Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

II. La réussite scolaire

La place dévolue à l'école dans des parcours de réussite

La rubrique "Chaque jour, un parcours réussi" dans le quotidien "Le Parisien"

Aude GIRIER, sociologue, enseignante à l'université de Picardie, à Amiens. aude.girier@club-internet.fr

A partir de parcours dits "réussis" de jeunes issus de zones sensibles racontés par le quotidien populaire "Le Parisien" après les émeutes de 2005, une vue d'ensemble de la place accordée à l'école dans les quartiers publiques1

C'est d'abord sur le comptoir des zincs parisiens que je découvre le quotidien aux titres racoleurs. La lecture quasi publique d'articles, accompagnée des commentaires des consommateurs, m'inspire ; les discussions qui s'ensuivent me semblent représentatives de l'air du temps : l'insécurité, la starisation de la politique, la médiatisation d'événements sociaux tels que les émeutes de quartier... Autrement dit, un objet sociologique édifiant  : les représentations sociales des quartiers populaires et la fonction de l'école au sein de ces mêmes quartiers.

Laissant de côté l'intuition sociologique, il s'est agi alors de mettre en place une méthodologie rigoureuse. Ainsi, à partir de cent vingt-cinq tableaux répertoriés de janvier (première parution de cette nouvelle chronique) à juin 2006 (arrêt qui fut finalement momentané), la méthode consiste à repérer quelle place est faite au système scolaire au sein de ces parcours de réussite. À qui attribue-t-on le mérite de cette réussite ? Quelle est la recette préconisée ? D'où viennent les encouragements, les obstacles ?

J'ai procédé ensuite par échantillonnage stratégique en répérant donc la variable scolaire pour sélectionner les chroniques spécifiques à mon objet. Cet échantillonnage permet de dégager un corpus que je n'aurai de cesse de resituer dans son ensemble. Au-delà de la méthode, force est de constater d'ores et déjà que peu de chroniques évoquent le système scolaire (sous quelque forme que ce soit - professionnels de la vie scolaire, institution, camaraderie...).

"VOTRE ECONOMIE"

Le quotidien Le Parisien traîne une réputation de journal populaire. D'ailleurs, avec ses maintes éditions locales, il a l'ambition d'être le journal de "toute la France" et estime toucher 20 % des lecteurs issus de l'immigration.

Ces lecteurs ont aussi le droit de cité dans ses colonnes et s'en saisissent parfois comme un espace de débat citoyen sur l'immigration, les banlieues ou autres questions sociales.

En 2006, une nouvelle chronique quotidienne intitulée "Je m'en suis sorti - Parcours réussi" paraît sous la rubrique "Votre économie" pour donner la parole "aux jeunes". Lancée début janvier 2006 en réaction aux émeutes de l'automne 2005, cette chronique a pour objectifs de réhabiliter les personnes issues de milieux modestes en montrant qu'il existe de nombreux cas de réussite dans les quartiers dits sensibles, de restituer une image positive d'une population en mal de reconnaissance, de donner la parole à ceux qui l'ont rarement.

À l'occasion du centième portrait, publié le 29 mai 2007, Le Parisien consacre toute sa "une" à cette dynamique et rend compte des retombées pour les témoins qui, réinterrogés depuis, disent être "pris au sérieux dans leur environnement social et professionnel".

La diversité des profils esquissés par les journalistes constitue un atout permettant d'éviter l'écueil des clichés réduisant les parcours réussis aux succès de quelques célébrités du monde sportif, artistique ou encore de celui des affaires. Certes, un état d'esprit entrepreneurial rejaillit de ces parcours, mais il n'y a pas de hiérarchisation, de mise en compétition. Chef d'entreprise, goûteur de fromage ou avocate, représentant commercial ou animateur de radio associative, conseiller principal d'éducation, boxeur ou réalisateur, chaque vocation est ici présentée avec un égal intérêt. Et chacun d'insister : sa réussite sociale n'a pas été donnée d'avance. Il a fallu se battre contre toutes sortes de discriminations. Mais aussi contre sa propre tentation de l'abandon et de la fuite en avant. Dans leur grande majorité, les témoins soulignent le rôle essentiel tenu par leurs parents, parfois aussi leurs frères, soeurs ou amis, pour persévérer.

