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Diversité

III. Nouveaux arrivants

Interview : Leonard Orban

Entretien avec Leonard Orban (commissaire européen au multilinguisme) .

MARIE RAYNAL Leonard Orban, vous êtes commissaire européen. Tout le monde ne sait pas très bien ce que recouvre cette fonction. Pouvez-vous nous préciser quel est votre rôle ?

LEONARD ORBAN La Roumanie est devenue membre de l'Union européenne le premier janvier 2007. À cette même date, je suis devenu commissaire européen. Je dois dire que j'éprouve beaucoup de fierté à être le premier commissaire européen roumain. À mon arrivée à Bruxelles, le président Barroso m'a confié le portefeuille du multilinguisme, ce qui démontre l'importance politique et symbolique désormais accordée à ce thème. Je reste bien sûr citoyen roumain et, comme tout citoyen européen, je suis très attaché à ma nationalité, à mes origines... Cependant, en tant que commissaire, ma fonction ne consiste pas à défendre l'intérêt d'un pays particulier. J'ai d'ailleurs, dans mes fonctions, une obligation d'indépendance. Ma responsabilité est une responsabilité globale, prenant en compte l'intérêt communautaire d'une manière générale. Mon action doit viser les intérêts de l'Union dans son ensemble, de tous les pays membres, de tous les citoyens européens.

La Commission est un organisme collégial, comprenant vingt-sept commissaires. Une de ses tâches principales consiste à proposer des "lois communautaires", sous forme de décisions, de règlements, de directives. Celles-ci doivent ensuite être discutées avec le Parlement et le Conseil. La Commission est aussi la gardienne des traités et veille à leur correcte application. Enfin, la Commission est l'organe exécutif de l'Union européenne ; à ce titre, elle gère les crédits attribués aux opérations de la Communauté. Nous suivons avec intérêt tout ce qui se passe dans les États membres afin de mettre en oeuvre la politique communautaire dans les domaines qui relèvent de notre compétence. Néanmoins, la première de nos tâches consiste à proposer différentes initiatives législatives susceptibles d'améliorer la vie de nos citoyens, de nos entreprises, etc. Nous appliquons à la lettre le principe de subsidiarité, ce qui suppose de n'agir que dans le strict cadre de nos compétences et de respecter scrupuleusement les responsabilités des États, des régions, etc.

La Commission ne doit pas trop en faire. Elle doit à mon sens bien faire ce qui lui est confié. Et c'est la tâche à laquelle nous nous attelons. Par exemple, le système éducatif relève de la responsabilité des États membres ou, parfois, de la responsabilité régionale, comme en Allemagne. Nous devons dès lors essayer d'apporter une valeur ajoutée, sans pour autant intervenir dans des matières qui ne nous regardent pas. Ainsi, il n'appartient pas à la Commission de décider en matière de programmes scolaires, d'organisation des études... En revanche, nous pouvons valoriser les bonnes pratiques, promouvoir les bonnes idées, financer les bons projets.

L'activité d'un commissaire peut être définie de manière simple, même si la réalité est plus compliquée. D'abord, il traite des questions dont il a la charge, le multilinguisme dans mon cas. Il prend des décisions et assume la responsabilité politique de ses choix quant aux initiatives, actions, idées, projets qui en découlent. Ensuite, parce que toutes les décisions sont prises lors de discussions collégiales avec les autres commissaires, nous sommes aussi coresponsables des autres initiatives de la Commission, quel que soit le domaine concerné : agriculture, compétitivité, entreprises, etc. Nous avons ainsi la possibilité d'intervenir, de faire des commentaires, d'influencer la décision.

J'ajoute que nous nous rendons autant que possible dans tous les États membres. Ces voyages sont autant d'occasion de contacts et donc sources d'enrichissement. Il s'agit pour nous de rencontrer les représentants des différents États membres, mais aussi d'avoir des débats avec les citoyens européens. J'assiste par ailleurs chaque mercredi aux réunions de la Commission. Enfin, je passe chaque mois la semaine parlementaire à Strasbourg et une grande partie de mes services travaillent au Luxembourg.

MR Votre équipe comprend combien de personnes ?

LO Comme tout commissaire, j'ai bien sûr un cabinet, composé d'une dizaine de personnes qui constituent mon équipe rapprochée. J'ai veillé, en formant cette équipe, à respecter un équilibre entre hommes et femmes, tout en constituant une équipe multinationale.

