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Les petits danseurs de Shanghaï apprennent le français !

Emmanuelle BORNIBUS, est conteuse professionnelle1. www.emmaconte.com

Du haut du troisième étage de l'immeuble de l'école Shu Jia Du, je jette un oeil sur le drapeau rouge aux cinq étoiles qui flotte juste de l'autre côté de la vitre... Mon regard revient se poser sur mes petits élèves dont je ne vois que les chevelures d'un noir de geai, tant ils s'appliquent, penchés sur leurs cahiers. Ils doivent mémoriser l'écriture de cinq cents caractères par an environ (de ce point de vue, on jugera bon que ceux-ci aient été simplifiés sur l'ordre de Mao Tse Dong) ; et voilà déjà ces enfants de 8 ans en train d'apprendre l'écriture des lettres latines. "Après tout, ce n'est peut-être pour eux qu'une distraction" me dis-je, sachant qu'en leur compagnie je vais de surprise en surprise...

Pourquoi apprennent-ils donc le français plutôt que n'importe quelle autre langue européenne ? Parce que notre langue est aussi la langue internationale de la danse classique et que ces enfants se destinent tous à la carrière de danseur.

Subitement, l'un d'entre eux se lève pour s'adresser à ses camarades. Les voilà qui rangent leurs cahiers et posent leurs coudes sur la table. Du bout des doigts, ils appuient sur leurs paupières, sur les ailes du nez et sur quelques autres points de leurs visages. Celui qui "dirige l'opération" passe entre les bureaux pour vérifier si les positions sont justes, et surtout, si chacun s'applique bien à pratiquer ces auto-massages de Do In qui renforcent la zone "nez-bouche-oreilles", favorisent l'acuité visuelle et la concentration. L'après midi, ce sera un autre élève qui animera une séance de gymnastique, juste quelques mouvements pour éviter la lassitude qui s'empare des corps enfantins auxquels on impose une immobilité, certes relative, mais néanmoins frustrante quand on n'a que 7 ou 8 ans... À ce moment-là aussi, je me contenterai d'admirer le bon fonctionnement de l'autodiscipline.

Les enfants qui surveillent ces activités quotidiennes, auxquelles il faut ajouter le rangement de la classe, l'arrosage des plantes et l'alimentation des animaux (poissons rouges, tortues, grillons...), sont choisis à tour de rôle. Leurs camarades leur obéissent d'autant plus volontiers que, au cas où ils dérogeraient à la règle, ils seraient tous punis.

Si leur vie en internat obligent ces tout jeunes élèves à se comporter "comme des grands" en classe, pendant les récréations, ce sont leurs enseignants qui se mettent à leur portée. Plutôt que de déambuler dans la cour en conversant entre collègues, les voilà qui sautent à la corde, jouent à la balle, font la ronde, bref, participent aux jeux des enfants, renouvelant régulièrement les jouets qu'ils mettent à leur disposition pour agrémenter ces courts moments de détente collective. Les oreilles agacées par la pollution sonore dramatique dans cette mégapole où les lieux publics sont outrageusement sonorisés, j'apprécie que les récréations se passent en musique. En effet, les hauts parleurs qui surplombent la cour diffusent des airs de ballet que les enfants mémorisent ainsi sans effort.

Leurs rires et leur grâce émanent de ces enfants avec tant de légèreté qu'il m'est presque difficile de croire que ce sont les mêmes enfants qui, en rangs parfaits, se livraient à des mouvements réglés "comme du papier à musique", tels des petits robots, lorsque les hauts parleurs nous imposaient le chant "révolutionnaire" qui préside au lever du drapeau.

Nul besoin de discours entre nous, ils ont vite saisi de quel bord j'étais, entre celui de l'armée et celui de l'enfance...

La première fois que j'entrai dans leur classe, j'étais accompagnée par la directrice de l'école, par le professeur de français que j'allais remplacer et par monsieur Jin2.