À partir de ce matériau, qu'en est-il de ces parcours réussis ? Quelle réussite met-on en scène ? Quelle est la place accordée au parcours scolaire (l'école) dans ces parcours totaux ? Entre un marché du travail inaccessible et la défaillance de l'État-providence, la création d'entreprise serait-elle un moyen de "réussir sa vie" ?

TRAJECTOIRES

Chaque article est construit de façon identique quel que soit le journaliste qui recueille les propos.

Les parcours de vie2 des jeunes (parfois moins jeunes) ont pour dénominateur commun d'être contraires aux prévisions : destiné à un sombre avenir, celui qui avait tout pour échouer dans cette société sans merci s'en est sorti malgré tout. Le milieu familial (la plupart sont issus d'une famille nombreuse qui compte entre cinq et neuf enfants), le lieu d'habitation (HLM dont on n'hésite pas à décrire la détérioration), l'origine socioculturelle (les parents sont ouvriers, agents d'entretien - seul un père est instituteur), les difficultés d'adhésion aux codes d'intégration... tout s'opposait à leur réussite. Et c'est d'abord cela que le journaliste nous présente.

Un avenir médiocre, des déterminants qui ne laissent rien présager de bon... Au mieux, nous avons affaire à des profils ignorés de la société, insignifiants, perdus dans une masse d'anonymes : "un gamin algérien qui n'échappe pas à ses origines algériennes" (1/02/06).?L'autre extrême présente des jeunes fricotant avec des actes de petite délinquance. Bref, leur destin ne mériterait pas que l'on s'y arrête.

Si ce n'est justement un élément déclencheur. Celui-ci peut varier : tantôt un échec, tantôt au contraire une récompense, un coup de pouce qui prend valeur de véritable tremplin dans le parcours d'ascension. On repère une double temporalité, celle de l'immédiateté, de la spontanéité quasi inhérente à la jeunesse, et celle, à l'opposé, de l'éternité absolue, avec la redondance des "depuis toujours". Entre les deux, aucune stratégie n'est mise en avant si ce n'est la culture de l'effort, la ténacité. Le calcul, la projection n'appartiennent pas aux discours. Seule leur prise de conscience presque instinctive semble donner du sens à leur expérience.

Est donc venu le sursaut salvateur. Rarement introspectif, il suffit d'un événement au bon moment, une reconnaissance par la République (remise de médaille, prix de récompense...) pour redonner réalité à un rêve inavoué. Ainsi, le film La Haine de Mathieu Kassovitz semble ouvrir de nouveaux horizons à toute une génération (6/03/2006). D'autres événements ou personnages (Martin Luther King, 9/03/2006) jouent le rôle de Pygmalion, croyant en celui que tous avaient oublié. C'est alors cette confiance que d'autres placent en lui (une magistrate de Bobigny, 19/04/2006), que lui découvre chez d'autres, qui semble porter l'individu au-delà de son histoire. Il parvient à dépasser les frontières de son propre destin pour enfin s'épanouir, se réaliser à travers son ascension sociale.

Se révèlent alors des êtres faits de passions et de désirs. Là où l'on ne percevait que morosité surgissent l'engouement, la générosité, l'enthousiasme. Les jeunes évoqués tireraient d'une passion sans mesure pour ce qu'ils font aujourd'hui leur force, leur énergie. Tout un vocabulaire volontariste - "aller de l'avant", "avancer, foncer," "déplacer des montagnes"... - renforce l'idée selon laquelle seule l'amour de ce qu'ils font peut les porter aussi loin.

Loin certes, de leur destinée initiale ; mais attention ! les valeurs qu'ils prônent traversent les strates sociales. La réussite ne les a pas pervertis, ils sont restés modestes, gardent les pieds sur terre, ne trahissent pas leurs origines et rendent même hommage à qui de droit.

Les premiers remerciés sont alors leurs parents, qui ont cru en eux, les ont poussés, motivés, malgré les nombreux obstacles qui se dressaient devant eux. Les parents se sont sacrifiés pour leurs progénitures. Chaque portrait semble devoir être un témoignage de gratitude envers des parents qui ne sont jamais (sauf exception, 24/02/2006) une manne financière, mais ont su dépasser les obstacles malgré leur fréquente méconnaissance du milieu dans lequel leurs enfants voulaient s'investir. Des parents omniprésents par leur soutien, leur croyance, leur confiance : eux savaient que l'enfant réussirait. Ils avaient foi, ne désespéraient pas, voire s'obstinaient à l'aider contre son gré.