Par ailleurs, au niveau de la Commission, 3 700 personnes s'occupent de multilinguisme. Cela comprend l'ensemble du personnel qui travaille à la Direction générale de la traduction (soit 2 400 personnes), le personnel affecté au Service commun de l'interprétation (soit 700 personnes), de même que celui de l'Office des publications officielles de l'Union (environ 600 personnes) - notons que le service d'interprétation et l'Office des publications ne travaillent pas seulement pour la Commission, mais aussi pour d'autres institutions. Enfin, une petite équipe au sein de la Direction générale "éducation et culture" se charge des aspects politiques et stratégiques du multilinguisme.

Ce n'est pas une tâche aisée d'être commissaire responsable du multilinguisme dans une Europe qui compte désormais vingt-trois langues officielles. L'agenda est donc très chargé. Chaque mois, j'essaie de me rendre dans deux États membres. Je participe à toutes les réunions de la Commission et, bien sûr, je m'efforce d'aller aussi régulièrement que possible dans mon pays. En effet, un commissaire est aussi un peu l'ambassadeur de la Commission dans son propre pays ; il est très important d'y maintenir d'excellentes relations et de donner un visage à l'Europe de Bruxelles, qui est parfois perçue comme trop éloignée ou trop anonyme. Finalement, c'est une activité extraordinaire et fascinante qui est un peu celle d'un ministre européen.

MR Voilà un terme que les citoyens auraient peut-être mieux compris, une terminologie plus proche de la réalité quotidienne et politique des pays...

LO Oui, mais vous savez très bien que la sensibilité politique et symbolique concernant les appellations est très forte. Intituler un membre de la Commission "ministre" européen était délicat. Le titre de commissaire est apparu plus consensuel. En réalité, un ministre a une activité très similaire à celle d'un commissaire, à la différence près qu'un commissaire exerce ses fonctions à l'échelle de tous les États membres et pas seulement d'un pays.

MR Revenons à votre portefeuille et au rôle que vous jouez. Là encore, très peu de citoyens français, même s'ils sont bien sûr concernés, comprennent ce que signifie être commissaire en charge du multilinguisme, parce que c'est assez éloigné des préoccupations quotidiennes. Pourriez-vous nous expliquer comment vous envisagez votre action ?

LO Mon rôle consiste à défendre et à promouvoir la diversité linguistique. C'est la définition que j'en donnerai. Ce n'est pas seulement une politique de promotion de l'apprentissage de langues étrangères, ce qui est évidemment extrêmement important. Mon action vise non seulement chaque citoyen, mais aussi les entreprises et les États. En termes de valeurs et de messages, le multilinguisme est une politique absolument fondamentale pour l'Union. Elle a des implications au niveau économique, mais aussi au niveau politique. Ainsi, nous défendons et promouvons la diversité linguistique parce que l'Union européenne n'est pas construite sur le même modèle que les États-Unis. Nous ne sommes pas un melting pot. Nous prônons l'unité dans la diversité. Nous défendons le droit de comprendre et d'être compris dans sa langue, ce qui est fondamental pour chaque citoyen. Je milite en faveur de l'égalité de toutes les langues officielles de l'Union. De quoi s'agit-il ? C'est un principe d'égalité destiné à la fois à tous les États membres et à tous les citoyens européens. La Commission défend ce principe qui est un des piliers de la construction européenne. Souvenons-nous que le premier règlement adopté par l'Union - le règlement n° 1, de 1958 - concerne le régime linguistique de l'Union. Ce règlement est très clair : toutes les langues officielles de l'Union sont égales. Au-delà de ce principe, nous défendons l'idée très forte de l'unité dans la diversité. La Commission croit en une Europe où les langues ne seraient pas vues comme des outils au service de divisions, mais comme des ponts.

MR Je trouve particulièrement intéressant que l'Europe, eu égard à ces enjeux, ait le respect de la richesse des langues, promeuve cette diversité tout en travaillant à la recherche d'une unité. L'unité de la France s'est faite plutôt au mépris de la diversité linguistique, autour de l'unité de sa langue et de la répression des langues des provinces, des dialectes, des patois locaux. C'est le fondement même de notre République. D'autres pays sont-ils concernés par ces tensions ?

