Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

I. Normes linguistiques et enjeux sociaux

Outrances verbales ou mal de vivre chez les jeunes des cités (Rétrospective)

Claudine DANNEQUIN, laboratoire de lexicométrie et textes politiques, Ecole normale supérieure de Fonteney-Saint-Cloud/CNRS

Jeu pour certains, agression pour d'autres, quelle signification faut-il donner aux outrances verbales des jeunes des quartiers défavorisés qui sont source de nombreux conflits avec les enseignants, policiers ou juges(*) ?
Le regard d'une sociolinguiste sur le lien entre langage, sentiment d'appartenance et citoyenneté.

Depuis quelques années, professionnels de l'éducation, du travail social ou de la police sont confrontés à une montée des "outrances verbales" émanant d'une partie de la jeunesse issue des quartiers défavorisés : réflexions impertinentes ou injurieuses, usage d'un vocabulaire à forte connotation sexuelle ou scatologique, appel à la violence... Les récents démêlés du groupe de rap NTM avec la police sont une illustration, parmi d'autres, de ce phénomène.

Parallèlement, un certain nombre de lieux, espaces publics ou institutions se voient investis par des groupes de jeunes qui y développent des pratiques langagières et communicatives inadéquates ou transgressent les règles généralement admises : occupation de bibliothèques publiques par quelques jeunes qui discutent entre eux à très haute voix, se bousculent, monopolisent tables et chaises et finissent par décourager les autres utilisateurs, qui cèdent le terrain ou, fait moins probable, entrent en altercation avec les intrus ; incivilités dans les transports en commun envers les autres voyageurs ou les conducteurs, etc. Participent également à ce phénomène l'occupation de l'espace et l'appropriation des surfaces qui se manifestent dans les tags et les graffs.

La forte visibilité de ce type de conduite, son caractère bruyant, ostentatoire, et la façon qu'ont certains groupes de s'imposer à autrui par le comportement, le choix des mots et l'intonation qui les porte, provoquent, chez les adultes impliqués dans les interactions, incompréhension, impression qu'"on ne parle plus le même langage", sentiment d'être agressé. Les lieux traditionnellement les plus protégés contre ce genre de phénomène voient également leur prestige s'effriter : dans une interview accordée fin 1995 au journal Libération, un avocat de Seine-Saint-Denis ayant assisté de nombreux jeunes ou jeunes adultes lors de procès explique : "Tout est déformé dans une salle d'audience à Bobigny. En province, il y a l'ordre qui règne, le président a la direction du procès et instaure facilement la sérénité. À Bobigny, il y a toujours une sorte de chahut de classe permanent. Les magistrats qui n'ont pas l'habitude pensent que c'est un outrage à la justice. Pourtant, le comportement de ces jeunes n'est pas nécessairement provocateur : c'est une façon de vivre, de s'habiller, de parler. Ne pas enlever sa casquette, boire un Coca-Cola, venir en short à l'audience, parler son propre langage saccadé au président" (Libération 17-10-1995).

L'ambiance décrite, surprenante dans le cadre où elle se produit, est depuis longtemps connue des enseignants et des responsables éducatifs.

Face à de tels comportements, la réponse des éducateurs ou des représentants des institutions est difficile à mettre en place. Faut-il réagir, comment, avec quel objectif, ou laisser les choses s'épuiser d'elles-mêmes tant que les mots ne se transforment pas en actes ? Est-on en présence d'un phénomène somme toute banal, qui a toujours existé dans une frange plus ou moins importante de la jeunesse en rupture de dialogue avec la société ou avec les adultes détenteurs de l'autorité, et ce quel que soit le milieu social des individus : situationnistes des années 1960-70 comme loubards des années 1950, apaches ou surréalistes d'avant-guerre, spécialistes, chacun à leur manière, de l'insurrection lexicale ? Quelle différence avec le groupe NTM, qui se décrit ainsi : "inventeur de la sodomie verbale" et "acrobate linguistique" ? Assiste-t-on à l'émergence d'une pratique langagière spécifique, ancrée dans une culture urbaine et suburbaine en gestation dans des quartiers en proie à des difficultés socio-économiques grandissantes, où les repères donnés par les adultes - parents, praticiens, élus... - paraissent n'être plus pertinents, du moins aux yeux d'une partie de la jeunesse, pour se construire et trouver sa place dans le monde d'aujourd'hui ? Et, si tel est le cas, quelle réponse peuvent apporter les différents acteurs sociaux en charge des questions éducatives ?