Lors de cette première visite, sans doute longuement préparée, quelle ne fut pas ma surprise de voir les élèves se mettre debout dans un ordre irréprochable pour clamer d'une seule voix l'une de ces phrases à rallonge annonçant la "bienvenue de l'honorable étranger" ! Lorsque ils s'assirent enfin pour se tenir droit comme des i, les bras croisés dans le dos, répondant aux questions posées par leur professeur en s'égosillant pour produire des phrases incompréhensibles, je n'imaginais pas la vivacité d'esprit et la rapidité avec laquelle ils se mettraient bientôt à pratiquer la prononciation et la syntaxe françaises, fort éloignées de celles de leur langue maternelle, comme on peut facilement l'imaginer.

Quelques semaines plus tard, ces enfants se révélaient aussi divers et attachants qu'il est possible ; ils avaient en outre vite compris l'intérêt d'être entendu individuellement pour être corrigé et pouvoir ainsi améliorer leur prononciation.

Je découvris bientôt la richesse de leurs relations : complicités, amitiés ou inimitiés, amourettes, alliances... Sous les effets apparents d'une pédagogie aux antipodes de celle dont je pouvais me réclamer, ces enfants préservaient l'éventail émotionnel, la panoplie des jeux de rôles et toute la sensibilité des enfants de différentes origines que j'avais rencontrés ailleurs. Il suffisait qu'ils aient été vite convaincus que je n'userai pas de punitions, de discours ni de menaces à leur encontre pour que leur fantaisie et leur spontanéité, leur audace parfois, se révèlent sans mesure.

monsieur Jin me transmettait ce qui lui semblait bon de la réalité de l'école et de ses règlements disciplinaires, c'est à dire qu'il préférait ne rien dire qui puisse "me couper les ailes" et qu'il prenait sur lui d'expliquer ou de justifier tout ce qui viendrait en porte à faux avec l'esprit des lieux. C'est sans doute grâce à la sagesse de cette attitude que les cours de français que j'ai donné dans cette école resteront gravés dans la mémoire de mes élèves tout autant que dans la mienne. Cet octogénaire, qui avait largement passé l'âge de la retraite, n'enseignait plus que pour le plaisir et, plus que toute autre chose, il me transmit l'amour qu'il avait pour ces enfants, un amour qui le consolait des raisons qu'il avait eu de désespérer de la jeunesse de son pays lorsqu'il avait été maltraité pendant la révolution culturelle. Nous étions donc ensemble pour assumer le cours de français, lui devant assurer la transition entre l'enseignement du français langue étrangère dispensé avant mon arrivée et les nouvelles méthodes que j'allais mettre en pratique.

Il s'agissait principalement de la méthode "Silent Way", du linguiste Caleb Gatteno. Par ailleurs, j'étais largement inspirée par les approches pédagogiques de Célestin Freinet et j'avais l'intention d'établir une correspondance entre la classe de français langue étrangère de l'école Shu Jia Du et une classe de CE1 animée par mon ami Christian Bizieau. J'avais présenté les tableaux de lettres et mots en couleurs et fait une démonstration devant la directrice de l'école, j'avais également obtenu son accord pour un échange épistolaire avec l'école dont Christian était directeur.

Après avoir visité les dortoirs des enfants et constaté qu'ils ne disposaient d'aucun espace de rangement ni de jeu, ni d'intimité de quelque sorte que ce fût, il me vint d'abord à l'idée de leur offrir des animaux en peluche, bref de pourvoir au manque de "doudoux". Je réalisai ensuite que cela pouvait créer toutes sortes de complications, que les peluches seraient sans doute confisquées et que, même si elles étaient bon marché à Shanghaï, ce n'était pas très réaliste. J'en amenai donc dans la classe et vis que mon intuition quant au manque de jouets "transitionnels" était juste. L'ours en peluche captait tous les regards, tout l'intérêt de mes élèves, même de ceux dont le français était visiblement le cadet de leurs soucis.

J'eus bientôt comme supports pédagogiques du plus haut rendement un cochon rose, une souris bleue et un ours blanc...

