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Diversité

Editorial

La notion de réussite

Marie RAYNAL, rédactrice en chef. marie.raynal@cndp.fr

En matière d'éducation, la réussite a le vent en poupe et fait l'objet d'une mobilisation politique conséquente1. La lutte contre l'échec scolaire était jusqu'alors le vocable le plus couramment admis : c'est pourquoi le renversement lexical, à connotation positive appuyée, engage un changement volontariste de logique bienvenu. Cependant, les mots seuls ne peuvent changer les représentations sociales ni la réalité des faits et il ne suffit pas d'invoquer la réussite pour qu'elle advienne. D'autant que le performatif employé de façon absolue pose problème, car tous les enfants ne partent pas à égalité quant aux promesses de l'école et, selon qu'elle est scolaire, plus largement éducative ou sociale, la notion de réussite ne renvoie pas aux mêmes objets et revêt plusieurs sens.

Quelles sont donc les conditions de la réussite scolaire ? Quels en sont les moteurs ? Et de quelle réussite parle-t-on, tant il en existe de fort différentes ? De la réussite de qui également ? celle des élèves des quartiers dont on dit qu'ils cumulent les difficultés ? celle des filles ou celle des garçons ? Comment faire avec la diversité des talents et des conditions de vie ?

Il s'agit avant tout de bien définir la notion, qui agrège de nombreuses acceptions voisines. Par exemple quelle différence entre talents, mérite, compétence, égalité des chances et réussite ?

Le mot talent se rapproche du mot don. Il s'agirait d'une disposition donnée au départ, distribuée au hasard et sur laquelle on ne pourrait pas agir. Ce serait donc la nature qui mènerait la danse. Il y aurait des enfants plus doués que d'autres, des rapides, des lents, des manuels - toujours plus souvent fils d'ouvriers que d'enseignants -, des paresseux et des volontaires, en somme le contraire même de ce que l'école revendique, qui refuse heureusement un tel déterminisme. Cette idéologie du don est très répandue et a été largement instrumentalisée. C'est ainsi que les peintres ou les poètes ont pu invoquer des muses, mystérieuses inspiratrices aussi commodes que nébuleuses. C'est évidemment beaucoup plus chic, moins laborieux et évite de mettre en lumière la masse de travail nécessaire pour accomplir une oeuvre. En fait, le talent ou le don est la conjonction de différents mécanismes qui échappent en partie certes, mais qui relèvent pour beaucoup du contexte matériel, psychologique, culturel et social dans lequel vit l'enfant. Il dépend par exemple de la capacité à imiter, car apprendre et agir reposent en effet d'abord sur l'imitation. Nous sommes tous débiteurs, non seulement à l'égard de ceux qui nous ont précédés, mais aussi à l'égard de ceux, que nous connaissons ou pas, qu'ils en aient été conscients ou pas, qui nous ont donné un mot, un geste, une idée, une aide, un sourire et nous ont du coup hissés à notre propre hauteur, jusqu'alors ignorée. Nous avons pris modèle sur nos parents, nos enseignants, des voisins, nos frères, soeurs, amis pour avoir envie de grandir. En ce sens, il faut insister sur le rôle que chacun à sa place peut jouer pour ouvrir la voie de la réussite. La part personnelle des enfants dans leur parcours, qu'il ne s'agit pas de nier, dépend donc aussi de l'appui des autres. Pour référer encore au domaine de l'art, les plus grands peintres se sont largement imprégnés du travail de leurs prédécesseurs voire de leurs contemporains pour mieux affirmer leur style propre. Or à l'école, imiter équivaut souvent à tricher, en dépit de Mimésis, placée par Platon au troisième rang après la Vérité.

À cet égard, il conviendra d'observer avec attention la façon dont le socle commun de connaissances sera appliqué. Pour ce qui est par exemple des compétences d'autonomie et d'esprit d'initiative, qui doivent désormais s'apprendre et s'évaluer à l'école, de très nombreuses entrées - par exemple "connaître les processus d'apprentissage, ses propres points forts et faiblesses" ou encore "savoir consulter des personnes-ressources" - devraient permettre aux élèves de conjuguer relation avec autrui et engagement personnel pour parvenir à atteindre des objectifs de maîtrise scolaire. La formation des enseignants pour aider les élèves dans ce sens apparaît donc comme une priorité.

Une autre conception de la réussite repose sur la notion de mérite. L'étymologie de ce mot nous rappelle qu'il signifie "être en droit de recevoir une récompense". Il suffirait d'exercer sa volonté, de faire des efforts pour réussir. Ce parti pris, en contrepoint trop accentué de l'idéologie de l'excuse sociale, renvoie chacun à la responsabilité pleine et entière de ses échecs ou de ses réussites. Si les efforts sont bien entendu une composante indispensable de la réussite, une définition trop simple exclut d'office les enfants qui vivent dans la précarité permanente, les soucis ou la violence. D'autre part, que dire des enfants qui font beaucoup d'efforts mal orientés ou mal reconnus, parce que non conformes aux attentes des adultes éducateurs, et qui n'en reçoivent nulle récompense ? Enfin, les qualités de base revendiquées tacitement pour accéder au mérite sont des qualités souvent déjà là avant même que les enfants entrent à l'école. Par exemple, ce n'est pas le mérite qui permet de prime abord de bien s'exprimer en français ; or nous savons que la maîtrise de la langue est un facteur déterminant de la réussite. Il faudrait donc nuancer le discours tenu aux enfants en échec et veiller à leur donner les clés de ce dont ils ont besoin et que l'on peine souvent à définir précisément pour chacun d'entre eux.

Nous sommes encore loin d'une société juste et les enfants "méritants" doivent donc bien sûr leur réussite à la confiance qu'on leur a faite, au hasard d'une rencontre, à la chance d'être aimés et de porter l'espoir de leur famille, à la méthode à la fois bienveillante et exigeante d'enseignants conscients de la fragilité des petits d'hommes, à la tranquillité générale autour d'eux et à la façon claire dont on leur a dévoilé les enjeux et les efforts à fournir. Les enfants méritants sont ceux pour lesquels la réussite a été présentée comme possible. Pour les autres, l'égalité reste trop souvent hors de portée.

Au contraire de l'image renvoyée par les médias qui laisse accroire que la réussite est une sorte de loterie, c'est bien un ensemble de conditions qui contribuent à faire reculer le seul jeu du hasard. La réussite de certains jeunes à cet égard peut donc être très utile aux autres, non pas pour servir de miroir aux alouettes d'une réussite qui leur est tombée dessus au petit bonheur la chance, ou pour faire croire qu'ils sont des sortes de héros du mérite, ou encore pour dire seulement, dans un discours misérabiliste, que même les jeunes des quartiers pauvres peuvent y arriver, mais au contraire pour aider à réfléchir et à démonter les mécanismes qui peuvent conduire à trouver sa voie. Il s'agit de démystifier la réussite en somme.


(1) Réseaux ambition réussite, programmes personnalisés de réussite éducative, contrats de réussite, réussite éducative du plan de cohésion sociale.

Diversité, n°152, page 3 (12/2008)

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