Ces réussites prennent alors le goût d'une revanche sur le statut du père immigré et apparaissent comme un moyen de reconquérir l'honneur de la famille. Quand de brillantes études sont mises en scène, comme celles d'un hépato-gastro-entérologue (11/04/2006), l'importance de la famille y est tout de suite associée.

En effet, nombre des interviewés sont d'origine étrangère et évoquent souvent leurs parents, notamment le père, sous l'image du travailleur, du "bon immigré", du "bosseur". Ces jeunes ont le désir de s'accomplir comme leur père à travers le travail licite, mais ont soif de "reconnaissance sociale3". Créer son propre emploi, avoir un statut, exister, gagner sa vie illustrent leur volonté d'intégration.

Ainsi, les parcours sont-ils parsemés de symboles de la France, alors pays adoré, adulé ("J'étais fasciné par la France", 28/02/006). Tel est le cas du jeune Iranien qui se remémore l'effigie de Montesquieu sur les billets de 200 francs (7/02/2006), ou celui de cette jeune fille "passionnée de littérature, et notamment de Voltaire" (24/02/2006). Nombreux sont ceux qui cherchent et trouvent d'ailleurs une reconnaissance auprès de personnes politiques, par exemple : l'un, félicité par Jacques Chirac lors de la remise du prix au concours national Talents des cités (9/02/2006), l'autre déjeunant avec Dominique de Villepin lors d'une réunion alsacienne sur "L'intégration sociale réussie" (2/03/2006), ou encore celle décorée par la ministre déléguée à la cohésion sociale et à la parité (12/042006).

QUELLE REUSSITE ?

À en croire le profil des jeunes présentés dans ces articles, la réussite passerait essentiellement par la capacité de devenir son propre patron. En fait, ces jeunes seraient amenés, par les difficultés, les obstacles rencontrés lors d'une recherche d'emploi infructueuse, à se servir eux-mêmes et à créer ainsi leur propre entreprise.

Malgré leur niveau de qualification élevé, leur décision d'entreprendre intervient donc, souvent, après un parcours d'insertion semé d'embûches (petits boulots, intérim, CDD, chômage...)4. Ainsi, s'il est difficile d'admettre que la discrimination produit des "entrepreneurs", il n'en demeure pas moins vrai que c'est pour échapper à la situation d'exclusion du marché du travail que certains jeunes issus de l'immigration maghrébine envisagent la création d'entreprise, non pas comme moyen de "faire de l'argent," mais comme moyen d'insertion. L'enjeu est alors d'ordre social. Il s'agit là de construire une identité positive, moyen de conquérir un statut social qui confère honneur et dignité5.

De ce constat, plusieurs éléments ressortent.

D'abord l'importance accordée à l'esprit entrepreunarial des jeunes, mais aussi la nécessaire source de création qui réside en la jeunesse. D'ailleurs, pour les rares jeunes dont le parcours retracé n'aboutit pas à la création d'entreprise, on voit apparaître leur capacité novatrice à travers leur métier : "artiste", "architecte"... Quoi qu'il en soit, le verbe "créer" apparaît bien comme un point d'achoppement dans tous les articles.

Lorsqu'ils expliquent les raisons de leur succès, ces en trepreneurs6 présentent une liste des qualités que doit avoir, selon eux, le chef d'entreprise contemporain. Les qualités les plus fréquentes sont les suivantes : "le désir de faire des choses nouvelles, de créer, de risquer...".

Les qualités les plus valorisées seraient donc composées d'une part de certains attributs individuels, comme l'imagination, la créativité, l'aptitude à démarrer des projets et à en assumer les risques et, d'autre part, de qualités qui peuvent s'acquérir, comme par exemple une meilleure connaissance des besoins et des tendances du marché.

Se lancer dans l'entreprise, c'est cependant d'abord pour certains se saisir de la chance d'insertion pour éviter de sombrer dans la délinquance et l'exclusion qui les guettent, eux et leurs acolytes. Mais ces jeunes employeurs donnent un sens éthique à leur activité en insistant sur l'utilité sociale de leur activité ou de leur embauche. Tout en se faisant eux-mêmes, leur dessein n'est pas individualiste mais s'inscrirait dans une démarche d'intégration. Se faisant, ils assureraient leur promotion sociale, que l'école n'a pu garantir.