C'est fou ce que vous pouvez enseigner comme notion grammaticale avec ce genre de bêtes ! Quelques parties de cache-cache autour du bureau entre lesdites peluches vous permettent rapidement de faire parler vos élèves qui, pour peu qu'une bonne réponse les aide à obtenir le soin de l'animal jusqu'au prochain cours, intègreront à grande vitesse les comparatifs et les "dessus/dessous", "derrière/devant" et autres "à côté", "c'est lui", "c'est elle", "il est là !", "il n'y est plus !", "il est parti", etc. Et rien ne vous empêche de faire grignoter votre souris, bouder votre ours et grogner votre cochon ! Ils peuvent également se chamailler, chanter, danser, courir, pleurer, se cacher... Il n'y a pas de limites, juste la contrainte d'être attentif à la compréhension et au rythme d'acquisition des enfants pour que le jeu soit partagé, stimulant, et que les élèves restent conscients qu'ils sont en train d'apprendre en jouant.

Quant aux tableaux en couleurs, et au réglettes, supports pédagogiques de la méthode Gatteno, ils permettaient aux élèves de lire et de mémoriser les mots dont ils avaient compris la signification durant la phase de "jeu", de s'exercer à appliquer les règles de la syntaxe et d'appréhender la conjugaison et la grammaire françaises. Cette approche et l'utilisation d'un matériel inhabituel pour ces élèves suscitèrent littéralement l'engouement collectif. Pointer les lettres ou les mots au tableau était une façon de montrer que l'on avait compris, appris, retenu, mais c'était aussi vivre le plaisir de l'apprentissage à partir de la réflexion personnelle, de l'attention mise en jeu dans cette approche.

C'était là un positionnement qui requérait d'autres qualités que celles sollicitées dans l'apprentissage tel qu'il est pensé et pratiqué en Chine. En effet, si celui-ci demande également beaucoup d'observation et de concentration, il ne permet ni l'initiative personnelle ni la prise de risques, et prive donc l'apprenant du plaisir d'avoir réfléchi, puis partagé son hypothèse, et parfois vu juste. N'étant pas une spécialiste de cette approche d'une part, et lui reconnaissant par ailleurs des faiblesses, je ne peux mettre au bénéfice de mes compétences dans son application les progrès fulgurants des élèves chinois que j'ai pu observer dans ma classe. Ayant utilisé la même approche avec des étudiants, je provoquai au contraire des résistances dues, je crois, au fait que ces jeunes étaient trop conditionnés par des années d'apprentissage sans prises de risque ni initiative. A contrario, cette approche permettait aux enfants d'exercer leur intelligence et leur désir d'apprendre sur le mode de la liberté et du jeu.

Non seulement mes élèves acquéraient les bases du français et prenaient plaisir à le parler, mais, surtout, ils étaient heureux de vivre ces moments si intenses ! C'est sans doute ce bonheur partagé, arraché à des conditions de vie et d'études que j'estimais très dures, qui me donnait l'impression de vivre avec eux les plus belles heures de ma vie professionnelle.

Je veux laisser une trace d'un jour particulier, d'un 25 décembre, jour qui n'est pas férié pour les Chinois et qui fut pourtant, cette année-là plus qu'une autre, un moment inoubliable.

Les élèves m'avaient préparé une surprise, sans doute avec la complicité de Pierre Jin qui m'accompagnait ou me précédait toujours dans cette classe.