Espérer pouvoir saisir le phénomène dans toutes ses dimensions et vouloir apporter des solutions immédiates est certainement prématuré et illusoire. Tout au plus peut-on, dans un premier temps, tenter de mieux appréhender ce qui se donne à voir, se gère et se construit dans certains comportements langagiers particulièrement stigmatisés1.

POUVOIR DES MOTS ET JOUTES VERBALES

Les énoncés produits au cours d'une interaction ne se réduisent pas au contenu explicite des mots prononcés. Dans une perspective socio-linguistique, il est nécessaire de s'interroger sur le contexte de production ainsi que sur les intentions, conscientes ou non, du locuteur. Les fonctions du langage, décrites il y a déjà longtemps par Jacobson et reprises ensuite par de nombreux linguistes, soulignent toute l'importance des traits suprasegmentaux (les éléments prosodiques) dans l'interprétation d'un énoncé : le ton, le rythme, le débit, l'intonation peuvent modifier totalement le sens des mots. Affirmer peut signifier nier, décrire peut être compris dans le sens d'ironiser, interroger ne veut pas toujours dire que l'on cherche une réponse, etc. Jouer sur les écarts entre les différents sens possibles, moduler son discours au rythme des réactions que l'on cherche à produire au cours de l'interaction, s'amuser à inventer des termes nouveaux, des rapports inédits entre les sonorités, juxtaposer des énoncés aux sens contradictoires, faire éclater les mots constituent une véritable activité linguistique.

Les joutes verbales entre adolescents ont été décrites par W. Labov dans ses travaux sur les "insultes rituelles". Autant - et peut-être plus - que le contenu des énoncés prononcés, la scène sur laquelle elles ont lieu et leur déroulement (semblable à une mise en scène très codifiée et structurée) permettent de donner un sens à ces productions verbales. Il s'agit, avant tout, de se lancer un défi, de montrer sa dextérité dans la joute, de ne pas perdre la face2. On retrouve le même phénomène dans les "vannes", jeu classique chez les adolescents, dont l'un des derniers avatars, médiatisé jusqu'à l'extrême, aura été le célèbre "ta mère...", exploité par la presse et les éditeurs et abandonné depuis par les jeunes qui avaient créé l'expression.

On assiste, depuis quelques années, à un déplacement du cadre de l'interaction : la technique du défi, de la joute, voire de la transgression s'exerce non seulement dans le groupe de pairs mais envers les adultes et particulièrement envers les représentants des institutions présents sur le terrain même où ont lieu les interactions. Toute communication peut devenir prétexte à la joute ; on s'adresse à l'enseignant ou au travailleur social avec autant de véhémence qu'au copain. Les repères qui permettent à un locuteur d'adapter son discours à la situation, à l'interlocuteur, au but recherché semblent évanouis : des formateurs de GRETA ont dû sensibiliser les jeunes adultes qu'ils avaient en stage aux techniques de "la présentation de soi" afin qu'ils abordent les entretiens d'embauche avec une intonation moins hachée, en leur faisant percevoir l'effet, négatif, qu'elle produisait sur un employeur éventuel. De nombreux conflits, opposant professeurs et élèves, policiers et jeunes des cités portent, avant leur expression proprement linguistique, sur le contexte suprasegmental : les conversations qu'on poursuit tout haut dans des lieux où une certaine retenue est de rigueur, les ricanements et bruits divers, le ton employé. Jeu pour certains, agression verbale pour d'autres, aucun des éléments nécessaires au bon déroulement d'une interaction n'est partagé par les acteurs en présence.

Paradoxalement, les jeunes se plaignent, de leur côté, d'être en bute à une hostilité systématique de la part des autorités : on les "cherche" on les "humilie", on leur "manque de respect". L'incompréhension est totale et la situation complètement bloquée.

