Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

Editorial

La communauté éducative

Marie RAYNAL, rédactrice en chef. marie.raynal@cndp.fr

La notion de communauté suscite un grand intérêt aussi bien dans la sphère des chercheurs que dans celle des décideurs politiques. Cependant, le mot renvoie de façon souvent assez floue à des situations sociales très diverses : au pays d'origine, à la religion, à une activité artistique ou scientifique, à des catégories administratives (communautés urbaines par exemple), à un groupe d'amis, à une langue commune, au genre... ou encore à des modes de communication informels, sur Internet, ; toutes communautés, donc, qui n'ont pas grand-chose à voir les unes avec les autres. Pour trouver un point commun, on pourrait dire que faire partie d'une communauté désignerait donc à la fois une appartenance et une organisation plus ou moins structurée en fonction d'objectifs ou d'intérêts communs.

Les significations de ce mot très polysémique, dont Pierre Mayol par sa recherche lexicale et étymologique dénoue patiemment l'écheveau des sens, évoquent a priori la chaleur des liens sociaux et des sociétés humaines ; mais, selon que l'on est d'un bord ou de l'autre de la Manche ou de l'Atlantique, des variations significatives apparaissent.

Dans la tradition anglo-saxonne, la notion de communauté est perçue le plus souvent de façon positive. Elle décrit des regroupements géographiquement situés à l'échelle locale, des parentés et, socialement, des minorités culturelles et/ou ethniques. En France, le mot, somme toute banal la plupart du temps, dès qu'il concerne les différences - culturelle, ethnique et/ou religieuse - et les immigrés provoque une réelle méfiance et connote souvent le communautarisme. Notre tradition républicaine laïque, où chacun se doit de laisser au vestiaire de la citoyenneté ses origines, appartenances, croyances et particularismes, redoute alors un réflexe de repli identitaire et une menace contre l'universalisme.

Un précédent numéro de la revue, en juin 20001, invitait à réfléchir aux critiques portées à l'encontre de ce modèle, élaboré historiquement comme un principe d'intégration, pour souligner les manquements dans la façon dont il est appliqué et réclamer une plus grande rigueur dans sa mise en oeuvre ; ou, au contraire, pour en relever le caractère abstrait et en incriminer les effets pervers, notamment son impact négatif sur les minorités. Il convient de réinterroger ces concepts à la lumière des profonds changements survenus dans notre société mondialisée, des positionnements plus marqués des acteurs, des fragmentations territoriales et sociales accrues comme des dangers induits par certaines formes de regroupements communautaristes.

Car qu'est-ce qui fait lien ? Qu'est-ce qui réunit, fait cohésion ? Qu'est-ce qui tient encore ensemble des citoyens ? Dans un texte de 1908, "Digressions sur l'étranger2", Georg Simmel prend appui sur la figure de l'Étranger relié à sa société d'accueil, même s'il n'y puise pas ses racines, pour analyser la nécessaire et subtile complémentarité entre proximité et distance qui constitue somme toute le fondement même des relations sociales. Plus récemment, le politologue américain Robert Putnam associe de façon provocante les deux mots "capital" et "social" et suscite maints commentaires et discussions, notamment autour de Bowling Alone: America's Declining Social Capital, publié en 19953. L'auteur met alors en relief l'efficacité de la qualité des relations entre les citoyens et le climat de confiance comme facteurs déterminants d'une meilleure organisation collective et d'une adhésion aux institutions. Il s'agit en somme d'une sorte de renversement logique : ce qui est utile, rentable, la clé de la "social glue", de ce qui nous rassemble résiderait avant tout dans une bonne organisation de réseaux de personnes et d'associations. On y gagnerait donc de fait en étant plus solidaires, moins individualistes, et la prospérité économique, la vitalité de la société seraient conditionnées à sa capacité à mieux inclure tous ses membres.

Dans ce cadre, quel est le sens du mot "communauté" appliqué à l'école ? L'expression communauté éducative figure dans le code de l'éducation : "Dans chaque école, la communauté éducative rassemble les élèves et tous ceux qui, dans l'établissement scolaire ou en relation avec lui, participent à la formation des élèves." "Les parents d'élèves sont membres de la communauté éducative. Leur participation à la vie scolaire et le dialogue avec les enseignants et les autres personnels sont assurés dans chaque établissement. Les parents participent, par leurs représentants, aux conseils d'école. Les membres de la communauté éducative sont associés à l'élaboration du projet d'école. La communauté éducative est formée de l'ensemble des différentes personnes qui agissent auprès des enfants au sein d'une école." Bien sûr, de nombreuses écoles parviennent à créer une telle cohésion autour d'elles grâce souvent à l'énergie déployée par leur chef d'établissement, mais la communauté éducative reste la plupart du temps une formule abstraite : les projets d'établissement s'empoussièrent sur les étagères, les familles peinent à entrer en contact avec les équipes pédagogiques, les enseignants, face aux difficultés de leur métier, ont du mal à abandonner des logiques individualistes, les élèves se regroupent de façon affinitaire et les partenaires, trop souvent invités de circonstance, piétinent devant les établissements scolaires...

Quelles formes d'organisation pourraient être adoptées pour qu'élèves, éducateurs, enseignants, familles et acteurs territoriaux aient le sentiment d'appartenir à une communauté ? L'école se doit de traiter de la même manière tous les élèves sans tenir compte de leurs origines ; mais comment résoudre les écarts dans l'application des principes républicains ? Car chacun sait que les écoles sont reliées au territoire, à la ville, qu'elles ne se ressemblent pas et que des inégalités criantes provoquent des effets de rejet que les politiques de discrimination positive des zones d'éducation prioritaires ne parviennent pas à corriger. Pour faire communauté, les écoles ne devraient-elles pas, paradoxalement, marquer leurs différences ? C'est le cas des "grandes", des "célèbres" écoles, celles qui portent haut leur nom fameux et qui organisent soigneusement leur réputation et leurs traditions.

Quoi qu'il en soit, les élèves ont besoin de sentir la cohésion des adultes autour d'eux, les adultes ont besoin de sentir qu'ils appartiennent à une institution qui les relie, les parents ont besoin de sentir que l'école complète leur rôle d'éducateurs ; et ce sont les liens "faibles4" réunissant des personnes qui ne se ressemblent pas, des liens qui paraissent inutiles, qui ne se voient pas, faits de paroles attentives, d'écoute, de précautions, de patience, de bienveillance, de respect réciproque et de détermination, qui attachent et qui, finalement, malgré leur fragilité, donnent sens au mot communauté.


(1) VEI Enjeux, n° 121, juin 2000 ; voir notamment l'article de Dominique Schnapper Schnapper, "L'universel républicain revisité", dans la rubrique "Rétrospective" du présent numéro.

(2) In Y. Grafmeyer et I. Joseph, L'École de Chicago, Paris, coll. "Champ urbain", 1984.

(3) On retrouvera l'article original et des analyses très détaillées dans le numéro de la revue du Mauss dirigé par Antoine Bevort et Michel Lallement et intitulé Le Capital social. Performance, équité et réciprocité (Paris, La Découverte, coll. "Recherches", 2006).

(4) Voir la distinction entre "liens faibles" et "liens forts" chez Putmann. Les liens sociaux faibles sont ceux qui rassemblent des personnes qui ne partagent pas de nombreux intérêts en commun ; à la différence des liens forts, qui unissent par exemple les membres d'une même famille.

Diversité, n°150, page 3 (12/2008)

Diversité - La communauté éducative