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"Je..."(s)

Dispositif Nouvelles Chances : Auto-école

L'Auto-École1 accueille 20 élèves qui ont pour trait commun l'absentéisme et la rupture scolaire. Les élèves du dispositif sont inscrits administrativement au lycée Bartholdi de Saint-Denis mais l'Auto-École est une structure hors les murs. Les locaux sont prêtés par la mairie de Saint-Denis.
Afin de réinsérer les élèves, l'équipe pédagogique part de pratiques simples?; en début d'année des évaluations diagnostiques permettent de composer des groupes de besoins non pas en fonction de l'âge ou de la dernière classe fréquentée mais en fonction des connaissances des élèves et de leur niveau.
Le projet pédagogique mis en oeuvre : le journal de l'élève, va permettre aux élèves de se connaître, se "re-connaître" et de construire leur projet personnel et professionnel.
L'objectif principal de l'équipe est de faire prendre conscience aux adolescents de leur statut d'élève au sein d'un groupe dans un cadre scolaire bien déterminé.
Le journal de l'élève?est jalonné de différentes étapes, chacune marquée par un mini-projet (poème, journal, autobiographie, chanson, etc.). Cela permet à l'élève de se rendre compte qu'il est capable d'aller au bout d'un projet et même si certains décrochent au cours de l'année, ils ont une trace de leur passage au sein du dispositif et sont valorisés.
Les élèves créent d'abord en atelier d'arts plastiques un personnage qui va faciliter une mise à distance avec l'histoire personnelle de chacun. À partir de ce personnage, ils vont pouvoir parler de leur ville dans un poème "à la manière de" L'Invitation au voyage de Baudelaire. Ensuite, les élèves rédigent le journal intime du personnage en s'inspirant de celui d'Anne Frank.
De ce fait, chacun aura pu s'exprimer selon différentes modalités d'écriture.

ECKRAM BEN HAMZA, professeur à L'Auto-École de Saint-Denis

Rodwane Selaa

Je suis né le 4 août 1992. Je m'appelle Rodwane Selaa et j'habite à Pierrefitte. En école primaire je n'arrivais pas à travailler car j'étais très agité. Au collège, en 6e, j'étais toujours aussi agité mais j'avais de très bons résultats.

En 5e, c'était le même problème qu'en 6e. C'est en 4e que tout a commencé. Cette année-là, j'ai commencé à être insolent envers les professeurs, à multiplier les heures de colle et les exclusions de cours. Je n'avais plus envie de rien. L'école m'ennuyait. En 3e j'ai fait le triple de bêtises et j'ai été exclu au conseil de discipline à la suite d'une bagarre entre cités dans le collège où j'avais sorti une arme, un faux flingue. J'étais mêlé à cette histoire qui avait démarré bêtement. Après, cela a continué et s'est transformé en une histoire plus grosse que personne ne pouvait comprendre. On savait juste qu'à la fin de l'année, on se battrait entre cités.

Mais le collège ne pardonne pas. J'ai donc été viré. Je suis allé à l'ENNA en structure métallique et j'ai continué à être insolent. Les profs n'aiment pas les élèves comme moi. Et moi, je n'avais pas choisi cette branche-là. Je n'ai jamais rien compris à l'école. Quand on est en primaire, on t'apprend à grandir et on te dit qu'au collège, cela va être intéressant.

Moi, je parle trop et j'aime bien comprendre. Au collège, on te demande d'écouter les profs et c'est rare qu'on te demande de réfléchir. À quoi cela sert de savoir ce qu'est un volcan?? Est-ce que j'en verrai au moins un dans ma vie??

Et après on t'oriente. Moi, je dirai qu'on te trouve un placard où te mettre le temps que tu sois tellement dégoûté que tu n'iras même plus à l'école.

J'ai donc été viré de l'ENNA. Le proviseur avant de me virer m'a parlé d'une nouvelle école. Il m'a dit que c'était bien, qu'il y avait des petits groupes, que l'on travaillait en petit effectif. Le choix c'était ou Auto-école ou le CFA ou rien.

J'ai fait des démarches pour le CFA et des démarches pour rien. J'ai choisi Auto-école car je n'ai pas trouvé de patron et je me disais que le rien, c'était la rue donc la galère.

Il fallait bien voir avant cette fameuse Auto-école.

Quand je suis arrivé, j'ai cru que c'était une classe pour les fous. Les jeunes vraiment qui n'ont plus aucun choix. Mais après, au fur et à mesure, j'ai aimé. J'ai aimé m'instruire car les profs nous expliquaient mieux et prenaient leur temps. On était par petits groupes. Les projets m'ont aussi intéressé?: le théâtre, l'atelier dessin, le journal et le poème. Le poème de Baudelaire, je le trouvais beau. J'ai su dire ce qui m'intéressait et cela a changé ma vie. Mais depuis quelques temps, mon comportement se dégrade, je ne respecte plus les règles. Je me dis que c'est la fin de l'année, que je peux décompresser. Mais il y a encore du travail et la prof de français ne nous lâche pas !!!