LANGAGE ET SENTIMENT D'APPARTENANCE

S'il est vécu sur le mode de l'extrême et de la rupture, le langage fonctionne également comme refuge, lieu de repli sur l'entre-soi, protection contre un extérieur mal défini, où l'on risque de se retrouver isolé, vulnérable ; les éducateurs de rue ont noté depuis longtemps que certains jeunes appréhendent de sortir de leur quartier, ne prennent le métro qu'avec réticence quand ils ne peuvent pas l'investir en bande : ils font peur mais ils ont peur aussi. L'analyse d'enregistrements effectués parmi des jeunes de banlieue permet de dessiner une topographie sociale particulière : d'un côté "la ville", les "quartiers chics" où vivent des "gens qui travaillent", qui "n'habitent pas dans des ZUP", qui sont "adaptés, bien" et "ont la belle vie", de l'autre "les cités", "les quartiers", avec "les jeunes qui sont au chômage", "la misère", "la drogue", "un grand ras-le-bol". Au cours d'une sortie, un enfant de 6c des quartiers du Nord-Est parisien s'écrie, en découvrant les vitrines, les reproductions, l'éclairage et les mosaïques de la station de métro Louvre : "C'est la station des riches !" Influencées par l'imaginaire nord-américain, les chansons rap parlent, elles, des "ghettos" opposés à Babylone, la ville de tous les plaisirs et de tous les dangers. D'un côté les "jeunes des quartiers", de l'autre les "fils des gens qui travaillent, qui ont un diplôme, une voiture, le permis".

La langue que l'on parle permet de se reconnaître, disent des élèves d'un collège, à Pantin : "Il y a une langue de la cité" ; "Si on n'a pas une langue on ne se reconnaîtra pas" ; "S'il y a quelqu'un à qui nous ne faisons pas confiance on parle en verlan" ; "C'est pour que nous nous comprenions entre nous" ; "C'est pour changer les mots et pas toujours parler correctement avec des mots compliqués, parce qu'on ne veut pas qu'on nous comprenne".

Langage crypté, forteresse étanche contre les intrus : autres jeunes, adultes en qui on n'a pas confiance, institutions. Être de la cité, c'est aussi "avoir le droit de parler argot", "avoir le droit de parler la languequ'on veut". S'il a conscience d'un écart par rapport à la langue commune, le groupe peut revendiquer "le droit de mal s'exprimer" ; mais cet écart n'est pas nécessairement perçu et des élèves sont parfois étonnés par les remarques des enseignants. La notion de registre de langue peut être une découverte, alors que, par ailleurs, ces mêmes élèves font preuve d'une vélocité verbale à toute épreuve et d'une créativité langagière inépuisable, dont le sens et l'intérêt échappent la plupart du temps aux éducateurs. Sans intention polémique, un élève constate dans l'un des entretiens : "Les profs parlent autrement parce que eux ils parlent le vieux français, la vieille langue."

Langage de l'entre-soi et langage de la relation à l'autre : les "outrances verbales" sont d'abord destinées au proche, au groupe de pairs, à celui qui "parle la même langue" et qui est à même de relativiser la force de certaines expressions qui scandalisent les adultes. La langue française est revisitée pour faire surgir des mots peu usités qui viennent éclater dans l'interaction avec un sens neuf ou plus intense, dans un contexte inattendu : les verbes "déchiqueter", "déchirer", "destroiller", "éclater", "exploser", "massacrer" sont employés comme synonymes de "frapper". Chacun sait, bien sûr, qu'il ne faut pas prendre "au pied de la lettre" tout ce qui se dit ; et quand un élève explique que son père "va le massacrer" parce qu'il rentre trop tard, personne ne s'émeut. Chacun sait bien qu'il s'agit là de véritables "outrances", c'est-à-dire des "excès", des "exagérations" acceptées comme telles et qui sont nécessaires à la circulation de la communication dans le groupe. Le jeu verbal, le plaisir que l'on a à parler ensemble, consiste aussi à savoir repérer les différents sens d'un énoncé. À cet exercice de jonglerie, pas toujours perçu par les adultes, qui n'y voient que provocation, déformation de la langue ou dévoiement du sens des mots, certains jeunes excellent. Rythmes et scansions, accumulation d'assonances participent à la construction d'une poétique orale revendiquée comme telle par le rap : "Authentique/oui trop typique/cette saveur aromatique/qui jamais identique/reste pourtant poétique/car sans limite/ma vocation est unique/non je ne suis pas de ces loustics/complètement idiopathiques/et ma vertu est acoustique/et j'en suis fanatique/car je tiens tous ces mots/d'une inspiration mystique" (Authentik-NTM). Reconnu et respecté par le groupe, le virtuose de la tchatche peut prétendre à une place de leader. Dans le travail de terrain effectué dans les ghettos noirs des États-Unis, l'équipe de W. Labov remarquait, dès les années 1960, que les meilleurs utilisateurs du Black English étaient aussi les jeunes les plus éloignés du modèle social proposé par l'école. À Montreuil, Saint-Denis ou à La Courneuve, la présentation de soi peut passer par l'insubordination verbale. Associés à une gestuelle particulière, scandés sur un rythme rapide, les choix lexicaux participent à la construction de l'image que l'on veut donner, face au groupe, face à la société.