LO Je défends le multilinguisme d'une manière générale. Cela recouvre aussi un certain nombre de langues régionales et minoritaires, qui font partie de notre culture, de notre passé, et constituent aujourd'hui encore une richesse. Cependant, il appartient à chaque État de définir sa politique, et, en tant que Commissaire européen, je veille à respecter le principe de subsidiarité. Il faut tenir compte cependant d'une autre dimension politique : la relation entre le multilinguisme et d'autres politiques clés, notamment l'éducation, la promotion de l'apprentissage des langues étrangères, mais aussi la culture, la communication, la cohésion sociale... L'importance et le rôle des langues dans ces politiques ne peuvent être négligés.

MR ... l'intégration

LO Oui bien sûr. J'attache la plus grande importance aux questions d'intégration comme à celle de la justice. Je citerai, à titre d'exemple, l'importance de la qualité de la traduction et de l'interprétation dans les tribunaux, lorsque celles-ci sont nécessaires.

Je souhaiterais dire également quelques mots concernant l'apprentissage des langues étrangères. C'est bien entendu un aspect crucial du point de vue culturel, professionnel, en matière de communication. C'est aussi crucial pour l'économie. J'ai récemment présenté une étude réalisée par le Center for Languages, laquelle montre très clairement la liaison très étroite entre la capacité de l'entreprise à avoir une stratégie multilingue et la performance de cette entreprise. Les entreprises qui n'ont pas la capacité linguistique nécessaire perdent beaucoup d'opportunités sur le marché. Cette question a d'ailleurs pris une importance nouvelle dans les États membres. Nous assistons à une véritable prise de conscience. Le manque de connaissance des langues étrangères est une faiblesse dans un monde de plus en plus globalisé. Je constate par exemple que les autorités espagnoles font des efforts remarquables en ce moment pour promouvoir l'apprentissage des langues étrangères, car la situation n'était pas très bonne et cela était clairement perçu comme un handicap.

MR Il y a un programme particulier en Espagne ?

LO Oui, j'ai visité des écoles bilingues à Madrid. L'intention des autorités est d'encourager les citoyens, les enfants, à parler des langues étrangères. Elles souhaitent parvenir à ce que la moitié des enfants soient bilingues (espagnol/anglais). L'objectif est ambitieux, mais je crois en l'ambition dans ce domaine.

MR Tout le monde est convaincu de l'absolue nécessité du multilinguisme, mais on constate de grandes disparités en Europe. En France, personne ne le dissimule, nous ne sommes pas très bons. Vous donnez l'exemple de l'Espagne, un pays qui a des difficultés mais qui lance une politique offensive. Quels sont les pays qui sont réputés pour faciliter le multilinguisme ? Comment y parviennent-ils ? S'agit-il d'une tradition historique - parce qu'ils ont des langues minoritaires ?

LO Non ! Pas seulement. Au Luxembourg, par exemple, on est capable de parler au moins trois langues après quatre ou cinq années d'école. Ce succès repose sur une certaine tradition, un certain savoir-faire du système éducatif. C'est aussi une question d'ouverture d'esprit par rapport aux langues et de prise de conscience de leur importance. C'est enfin une nécessité liée à la place particulière du Luxembourg dans l'Europe. Dans les pays nordiques tels que la Suède, la Finlande ou le Danemark, il est normal de parler l'anglais couramment et le pourcentage de la population qui parle une langue étrangère est très élevé. Il est évident qu'une réelle volonté politique de l'État concerné permet de progresser à grands pas. J'ajoute que, dans d'autres États membres, on trouve aussi une réelle motivation à maîtriser les langues étrangères ; par exemple, en Roumanie, parler une seule langue n'est pas très...

MR ...chic !

LO Oui, pas chic du tout ! Disons-le comme ça. En réalité, ce n'est pas suffisant. Deux, peut-être, trois langues, c'est déjà mieux. Il existe donc de grandes disparités entre les États membres. Au Royaume-Uni par exemple, le plus grand problème rencontré me semble être le manque de motivation de la population pour l'apprentissage des langues étrangères. Les Britanniques ne voient pas la nécessité d'apprendre d'autres langues alors que tout le monde est supposé parler anglais. C'est une question vraiment très sérieuse, qui risque de constituer à terme un réel handicap pour ce pays.