LA PLACE DE L'ECOLE

À la différence des premières générations de commerçants maghrébins qu'incarne la figure du "cafetier" et des propriétaires d'hôtel, les entrepreneurs issus de l'immigration maghrébine se sont orientés soit vers les activités de sécurité et de gardiennage - localisées dans les zones sensibles, pour lesquelles il existe une forte demande de sous-traitance de la part des grandes surfaces ou des services publics -, soit vers le secteur des services : l'informatique, les agences de voyage, la traduction, le secrétariat, l'interprétariat (ces dernières activités nécessitant un niveau de formation plus élevé).

De fait, les niveaux scolaires présentés recouvrent un large intervalle. Certains ont quitté l'école avant 16 ans, d'autres ont passé une thèse à l'université ou ont suivi des études de médecine (22/03/2006). Lorsqu'ils sont diplômés d'un CAP, d'un BEP ou même d'un BTS, cela est présenté comme une étape nécessaire mais insuffisante.

Quoi qu'il en soit, l'école est rarement présente. Parfois, elle apparaît à travers une personne, un instituteur (10/03/2006), un conseiller principal d'éducation... plus rarement dans son fonctionnement institutionnel (10/02/2007).

L'image de l'institution est alors celle d'un système discriminatoire, fermé, comme l'illustre l'exemple d'un jeune "surdoué du graff" qui se voir refuser l'orientation en section arts appliqués et ressent alors le racisme des enseignants (22/02/2006) [voir encadré]. Plus encore, la discrimination est si bien intégrée que le stigmate est inversé7 : "la réussite scolaire, on s'en moque" (6/03/2006) illustre bien l'état d'esprit de la majorité des cas présentés. L'institution ne comprend pas la passion qui anime ces jeunes (14/04/2006), se fait même rigide et est alors délaissée pour permettre la réussite (24/03/2006), pour dépasser l'ennui (5/06/2006) qu'elle génère.

Parfois, l'accent est mis sur l'école comme moyen de sortir de son univers morose, dangereux même. Les "jeunes" parlent alors en termes de réseau, d'ouverture à un monde relationnel intéressant, riche en capital culturel. L'école permet de fréquenter les beaux quartiers, de se faire des relations, de s'éloigner des "mauvaises fréquentations" (01/03/06) en intégrant des lycées parisiens, l'université (7/02/06). Mais l'école n'est qu'un moyen et seule la socialisation qu'elle permet est ici vantée. Même pour les jeunes filles, pour lesquelles de nombreux travaux sociologiques (Hassini, 1980) montrent que la réussite scolaire est un moyen de s'en sortir, l'importance du succès scolaire est éludée (12/04/006). Seul un parcours rend explicitement hommage à l'école en tant que lieu d'apprentissage, tout en soulignant la ténacité de la jeune fille (15/05/06).

L'école peut cependant avoir joué un rôle majeur. Les cas sont rares, mais on trouve alors des élèves excellents, sérieux, résistants à toute épreuve. Il s'agit de l'école républicaine (14/02/06) dans laquelle l'individu s'investit totalement, sur laquelle il "mise tout" (14/03/06). Est rappelée certes la discrimination possible, à l'école ou ailleurs ; mais la gageure est d'en faire fi ! Le summum est de retourner ce sentiment d'injustice, de racisme, et d'en faire un moteur. La réussite devient une démonstration, une réponse au dénigrement ressenti (28/04/06). Parfois, le simple fait d'avoir suivi ce "parcours du combattant" (27/04/06) semble déjà un gage de réussite. L'obtention du diplôme (quel qu'il soit) est ainsi un "exploit" en soi étant donné les obstacles que l'école dresse en permanence dans ces trajectoires (22/05/06). L'un des portraits (21/06/06) pose ainsi le parcours scolaire et l'intégration à l'Institut d'études politiques de Paris comme une réussite en soi.