CHOIX DES MOTS ET UNIVERS DE REFERENCE

Contrairement à ce que l'on imagine souvent, le langage ne s'acquiert pas principalement dans l'espace familial, sinon pendant les toutes premières années de vie d'un enfant. L'ensemble des interactions dans lesquelles entre un individu, qu'il soit d'ailleurs participant actif ou simple observateur, contribue à modeler son langage. L'intense activité linguistique que déploie un enfant dès ses premiers mois de vie le rend très attentif aux variations langagières ; un nourrisson est capable de percevoir les différentes intonations des locuteurs qui l'entourent, il est très vite capable de repérer les schémas intonatifs d'une langue, de reconnaître sa langue parmi d'autres, de percevoir des nuances. Cette activité peut se poursuivre toute la vie, selon les circonstances et les échanges langagiers auxquels une personne est exposée. On sait, par exemple, que les tournures et les accents régionaux ne sont pas conservés par les enfants lorsque la famille vit ailleurs que dans sa région d'origine. Très tôt, vers 2 ou 3 ans, le langage est remodelé par le groupe des pairs (autres enfants de la famille, voisins, compagnons de crèche ou de jeux).

Les sociolinguistes définissent ainsi plusieurs étapes qui peuvent modifier, voire restructurer en profondeur le langage : les premiers contacts en dehors de la famille ; l'entrée à l'école, avec ses exigences linguistiques propres, ses modèles, et l'apprentissage de l'écriture ; la fréquentation, dès la préadolescence, de groupes de jeunes ; le passage au service militaire, l'entrée dans un groupe sportif ou musical (rock, mouvance hip-hop...) ayant ses rituels et ses modes d'échange spécifiques.

Un univers de référence commun, des conditions de vie similaires et des pratiques sociales partagées caractérisent les adolescents qui utilisent, dans certaines de leurs interactions, ce que des chercheurs spécialisés dans l'analyse des situations de plurilinguisme appellent "le parler interethnique", intégrant quelques traits ou certains termes en provenance des langues disponibles dans un endroit donné. J. Billiez (1991), dans une étude portant sur des cités HLM de l'Isère et des quartiers grenoblois, note que, quelle que soit l'origine réelle des adolescents, "les insultes rituelles [...] énoncées en français [...] semblent être - ou en tout cas sont ressenties comme - des traductions littérales d'expressions arabes [...]. Elles sont d'ailleurs prononcées par les adolescents de toutes nationalités, avec une articulation constrictive sourde et forte du r pour leur donner une sorte de coloration arabe". On perçoit cette prononciation destinée à désigner, de façon ostentatoire, l'extranéité du locuteur dans la majorité des entretiens en Seine-Saint-Denis et dans le Nord-Est de Paris. Au cours d'un entretien, une jeune femme, aînée d'une famille installée en France depuis vingt ans, s'étonne ainsi de la transformation qui s'est opérée depuis quelques mois chez l'un de ses frères : "Il ne parle plus français comme nous, il veut faire arabe depuis qu'il est entré au lycée technique. Il parle comme ça maintenant, et nous, ses frères et soeurs, on se demande pourquoi il veut parler français comme s'il n'était pas né en France." Devenu, en très peu d'années, un trait phonétique caractéristique de la plupart des énoncés produits par les jeunes des cités, du nord au sud de la France, cette prononciation où le locuteur se désigne comme "autre", "non natif", même s'il s'agit de jeunes nés en France, francophones voire français d'origine, interroge. Ce phénomène se conjugue, également, avec la présence, dans les mêmes productions linguistiques, de termes empruntés à d'autres langues étrangères (gitan, langues africaines...). L'impact des groupes rap issus du mouvement reggae influence également la prononciation des voyelles et des consonnes, donnant, là aussi, une "coloration" africaine à certains énoncés. Dans tous les cas, il ne s'agit pas d'une interférence linguistique entre deux langues parlées par les locuteurs : la plupart des enregistrements ont été recueillis auprès de jeunes totalement francophones, maîtrisant souvent très peu la langue de leurs parents. La prononciation qu'ils se donnent ne cherche pas à reproduire celle des parents : aucun des traits résultant d'une véritable interférence français-arabe n'est présent dans les énoncés. La situation d'extranéité est aussi revendiquée par rapport aux parents, dans lesquels on ne se reconnaît pas.