J'eus donc droit à un "Joyeux Noël" parfaitement orchestré, tous les élèves droits comme des i hurlant en coeur dans la salle. L'intention me toucha mais il n'y avait rien dans son exécution de vraiment joyeux... Cette déclaration eût tout aussi bien pu être un cri de guerre ou une invitation à aller voir ailleurs si j'y étais... Je proposai alors à Pierre d'apporter quelques explications (aucune ne devait faire allusion à l'origine religieuse de cette fête) sur les circonstances au cours desquelles on pouvait entendre "Joyeux Noël !". Puis je lui proposai de mimer une scène de retrouvailles familiales, lui jouant le grand-père qu'on n'avait pas vu depuis trop longtemps, moi-même jouant la mère des enfants qui, en l'occurrence, n'auraient pas été uniques. Si l'on sait qu'il est en Chine pratiquement inconvenant de s'embrasser en public d'une part et tout le respect que l'on doit aux ancêtres d'autre part, on imagine la dose d'inconscience qu'il me fallait pour accueillir à bras ouverts ce vieux et fort respectable monsieur Jin et l'embrasser sur les deux joues après avoir clamé un "Joyeux Noël !" qui exprimait sincèrement toute l'affection que j'avais pour lui. Les enfants trouvèrent sans doute la scène plus vraie qu'osée car ils applaudirent et tous se mirent à s'exclamer "Joyeux Noël !" d'un ton des plus convaincants avant de s'embrasser à qui mieux mieux ! Au début, ils se contentèrent de pratiquer ce nouvel exercice avec celui ou celle qui partageait leur table... Mais, avant que Pierre et moi n'ayons réalisé l'ampleur de ce miracle de Noël, les enfants vinrent former un énorme tas devant le bureau. Imaginez donc un tas de quarante enfants criant "Joyeux Noël !" en se donnant des baisers, en se pinçant, en se "pelotant" et en gigotant en tous sens, bref en se livrant tout entiers au plaisir de libérer ce qui devait être refoulé dans cet univers où ils étaient surveillés en permanence. "Non seulement nous leur apprenons "la belle langue française", mais, en plus, ils découvrent maintenant "l'ambiance française"", me confia Pierre Jin, au comble du ravissement, comme si cette scène lui prouvait que, définitivement, aucune censure ne pourrait plus réprimer la formidable énergie de la jeunesse chinoise !

Voilà pour la mise en situation d'une expression à haute teneur culturelle...

Quant à l'échange de correspondance, déjà stimulant entre deux classes francophones, l'intérêt en aurait été multiplié entre la classe des élèves de l'école Shu Jia Du de Shanghaï et celle d'une petite école d'une ville moyenne de ma région d'origine. Les élèves chinois, ravis à l'idée de recevoir des courriers d'un pays aussi lointain et exotique que la France, se mirent volontiers au travail. Chacun eut bientôt réalisé son portrait, celui des membres de sa famille, sa vision de son lieu d'habitation, de son quartier, ainsi qu'un dessin le représentant en train de pratiquer son activité préférée ; le verso de la page était utilisé librement, agrémenté du nom de l'enfant en caractères chinois ainsi que de son nom français - car, pour me faciliter la tâche, et peut-être aussi pour s'amuser, les élèves avaient tous choisi un prénom français. J'avais écrit au tableau quelques modèles de phrases à "trous" que mes élèves pouvaient remplir à leur gré et qui seraient parfaitement lisibles pour les enfants français auxquels ces lettres étaient destinées.

Ayant eu l'accord préalable de la directrice de l'école, je ne pensais pas que ces courriers dont on ne pouvait douter que les élèves y avaient mis beaucoup de goût et d'application, poseraient problème. Sachant qu'une telle enveloppe à destination d'un pays étranger serait ouverte et risquait d'être abîmée par les services postaux, je trouvai plus judicieux de la confier à la directrice qui, par le pouvoir magique d'un cachet dont je ne disposais évidemment pas, pourrait lui éviter ce genre de déboire. Las ! j'étais bien loin de me douter que cette dame avait survécu aux pressions et aberrations administratives par excès de zèle (mais je ne suis pas objective, car j'ai une forte tendance à toujours trouver excessif le zèle en ce domaine) ! Je ne supposai donc pas un instant que les courriers de mes très innocents élèves allaient lui paraître subversifs ! Les élèves de Christian Bizieau ne reçurent jamais la correspondance qui leur était destinée. Comme je m'en inquiétais et relançais la directrice sur cette question jusqu'à la lasser, elle finit par me faire savoir que ce courrier entre nos deux pays avait une grande valeur diplomatique et que je n'avais pas été à la hauteur de la tâche ; auquel cas, puisque j'avais l'air de tenir vraiment à cette échange de correspondances, j'allais voir ce que j'allais voir !