Finalement, peu d'entre eux envisagent de passer de l'autre coté du pupitre. L'un des parcours présente une jeune fille diplômée des Mines à 22 ans (09/05/06) participant à une association de soutien scolaire. Autre parcours (17/05/06), celui d'un artiste qui boucle ses fins de mois en étant formateur à l'IUFM. Outre ces deux parcours, une autre jeune fille dit avoir "une âme de prof" mais s'installe plutôt dans des études de médecine (08/03/06). En fait, on retrouve plus facilement des éducateurs spécialisés (10/03/2006) ou un médiateur scolaire assurant l'interface entre les élèves et les problèmes au sein des établissements scolaires (17/03/06) ; mais est alors mis en avant la compréhension que permet le fait d'être issu d'un quartier difficile, et pas les cursus scolaires.

Témoignage : "J'ai passé des nuits à dessiner dans la cave de mon HLM"

Isabelle Boidanghein

Il a des étoiles plein les yeux. De celles qui ornent les bandes dessinées du studio 2HB, qu'il a créé en 1995. Six ans plus tard, en 2001, Noredine Allam, 28 ans, quittait les caves HLM du quartier nord d'Amiens pour les locaux d'une ancienne école maternelle, mis à sa disposition par la ville, dans ce même quartier où il est né, d'un père algérien et d'une mère française. Aujourd'hui, 2HB emploie huit personnes, dont plusieurs issues du quartier nord. Et il a été choisi par les éditions Albert René pour recoloriser les trente-trois tomes des aventures d'Astérix : "Nous en avons déjà terminé trois, confie Noredine. Les éditions Albert René voulaient relooker la collection et lui donner des couleurs actuelles. C'est impressionnant... Astérix, j'ai grandi avec lui !"

"Je dois ma créativité à mon quartier"

II y a quelques mois, le studio amiénois avait proposé à M6 d'adapter en bande dessinée "Léa Parker", l'un des personnages vedettes de la chaîne, interprété par Sonia Rolland, ancienne miss France. Après "Victime de la mode" (M6 Éditions), un second tome sortira en mai. "Sonia et moi sommes devenus amis, continue-t-il. J'ai créé le logo de son association, Maïsha Africa, qui vient en aide aux orphelins rwandais. Elle m'a invité au Rwanda en décembre. C'est un pays magnifique." L'aventure rwandaise de Noredine va se poursuivre en... bandes dessinées : "Les Aventures de Maïsha", un personnage éducatif dans la lignée de Kirikou, sortiront en juin. La BD emmènera les jeunes lecteurs à la découverte du milieu humanitaire et du Rwanda, bénéfices et droits d'auteur étant entièrement reversés à Maïsha Africa. En six ans, l'enfant surdoué du graff a réussi contre "la culture de l'échec des quartiers" : "J'ai passé des nuits blanches à dessiner dans ma cave, raconte-t-il. L'Éducation nationale a refusé de m'envoyer en section F 12 (arts appliqués). Je n'ai jamais ressenti le racisme, sauf à ce moment-là ; les profs voulaient que je reste dans le quartier. Résultat : j'ai fait une année de gestion."

C'est lors du Festival de la bande dessinée d'Amiens 2001 que le destin de Noredine bascule. II y fait la connaissance de Zerriouh, un auteur de mangas. Ensemble, ils réalisent deux tomes des "Poussières de l'infini" (Éditions Soleil) puis un court-métrage d'animation : "En 1900, Monsieur Verne" (2003). Aujourd'hui, Noredine ne veut pas quitter sa cité : "On m'a proposé de venir sur Paris, mais j'ai refusé. Je dois ma créativité à mon quartier. En le quittant, j'ai peur de la perdre."

Le Parisien, "Votre économie", 22 février 2006, "Chaque jour un parcours réussi".

L'AMERTUME

Les chômeurs, les exclus, les victimes de discriminations doivent trouver des solutions.

Il n'est pas surprenant de constater que la création d'entreprise, au-delà des caractéristiques et des motivations propres à chaque créateur, constitue le moyen par lequel s'opère une mobilité sociale ascendante inscrite le plus souvent dans le projet migratoire des parents. Si l'école et le salariat ne garantissent plus une ascension sociale pour les enfants d'immigrés, la petite entreprise individuelle apparaît comme la troisième voie dans cette quête de la promotion sociale.

Paradoxalement, c'est dans l'exclusion des populations issues des zones sensibles qu'il faut voir une cause singulière de la constitution de ces petits entrepreneurs. La création d'entreprise n'obéit pas à la finalité économique de la recherche du gain et du profit : ces jeunes doivent devenir entrepreneurs (vendre et savoir se vendre), faute de quoi la société les tiendra responsables de leur propre "inemployabilité", donc de leur propre exclusion. Réussir en ce sens, c'est savoir s'employer soi-même.

