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Diversité

II. La réussite scolaire

Interview : Jean-Louis Nembrini

Entretien avec Jean-Louis Nembrini (directeur général de l'enseignement scolaire) .

MARIE RAYNAL Jean-Louis Nembrini, vous êtes inspecteur général de l'Éducation nationale, vous avez été doyen en histoire-géographie, conseiller du ministre Gilles de Robien et l'on vous doit en outre d'avoir été le principal porteur du socle commun de compétences. Vous êtes actuellement directeur général de l'enseignement scolaire.

Pour vous, dans la fonction que vous occupez, que signifie le mot réussite ? La notion est vague : on peut parler de la réussite des élèves, mais aussi de celle du système éducatif...

JEAN-LOUIS NEMBRINI Évidemment, l'important est la réussite des élèves. La réussite scolaire est au coeur de la démarche éducative. La réussite d'un élève, c'est lui permettre d'aller le plus loin possible en fonction de ses aspirations et de ses compétences, quels que soient sa situation sociale, ses origines, son handicap ou sa maladie, et où qu'il soit sur le territoire.

L'institution scolaire doit proposer une réponse aux difficultés scolaires et sociales que peuvent rencontrer les élèves. Elle doit fixer les cadres de la réussite à l'école.

Réussir à l'école ne signifie pas seulement y être heureux. L'école est un lieu où l'on apprend et il s'agit de définir précisément l'instruction d'une part, et l'éducation d'autre part.

Le socle commun de connaissances et de compétences, c'est ce qu'un élève aujourd'hui doit absolument posséder pour pouvoir exercer ensuite sa liberté : soit continuer ses études au lycée, quel que soit le lycée, professionnel, général ou technologique, mais également avoir les bases, s'il est contraint d'écourter ses études, pour entrer dans une procédure de validation des acquis de l'expérience et de formation tout au long de la vie.

Et c'est cette réussite des élèves qui fait la réussite de l'école. La réussite de l'école est fixée par les objectifs que s'est donnés le gouvernement.

Quelques chiffres : aujourd'hui, pour répondre aux attentes de la société en général et de l'environnement économique en particulier, l'objectif de la moitié d'une classe d'âge à brève échéance titulaire d'un diplôme de l'enseignement supérieur a été retenu ; le niveau de compétence et de connaissance doit donc s'accroître. Un autre chiffre : une centaine de milliers d'élèves ne disposent pas à la sortie de leur scolarité d'un diplôme ou d'une qualification qui leur permettent d'entrer sereinement sur le marché du travail. Il faut faire en sorte qu'aucun élève ne sorte de ce système sans diplôme et sans qualification.

MR Les évaluations européennes - le rapport Pisa - ne placent pas la France en très bonne position. Pouvez-vous commenter ces mauvais résultats ?

JLN Il faut prendre au sérieux les comparaisons internationales et ne pas se contenter de dire que les critères ne sont pas adéquats. Nous sommes un pays riche, un pays qui dépense beaucoup d'argent pour l'instruction des élèves. Peut-être nos dispositifs, nos modes de transmission des connaissances, nos programmes d'enseignement ou les outils dont nous disposons ne sont-ils pas suffisamment performants pour permettre un meilleur rendement, je n'ai pas peur d'utiliser ce terme. Nous avons donc un effort à faire dans la mesure de la performance de notre système d'éducation.

Nous avons des examens qui permettent de situer les choses - encore qu'un taux de réussite à un examen n'ait pas grande signification : les sujets changent, comme les programmes, et la comparaison interannuelle est difficile.

En revanche, notre système d'évaluation, pour ce qui concerne la réussite des élèves à l'école et au collège, était jusqu'à présent un système diagnostic. On faisait un diagnostic de la situation des élèves à l'entrée dans le cycle de formation et, en fonction de ce diagnostic, les enseignants bâtissaient leur pédagogie. Il nous faut aller plus délibérément vers une évaluation bilan, c'est-à-dire un bilan non pas en début de cycle mais plutôt en fin de cycle, avec des évaluations nationales qui ressemblent au principe des évaluations internationales. Cela relève de la liberté des professeurs en amont de faire en sorte que ce bilan soit concluant.

Pour cela, il faut plusieurs choses : d'une part des programmes d'enseignement plus nets sur l'objectif à atteindre, moins prescriptifs en matière pédagogique sur la façon de faire la classe ; mais il faut surtout faire confiance aux enseignants, bien les former, fixer l'objectif et poser des évaluations en conséquence. Ce faisant, notre système réagira très vite et sera mieux placé sur les échelles internationales ; il pourra mieux bénéficier du fort potentiel du corps enseignant.

MR Qu'est-ce qui peut à votre avis faire le plus fortement levier ? La mise en place du socle commun nécessite du temps...

JLN Le ministre a annoncé des mesures à appliquer à l'école primaire : réforme des programmes, réforme des évaluations, approfondissement de la notion d'aide individuelle à travers l'utilisation des deux heures du samedi matin. Ce plan pour l'école primaire est une réponse essentielle. Dans la suite, nous ferons de même pour le collège : les programmes sont en cours de réécriture, également dans la perspective de durcir les objectifs et de laisser davantage d'autonomie aux établissements pour les atteindre.

MR J'ai vu à cet égard que vous aviez favorisé le développement d'établissements expérimentaux.

JLN La loi de 2005 prévoit les expérimentations pédagogiques, évidemment contrôlées par le conseil d'administration des EPLE et ensuite par l'institution. Il ne s'agit pas d'établissements qui seraient totalement dérogatoires par rapport aux normes ou à la réglementation, mais nous souhaitons laisser de la marge d'initiative aux équipes pour atteindre l'objectif que nous avons fixé.

Le gros défaut de notre maison n'est pas la centralisation sur les objectifs : c'est au contraire la dignité de la France que, du nord au sud du pays, nous ayons des objectifs communs pour tous les élèves, c'est le rêve de l'égalité républicaine, auquel il faut toujours se référer. Mais nous avons accompagné ces objectifs nationaux forts de prescriptions rigides en matière d'emploi du temps, de pédagogie, et, peu à peu, nous avons dérivé ; la querelle pédagogique a envahi les programmes, qui sont devenus pour certains d'entre eux à la fois des recueils de prescriptions pédagogiques en même temps que des recueils d'objectifs.

Tout cela doit changer, car la prescription pédagogique a du mal à s'appliquer à tout le territoire. L'adaptation au terrain ne peut pas relever d'une prescription nationale. Il faut donc piloter les équipes par des évaluations, les responsabiliser quant aux résultats à atteindre, et leur donner parallèlement de l'autonomie, les laisser faire comme elles l'entendent : travailler en groupe, s'organiser différemment. Notre corps enseignant est sans doute parmi les meilleurs ; les professeurs sont très compétents dans leur discipline. Il faut leur donner de la liberté et avoir l'oeil rivé sur les résultats ; car nous ne pouvons pas continuer de frustrer la jeunesse, qui a droit à un niveau d'instruction fort.

La Direction générale de l'enseignement scolaire (DEGSCO) produit des programmes d'enseignement ; on élabore des évaluations et on attribue les moyens aux académies en fixant avec elles les objectifs à atteindre. Dans le cadre de la LOLF, les académies utilisent ces moyens comme elles le souhaitent en tenant compte de la diversité territoriale. Ensuite, la DGESCO regarde les résultats. Le talent doit s'exercer au mieux sans être bridé.

Diversité, n°152, page 101 (12/2008)

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