L'outrance verbale, avec ses excès, son exagération, n'existe-t-elle pas aussi dans cette présentation de soi où se désignent comme "étrangers" ceux qui peinent à définir leur identité dans une société où la notion de leur citoyenneté reste à construire ? Ces difficultés avaient déjà été soulignées dans une précédente recherche (Dannequin C., 1994). L'origine réelle, inscrite dans l'état civil, compte moins que le lieu d'où l'on parle, les solidarités telles qu'elles sont vécues dans le groupe de pairs ; l'outrance verbale est alors signe d'adhésion aux valeurs du groupe. Dans un des textes de Tribu, un des rappeurs se présente ainsi : "P... de ma race, p... de pays, putain de nation ! [...] Français ou Caucasien ne me contredis pas, les cassoulets-choucroutes, dans ma famille, il n'y a que ça ! [...] La p... de France n'est pas le pays des droits de l'homme comme on le pense, mais plutôt celui de l'exploitation à outrance. [...] Avez-vous oublié, bande de branleurs, tous les contingents des colonies ? faunes, Blacks ou Beurs morts pour la France, morts pour sa splendeur ? Morts pour que leurs petits enfants aient une vie meilleure ?"

Conclusion

La montée des "incivilités linguistiques" se conjugue désormais avec la difficulté qu'éprouve une frange importante des jeunes des quartiers défavorisés à se construire une identité, à se projeter dans un avenir où les repères proposés par les adultes se révèlent incertains ou disqualifiés. La séparation grandissante entre les différentes zones urbaines, la constitution de quartiers relégués où l'entre-soi devient une manière de vivre obligée, un enferment sans barreaux mais réel, contribuent à creuser l'écart entre ces jeunes et les divers professionnels en charge de l'éducation. Signe d'un malaise, d'un mal-vivre, l'outrance verbale, l'incivilité linguistique ne sont qu'un aspect d'un phénomène beaucoup plus profond qui trouve ses racines dans les mutations économiques et culturelles actuelles. Que cette activité verbale s'exerce surtout en direction des institutions ou de ses représentants et s'exacerbe devant toute autorité ne peut être ignoré dans le cadre, plus général, d'une réflexion sur la notion de citoyenneté.

Bibliographie

  • BILLEZ, Jacqueline, "Le "parler véhiculaire interethnique" de groupes d'adolescents en milieu urbain", Des langues et des villes, Agence de coopération culturelle et technique, diffusion Didier-Érudition, 1991.
  • DANNEQUIN, Claudine, "Paroles d'enfants du Nord-Est parisien", Mots, no 40, Presses de la Fondation des sciences politiques, 1994.
  • LABOV, William, Language in the inner city, studies in the Black English vernacular, 1972, repris dans Le Parler ordinaire, éd. de Minuit, 1978.

(*) Si les travaux de chercheurs pointent souvent l'avenir, un regard en arrière sur les préoccupations qui ont marqué le champ social et éducatif des trente dernières années permet également d'éclairer l'épaisseur de l'actualité.
La rubrique Rétrospective revient en arrière, pour mieux faire percevoir les modifications du paysage éducatif, pour mesurer les avancées ou pour marquer le chemin qui reste encore à parcourir.
Article paru dans Migrants-Formation, n° 108, mars 1997

(1) Les enregistrements sur lesquels s'appuie cet article s'inscrivent dans le cadre d'une recherche en cours, effectuée avec des enseignants de Seine-Saint-Denis, sur le langage et la citoyenneté chez les jeunes des banlieues et des quartiers défavorisés.

(2) L'importance de cette culture du "défi" a été soulignée, dès les années 1980, par Christian Bachmann dans : "Le smeurf, ou Junior s'entraîne très fort" [le défit est ici artistique et sportif, puisqu'il s'agit du smeurf, apparu à cette époque dans les banlieues quelques années avant le rap]. Langage et Société, no 35, 1985.

Diversité, n°151, page 49 (12/2008)

Diversité - Outrances verbales ou mal de vivre chez les jeunes des cités (Rétrospective)