C'est donc à travers l'entreprise et non plus à travers l'école que certains jeunes issus de zones sensibles, enfants de "la démocratisation scolaire", pour reprendre une expression du sociologue Stéphane Beaud (2002), essayent de réaliser leur promotion sociale ; avec un sentiment d'amertume à l'égard du modèle scolaire républicain de l'intégration.

Références bibliographiques

  • AUBERT F., TRIPIER M. ET VOURC'H F., 1997, Jeunes issus de l'immigration. De l'école à l'emploi, Paris, L'Harmattan.
  • BATAILLE P., 1997, Le Racisme au travail, Paris, La Découverte.
  • BEAUD S., 2002, 80 % au Bac... et après. Les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La Découverte.
  • CAILLÉ A., 2007, La Quête de reconnaissance. Nouveau phénomène social total, Paris, La Découverte.
  • HASSINI M., 2000, La Réussite scolaire des filles d'origine maghrébine en France, Paris, Ciemi, L'Harmattan.
  • ION J., 2006, "La dignité, nouvel enjeu de mobilisation", Sciences humaines, n° 172.
  • PASSERON J.-C., 1989, "Biographie, flux, trajectoires", Enquête, n° 5.
  • PAUGAM S. (dir.), 1996, L'Exclusion, l'état des savoirs, Paris, La Découverte.

(1) Tous les articles ne sont pas référencés, mais des dates citées entre parenthèses renvoient régulièrement à un article en particulier.

(2) Un parcours de vie renvoie à l'étude multidisciplinaire de la vie humaine dans son extension temporelle et dans son cadrage socioculturel. Son objectif théorique est d'établir des "ponts conceptuels" entre, d'une part, les processus biologiques et psychologiques ; d'autre part, les trajectoires biographiques qui résultent des séquences d'étapes et de transitions définies et organisées socialement ainsi que de leur négociation par les individus en fonction de leurs ressources (statutaires, matérielles, relationnelles...) et des cadres d'interprétation cognitifs et symboliques dont ils sont porteurs ; enfin le contexte sociohistorique et son évolution, les opportunités et contraintes que ceux-ci imposent aux choix et actions des individus (cf. Passeron, 1989).
Le parcours de vie et/ou le parcours scolaire a une seconde acception, et désigne une institution sociale (au sens de Durkheim), c'est-à-dire un ensemble de régulations ordonnant le mouvement des individus au long de leur vie, dans une société et un temps historiques donnés.

(3) Ces dernières années, la thématique de la reconnaissance sociale est devenue centrale en sociologie ou en philosophie politique, comme l'illustre l'ouvrage collectif dirigé par Alain Caillé (2007).

(4) Si les questions de réussite scolaire et universitaire, de l'égalité des chances sont des vieux débats dans les sciences sociales des migrations internationales, l'analyse des discriminations à l'embauche des jeunes issus de l'immigration est rare. Les travaux sont épars et mal recensés. Sur ce point, voir F. Aubert, M. Tripier et F. Vourc'h, 1997.

(5) Ces parcours rejoignent la lutte des sans-papiers, des handicapés, des malades du sida, des gens du voyage qui se mobilisent et revendiquent non seulement des droits, mais aussi respect et dignité. Un militantisme d'un genre nouveau affirme la voie singulière de ceux qui ont longtemps été exclus de l'espace public (Ion, 2006).

(6) La création d'entreprise est aussi une affaire de femmes. Comme pour les hommes, le fait d'être confrontées à la discrimination ethnique sur le marché du travail (Bataille. 1997) a conduit de nombreuses jeunes femmes d'origine étrangère à tenter l'aventure de la création d'entreprise. On les retrouve dans des secteurs aussi différents que la médecine ou les produits de beauté, ou comme dirigeantes de société de recrutement.

(7) On retrouve ici la dernière phase de l'exclusion selon Serge Paugam (1996), à savoir le retournement symbolique du stigmate (les politiques d'assistance apparaissent comme une menace, l'école comme un leurre méritocratique...).

Diversité, n°152, page 119 (12/2008)

Diversité - La place dévolue à l'école dans des parcours de réussite