MR Je voudrais attirer votre attention sur le paradoxe français. Tout le monde, comme je le disais tout à l'heure, semble tout à fait persuadé de l'extrême importance du multilinguisme et de l'utilité de l'apprentissage précoce de plusieurs langues. En même temps, les enfants qui sont spontanément multilingues ou bilingues, parce que leurs parents viennent de pays étrangers, ne sont pas considérés comme étant des enfants ayant une richesse, mais souvent, au contraire, plutôt disqualifiés par rapport à cette langue. Je suppose que l'on fait ce constat dans d'autres pays ?

LO Je crois qu'il y a dans ce domaine une réelle prise de conscience. Et la Commission y a contribué. Cependant, nous agissons dans ce domaine dans le plus strict respect du principe de subsidiarité. Nous essayons dans ce cadre de soutenir les politiques nationales, d'apporter une plus-value communautaire, et ce de plusieurs manières. Nous pouvons organiser un dialogue politique très étroit avec chaque État membre, afin de favoriser les projets communs, les ambitions communes, ou tout simplement pour améliorer leur connaissance réciproque. Ensuite, nous pouvons identifier les projets qui sont de grandes réussites. À titre d'exemple, en ce qui concerne l'apprentissage des langues étrangères, l'Allemagne a pris une initiative qui a créé des tensions avec les parents, car les enfants doivent y apprendre, en première langue, celle du pays frontalier (dans le Bad Wurtemberg, la première langue est le français). Néanmoins, après bien des débats, cela a été très bien accepté. Notre rôle est aussi de disséminer, de diffuser et de valoriser ces expérimentations réussies. Enfin, nous avons la possibilité de financer des projets visant à la promotion des langues étrangères. Dans le programme d'apprentissage tout au long de la vie (lifelong learning program), programme qui s'échelonne de 2007 à 2013, un chapitre est consacré au financement de projets pour l'apprentissage des langues étrangères. Voilà quels sont nos outils pour améliorer la politique dans les États membres. Bien sûr, nous travaillons à changer les mentalités, parce que celui qui peut parler plusieurs langues étrangères, et pas seulement les langues européennes, a plus de chances de réussir dans la vie.

EVA VALLE, MEMBRE DU CABINET DU COMMISSAIRE ORBAN : Je me permets d'ajouter quelque chose à ce que le commissaire vient de dire : la situation n'est pas la même dans tous les États membres. Dans de nombreux pays, la langue des immigrés n'est pas suffisamment valorisée. Malgré tout, quelques expériences intéressantes ont été portées à notre connaissance. C'est le cas du Royaume-Uni par exemple, qui, conscient des problèmes précédemment évoqués, est en train de promouvoir l'apprentissage des langues de la Communauté européenne, mais aussi celui des langues des différentes communautés qu'il accueille  : l'arabe, le mandarin, l'ourdou, le punjabi, etc. Cette ouverture ne peut être que bénéfique à terme dans les relations avec les pays tiers, notamment dans le domaine du commerce international.

MR Vous procédez à des recommandations ?

LO Oui. Nous avons adopté un plan d'action en 2004, dans lequel nous avons recommandé aux États membres de préparer leur propre plan d'action concernant l'apprentissage des langues étrangères. La grande majorité des États membres nous ont communiqué leurs plans nationaux. Cela nous donne une bonne vision d'ensemble, un "état des lieux", et va nous permettre une analyse très détaillée au début de l'année prochaine, en février 2008. Nous organiserons alors une réunion avec tous les ministres de l'Éducation et lancerons quelques propositions, quelques projets concernant l'apprentissage des langues étrangères, afin de trouver le moyen le plus efficace pour encourager les gens à apprendre les langues étrangères (pas seulement l'apprentissage précoce, mais aussi l'apprentissage tout au long de la vie). Des difficultés persistent pour organiser par exemple des échanges de collégiens, de lycéens ou d'enseignants, parce que les systèmes éducatifs sont très différents.

Finalement, plus que la promotion de l'apprentissage des langues étrangères, plus que d'assurer la compétitivité de chaque État membre, je crois que l'apprentissage tout au long de la vie est essentiel pour construire une identité européenne respectueuse des cultures, des langues et des traditions nationales. Une identité qui soit perçue comme une plus-value par chacun.

Diversité, n°151, page 131 (12/2008)

Diversité - Interview : Leonard Orban