctrinale, judiciaire ou politique. Le mélange des deux significations, origine commune et décision commune, ancre profondément l'idée, chez les musulmans, qu'appartenir à l'Islam c'est appartenir à un destin commun.

"Dans la psychologie musulmane, Umma connote presque toujours une origine assurée non seulement par le lieu ou le sang, mais par l'enracinement spirituel", du fait que les croyants sont tous frères selon l'ordre de la Umma ( Dictionnaire de l'Islam..., p. 202).

Cette communauté a ses règles dont cinq, " les cinq piliers de l'Islam ", sont intangibles et universelles. Ces règles symbolisent la soumission à la Umma:

  1. le témoignage qu'il n'y a pas de divinité autre qu'Allah et que Mahomet est l'envoyé d'Allah (c'est l' Achahâda, ou la profession de foi),
  2. la prière quotidienne ('alata),
  3. l'aumône légale ( zakât),
  4. le jeûne du ramadan,
  5. le pèlerinage à La Mecque (lieux saints) pour tout croyant adulte qui a la possibilité physique et matérielle de le faire.

Parler de l'Islam, ce n'est donc pas seulement parler d'un culte, c'est parler d'une unité spirituelle et temporelle à la fois, qui transcende la classique séparation des pouvoirs. La tendance communautaire centripète y est plus active qu'ailleurs. La loi islamique, la charia ou "chemin pour respecter la loi d'Allah", codifie à la fois les aspects publics et privés de la vie ; elle émane directement de la volonté divine, quoi qu'elle varie d'une région à l'autre.

On peut craindre les effets du "communautarisme" négatif (repli, méfiance, mépris...) et, chez les plus radicaux, la mise en cause de la démocratie, jugée incompatible avec la loi coranique. Il ne faut pas faire l'autruche : il y a, de prime abord, une réelle incompatibilité entre les systèmes de valeurs de l'Occident sécularisé, qui prône l'autonomie de l'individu et la liberté (de penser, d'agir, de se déplacer, d'aimer, de croire...), et l'Islam qui, comme théocratie, exige, idéalement, une soumission sans faille aux "dits" du Prophète et affiche, par exemple, comme une vertu la soumission des femmes ou l'exclusivité religieuse (qui se traduit, hélas, par une intolérance de plus en plus répandue sur le terrain...).

Mais ce conflit interroge aussi la République dont l'arrogance supporte si difficilement les différences quand elles la gênent. Peut-être devrait-elle mieux combattre en elle ce que Lévi-Strauss appelait l'anthropoémie (du grec émein, vomir), cette tendance à "expulser" hors du corps social ce qui ne lui est pas conforme ?

CONCLUSION

De la communauté au(x) communautarisme(s)... Parcours rapide sur un sujet au coeur de la diversité culturelle ! Nous ne sommes pas dupes : des nuisances sociales émanent du communautarisme, des "coutumes" ne sont pas compatibles avec les "valeurs républicaines". Pourtant, la question finale est bien dans le camp de la République : sa grande sévérité, sa peur du fractionnement ("La République est une et indivisible" martèle-t-on) ne seraient-elles pas, elles aussi, à l'origine des maux qu'elle dénonce - comme si elle forçait les "différents" à se cacher ? La France est ô combien favorable à l'exception culturelle, mais bien peu à l'exception communautaire. C'est une contradiction : comment approuver idéalement d'un côté ce que l'on dénonce concrètement de l'autre ? Comment proclamer la diversité des cultures, et contrôler, voire interdire, leurs expressions particulières ? Dilemme dont on ne sortira qu'en accordant plus de place (au double sens, réel et symbolique) aux expressions culturelles et populaires des communautés dites "présentes sur le territoire national".

Notre approche, moins idéologique, plus pragmatique, plus proche des mots et des choses et de leurs histoires, pense qu'une "hospitalité" est possible, pas l'hospitalité passive du laisser-faire, mais celle, active, de l'interculturalité, qui implique un travail en commun pour une oeuvre commune ouverte à tous. C'est le sens du dialogue interculturel, qui sera fêté en 2008. Si l'on ne veut pas qu'il reste un mot pieux, il faut le transformer en action, de sorte que, dans l'Europe entière, résonnent des voix singulières (régionales, communautaires, nationales, internationales) qui l'habitent déjà et, pour certaines, depuis fort longtemps.

Références bibliographiques

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Diversité, n°150, page 49 (12/2008)

Diversité - De "communauté" à "communautarisme"