Et en effet, je vis ! Mais auparavant, je dus entendre son discours adressé aux élèves... Étant donné que je rencontrais plus de difficultés pour apprendre le chinois qu'eux pour parler et comprendre notre langue, je ne pus juger des arguments de notre directrice pour les convaincre de se remettre à la tâche, car ce deuxième courrier prenait effectivement tout l'aspect d'une tâche ! Sous leur portrait quasi à l'identique, je vis mes élèves essayer péniblement - cela ne pouvait guère être autrement - d'écrire en français les phrases types que la directrice leur avait dictées en chinois. Pierre Jin et moi-même restions de marbre, n'ayant nulle envie de lui servir de complices, devinant, à travers les tentatives plus au moins réussies des élèves, les phrases suivantes : "Nous aimons nos parents, notre école et notre pays. Les enfants chinois sont très heureux. Notre ville est la plus belle du pays, qui est le plus grand du monde, etc." J'avoue avoir été tellement attristée par la "disparition" de la première enveloppe que je n'ai jamais recopié l'adresse de l'école du Mayollet sur la seconde, dont le contenu stéréotypé aurait donné une image par trop caricaturale de nos élèves. On imagine combien je me suis maudite de ne pas avoir laissé le premier courrier attendre chez moi d'être glissé dans ma valise lors d'un prochain retour en France...

Il ne faut pas accorder trop de temps au regret et, avec la distance, puisque cela fait un peu plus de trois ans que je suis revenue en France, je me dois, par souci d'objectivité, de transmettre aussi ce que j'ai pu observer dans cette école chinoise qui m'a laissée admirative.

Chaque classe avait, naturellement, son institutrice ; mais il y avait en outre un professeur d'anglais, un professeur de sciences, un professeur de gymnastique et un professeur d'arts plastiques, qui allaient de classe en classe pour dispenser leur enseignement. Le professeur d'arts plastiques, qui était la seule à avoir sa propre salle, m'a un jour invitée à l'y rejoindre après mon cours. C'était une femme passionnée par son métier, sa salle était remplie de magnifiques travaux d'élèves. Elle m'expliqua sa démarche, très différente de celle qui dominait dans cette école et tellement plus proche de celle que j'essayais de mettre en oeuvre dans l'apprentissage du français !

Ce professeur accompagnait les enfants dans la découverte de leur sensibilité et dans la mise en lien entre les sensations corporelles, la perception de l'espace, celle des éléments, des matières, avec leur monde imaginaire, leur intelligence et leur investissement dans la danse. Autant qu'elle le pouvait, me sembla-t-il, elle travaillait en lien avec les autres enseignants et intervenait avec les enfants lors des multiples fêtes et événements qui rythmaient la vie de l'école. Ainsi, les élèves étaient invités à réaliser des projets pour les décors de ballet, les costumes, elle les guidait dans la création de cerfs-volants, de découpages, de décorations murales, de mobiles, qui étaient autant de petits chef-d'oeuvres.

Bref, elle s'évertuait à améliorer avec les enfants leur cadre de vie par tout ce qui pouvait être plus esthétique, plus ingénieux, plus gai. En outre, elle initiait évidemment ses élèves aux diverses techniques de la peinture et de la calligraphie chinoises. Son rayonnement et sa liberté d'être étaient pour moi comme une preuve que l'on pouvait survivre sans se renier dans cette école aux pratiques et aux cadres trop rigides et qu'il était possible de trouver des espaces pour que la sensibilité et la créativité des enfant s'expriment enfin.

Il se trouva qu'un jour je pris du retard pour ranger mon matériel et me trouvai encore dans la classe lors de l'arrivée du professeur qui assurait le cours suivant. Je sentis qu'il était attendu et que "quelque chose" se préparait d'intéressant, ou peut-être même d'un peu extraordinaire... Lorsqu'entra un genre de professeur Nimbus muni d'une énorme mallette, je m'assis discrètement au fond de la classe et attendis sagement, espérant qu'il ne me mettrait pas à la porte.

Je ne crois pas qu'il ait remarqué ma présence, tant il était centré sur le contenu de sa mallette qu'il ouvrit d'un air lourd de sous-entendus sur le bureau que j'étais finalement parvenue à libérer.