Avant de terminer, je voudrais dire à mes potes, ceux que j'ai rencontrés à l'Auto-école, ceux avec lesquels je me suis amusé que je ne regrette rien parce que j'ai partagé beaucoup de choses avec les profs et mes amies, et surtout j'ai trouvé une orientation dans laquelle je me vois bien plus tard. L'année prochaine, j'ai demandé un CFA plomberie. J'espère que je pourrai y aller. Imaginez-moi dans 10 ans avec ma "petite" entreprise car j'ai de l'ambition. J'appréhende d'ouvrir une entreprise en Algérie, mon pays, ma vie, mon amie. C'est là-bas que je finirai ma vie avec toute ma famille. Ma biographie scolaire est finie et quiconque la lira l'aimera et surtout sachez que je ne regrette rien car tout ce qui se passe dans ma vie, c'est mon destin.

Je regrette juste les larmes de ma mère.

Lettre d'adieu?

Ma ville, mon poumon
Né sur ton froid béton
Je t'envierai jusqu'à la fin
je t'aime à mourir
je t'aime à souffrir
Tellement triste de ce refrain
Mes yeux pleurent tués par un leurre
Ils l'emportent sur mon cerveau si peu instruit et par la clope détruit
Je t'offre mon coeur en cadeau
Là tout n'est qu'argent et cruauté jeunesse, faiblesse et beauté
Tu as fait de mon adolescence une période de vice et de délinquance
Aujourd'hui je te dis
Ma jeunesse passe trop vite sans haine, sans mépris
Je ne crois plus en l'illicite
Les séjours en prison
Et les grandes bastons
Pas un voyou qui fasse long feu
Ceci est fini
Je reprends ma vie et la regarde droit dans les yeux
Là tout n'est qu'argent et cruauté jeunesse, faiblesse et beauté
Ecoute mes mots
Pas les vieux ragots
Qui nous cataloguent
Qu'est ce qu'ils en savent
Ils sont les esclaves
qui naviguent en pirogue
Alors laissons-les parler
Ces gens si mauvais
tu comprendras mes adieux
Je t'écris ces mots d'amour
Malgré mon triste parcours
Tu m'as ouvert les yeux
Là, tout n'est qu'argent et cruauté jeunesse, faiblesse et beauté
Pour toi, Pierreffite.

Stéphanie

J'ai 17 ans. Je suis lycéenne. Malheureusement, je ne vis plus chez mes parents, mais en foyer. On dit qu'un journal intime sert à dire ce qu'on ressent, ce qu'on pense. Moi j'ai choisi d'écrire.

Souvent, quand j'ai la sensation d'être bien ou mal, je cherche un bout de papier, j'écris ce que je ressens. Je n'ai pas une vie facile même si je suis jeune. Tu me diras que j'ai toute ma vie devant moi. Je suis ravie de te laisser mes confidences.

Je vis au foyer car j'ai un enfant de quinze mois. Malheureusement, je n'ai personne à qui raconter toute ma vie. J'ai peur de dire des choses... Du moins, j'ai peur de la réaction des personnes. Je n'ai pas confiance en moi et je fais pas confiance aux personnes avec qui je parle.

Je décide de te faire confiance, à toi, en te racontant tout ce que j'ai dans le coeur, c'est la première fois que je me confie à quelqu'un.

En même temps, je voudrais ne rien oublier de ce que je vais te raconter car je voudrais le transmettre à la personne qui compte le plus dans ma vie, toi, mon fils.

Je vais te raconter une chose qui m'a marquée. C'était le13 août 2004. Je n'étais pas chez ma mère, mais en fugue en plein mois de janvier. Cela faisait 2 ans que je n'avais pas vu ma famille. Encore le deuxième Noël et hiver sans ma famille. Mais bon... C'était la période de joie pour les gens mais pour moi c'était de la tristesse. J'étais toute seule mais avec une chose étrange que j'imaginais dans ma tête...

Tout le temps, mon bébé me mettait des coup de pied pour me dire qu'il était là. Je trouvais étrange d'avoir un être vivant dans mon corps. Le soir, je lui disais: "Ne t'inquiète pas, maman sera toujours là pour toi. "

Je me faisais une idée de lui, mais je n'arrivais pas à l'imaginer.

Pas de suivi de grossesse. Rien. J'achetais des livres sur l'accouchement, L'enfant. Puis, je les lisais le soir seule chez l'ami qui m'hébergeait dans une chambre d'amis.

Le soir de mes premières contractions, j'étais dans les toilettes et j'ai senti une douleur insupportable.

Ma ville, mon ghetto
Ici rien n'est beau
C'est la violence qui règne
Je te déteste
Tu es ma peste
Car à cause de toi, je saigne
La haine de ces gens
Qui sont déprimants
Me donne envie de partir
Des rêves noyés
Et mes ailes coupées
M'empêchent de m'épanouir
Là tout n'est que misère,
tristesse, ennui et galère
La circulation
et la pollution
Font de ma vie un cauchemar
Ici tout est bruyant.
Tout est perturbant
D'où les nombreux radars
Dans la pauvreté,
dans l'absurdité
de ce quartier innocent
Trop de délinquance
Trop d'arrogance
Marre de ces adolescents.
Là tout n'est que misère
Tristesse, ennuie et galère
Je veux m'évader


(1) Voir le texte"Réussite pour tous"de Marie-Louise Debourle p. 153.

Diversité, n°154, page 233 (09/2008)

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