Le professeur se mit à déballer sur celui-ci tout ce qu'il fallait pour réaliser une expérience scientifique. Je regrette de ne pouvoir me rappeler de quoi il s'agissait ; je me souviens très bien en revanche de l'impression de sérieux qu'il m'a laissée. "Sérieux" prend ici une dimension noble qui ne s'oppose en rien à la fantaisie créative des enfants. Il s'agissait plutôt de prendre l'intelligence et la curiosité de ceux-ci très au sérieux et, silencieusement, de les mettre devant l'un ou l'autre des mystérieux phénomènes physiques ou chimiques qui président aux diverses métamorphoses des éléments qui composent notre univers. Il opérait avec un grand art !

On entendait une mouche voler, car chacun guettait le moindre indice qui aurait pu nous mettre sur la piste d'une hypothèse... J'étais aussi fascinée que les enfants, comme si j'avais surpris quelque magicien croyant oeuvrer en secret dans son laboratoire...

Il y avait par ailleurs des professeurs de musique et de danse mais je n'ai jamais trop su combien, ni comment ils travaillaient. Ou plutôt, je ne le sus que trop !

Lors de ma première et incroyable journée à l'école de danse, je m'étais retrouvée soudain, seule, assise au pied du grand miroir qui couvre immanquablement l'un des murs de toute salle de danse digne de ce nom. Lorsque j'assistai à plusieurs scènes de ballet données en mon honneur par mes futurs élèves, lorsque je vis l'une d'elle danser la mort du cygne avec une grâce si touchante que j'en eus les larmes aux yeux, je pensai soudain que ma vie était un conte de fées. Puis je repensai à toutes les heures que j'avais passées dans un terrain d'aventures, certains étés, un panier de livres au bras et ma petite chienne sur les talons, tenant compagnie à des enfants qui ne partaient jamais en vacances ; et comment, ensemble, nous nous inventions mille histoires merveilleuses. Ma présence en Chine, dans cette salle de danse, ces scènes de ballet, tout cela me semblait à la fois irréel et néanmoins parfaitement cohérent !

Arriva le jour où j'osai demander à assister à un cours de danse. Cette fois aussi les larmes me montèrent aux yeux, mais ce fut de révolte et de dégoût, de compassion aussi, en voyant avec quelle dureté le professeur traitait ses élèves : cris, insultes et menaces... ! Et, quand elle les "attrapait", sans aucun ménagement, je craignais qu'elle ne leur arrache bras, tête ou jambes.

Je ne pus endurer longtemps le spectacle de "ce dressage" et quittai précipitamment la salle de danse en la haïssant de toutes mes forces.

Me revient à l'esprit une scène inoubliable : entrant dans ma salle de classe pour y préparer mon matériel, je surpris un jour l'un de mes élèves en train de danser. Seul dans la classe, il dansait sans me voir, il dansait comme j'imagine danserait un elfe, pour son seul plaisir !

Comment ces enfants, dont certains étaient, visiblement, issus de famille aux revenus très modestes, avaient su faire valoir leur don, leur désir de danser ? Étaient-ils nés dans une famille dont les ascendants avaient été des artistes bannis ou disparus dans les violences de la révolution culturelle, se sentaient-ils missionnés par les leurs pour "reprendre le flambeau" ?

Je sais seulement que la sélection des petits danseurs est très dure et que l'enseignement de la danse professionnelle est partout, et peut-être encore plus en Chine, très exigeante. Et que je voyais dans la finesse, la sensibilité et la grâce de ces enfants le plus précieux de la vie. C'est pourquoi j'acceptai de "faire avec" ce qui, dans leur environnement, m'était insupportable et qu'eux étaient bien obligés de supporter !


(1) Emmanuelle Bornibus a vécu en Chine de septembre 1999 à juin 2004

(2) Grâce auquel j'avais obtenu ce poste, du moins est-ce ce que je pensais alors. Mais cela eut été trop simple dans un pays en pleine mutation et dont les ressortissants maîtrisent si bien l'art de cultiver le paradoxe... Je découvrais en effet quelques mois plus tard que cette création de poste pour professeur étranger qui devait permettre à l'école de changer de catégorie n'avait pas obtenu l'aval de l'administration...

Diversité, n°151, page 205 (12/2008)

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