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Diversité

I. Normes linguistiques et enjeux sociaux

Une langue en otage

Du "langage des clercs" à l'humiliation du citoyen

Élisabeth CLANET DIT LAMANIT, chargée de mission pour la formation des gens du voyage et les publics itinérants au CNED. elisabeth.clanet@cned.fr

Il est communément admis qu'une langue est un système de signes conventionnels vocaux, gestuels ou graphiques utilisé pour communiquer entre individus. En réalité, l'essentiel de notre production langagière est silencieuse. Entre réflexion, pensée ou rêve, les mots se meuvent en silence, laissant des traces discontinues dont la syntaxe, apparemment décousue et fluide, permet une infinie légèreté et une infinie liberté.
Liberté sous condition dès qu'il s'agit de s'exprimer ou de communiquer dans une langue régie par un système de stratification complexe censé appartenir à des registres précis : celui de l'oral et celui de l'écrit.

Notre production orale est d'abord sensuelle : on parle souvent tout seul, juste pour sentir les mots rouler sous la langue, vibrer, résonner dans sa bouche... Nos échanges oraux, majoritairement basilectaux (phrase minimale, emploi du présent, cf. encadré page 47), sont mobilisés par la fonction phatique étendue (Courthiade, 2007b) - papoter, commérer, ronchonner, râler, etc. -, le but étant de maintenir le contact, de tisser du lien social, d'entretenir la connivence.

Pour autant, le basilecte n'est pas un genre mineur. Son rôle est essentiel dans la communication d'informations précises et tout un système symbolique de mimiques et de gestes enrichissent un vocabulaire et une syntaxe orale empreinte de sobriété : un chirurgien qui opère communique dans l'instant, ses phrases sont minimales et efficaces, et ce n'est pas en acrolecte (cf. encadré) que l'on évacuera un avion qui prend feu...

On s'étonne d'ailleurs souvent, après six ou sept années d'étude d'allemand ou d'anglais, de ne rien comprendre en situation de communication réelle, espace essentiellement servi par le basilecte ou le mésolecte (cf. encadré).

La maîtrise de l'acrolecte ne laisse pas préjuger de nos capacités intellectuelles. On peut parfaitement manier la langue avec sophistication et composer des inepties, plates et incohérentes. La justesse du propos et le bon sens ne sont pas l'apanage du seul lettré et un concept complexe pourra être formulé en basilecte.

L'acrolecte serait la langue de l'écrit, en opposition au basilecte ou au mésolecte, réservés à l'oral ; mais plaidoyers, prêches, théâtre ou discours sont autant de productions destinées à être oralisées. Jusqu'à une époque pas si éloignée que cela, la plupart des textes étaient lus à voix haute devant un auditoire dans les monastères, dans les soirées familiales ou dans les salons.

LECTURE A VOIX HAUTE, LECTURE SILENCIEUSE ET LECTURE SILENCIEUSE "AUDITIVE"

L'apprentissage de la lecture se fait généralement de façon articulée et à voix haute. La lecture silencieuse "se substituerait à la lecture orale lorsque la vitesse du déchiffrage dépasserait les possibilités d'exécution de la musculature vocale" (Leroy-Boussion, 1966). Le lecteur silencieux interprète visuellement des signes porteurs d'un concept, d'une idée, à la façon d'un idéogramme.

Mais, si la lecture silencieuse est plus rapide, elle perd en puissance de compréhension et de mémorisation par rapport à la lecture à voix haute articulée.

Dans un troisième type de lecture, que je qualifie de silencieuse "auditive", les concepts sont perçus par la voie à la fois visuelle et auditive. Le lecteur entend les mots sans les articuler. Sa lecture est rapide et efficace - si le texte lu a été suffisamment bien écrit pour être "audible", ce qui est de moins en moins le cas dans de trop nombreux écrits touchant à notre vie quotidienne, comme nous le verrons par la suite.

ILLETTRISME ET ANALPHABETISME

Posons-nous à présent la question : qu'est-ce qu'un illettré ? Il y a bien entendu différents degrés d'illettrisme ; en partant de celui qui, ne dominant souvent qu'un basilecte voire un frustolecte1, déchiffre sans comprendre ce qu'il lit, aussi bien en silence qu'à voix haute, jusqu'à celui qui, dominant un mésolecte inférieur, est toutefois incapable de produire un énoncé de type acrolectal aussi bien à l'écrit qu'à l'oral.

Et qu'est-ce qu'un analphabète ? Selon la définition de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI), un analphabète est une personne qui n'a jamais été scolarisée et qui entre dans un premier apprentissage. En réalité, l'analphabète est celui qui ne possède pas le code de l'écrit et par conséquent ne déchiffre pas. Cependant, si l'analphabète est très fréquemment illettré, c'est-à-dire n'accédant pas au mésolecte supérieur et a fortiori à l'acrolecte, cela n'est pas toujours le cas et ne peut être généralisé.

Des millions de personnes dans le monde, porteurs d'une culture orale, sont en réalité des "analphabètes lettrés". Le brahmane lettré connaît par coeur les textes sacrés et compose oralement en sanskrit - l'acrolecte par excellence. Sa parole fait foi et l'écrit, entaché de suspicion, n'a pour lui aucune valeur : le scribe est un subalterne, menteur et voleur (Meyer, 2007).

"ACROLECTE DES CLERCS" ET "ACROLECTE DES POETES" : UN PEU D'HISTOIRE

Jusqu'au XVIe siècle, dans la sphère européenne, seuls le latin, le grec, l'hébreu et l'arabe possèdent un acrolecte ; pratiquement tout est écrit en latin.

En rébellion contre Rome, Luther traduit la Bible en allemand, s'appuyant sur les différents co-dialectes (mésolectes) du centre sud de l'Allemagne et les enrichissant par des emprunts au grec et au latin. Il est à l'origine du "Standarddeutsch2", l'acrolecte de l'allemand.

En France, l'ordonnance de Villers-Cotterêts instaure, en 1539, l'exclusivité du français dans les documents publics :

  • "Art. 110. - Et afin qu'il n'y ait cause de douter sur l'intelligence desdits arrêts, nous voulons et ordonnons qu'ils soient faits et écrits si clairement, qu'il n'y ait ni puisse avoir aucune ambiguité ou incertitude ni lieu à demander interprétation.
  • "Art. 111. - Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins contenus esdits arrests, nous voulons d'oresnavant que tous arrests, ensemble toutes autres procédures, soient de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soient de registres, enquestes, contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques, actes et exploicts de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement."

Les clercs qui ne rédigeaient qu'en latin "inventent" alors ce que l'on peut qualifier d'"acrolecte des clercs" au lieu de traduire les dits "arrests" en "langage maternel françois" c'est-à-dire en mésolecte.

En 1549, Joachim du Bellay publie sa Défense et illustration de la langue française et les poètes de La Pléiade (1556) s'inspirent des différents co-dialectes de la langue d'oïl (picard, normand, bourguignon...) en empruntant également au grec et au latin. C'est la naissance de l'"acrolecte des poètes".

C'est dans cette langue que l'on compose dorénavant et, cela, du plus simple livre d'enfant au traité de philosophie.

LES MOTS DE L'HISTOIRE

Vers la moitié du XXe siècle, l'enseignement secondaire se démocratise et les couches populaires entrent au collège puis au lycée, réservé jusqu'alors aux fils des clercs. Certains continueront à enseigner les "belles lettres" sans adapter leur pédagogie au niveau réel d'acquisition du langage - à QI égal - de leurs élèves, d'autres y renonceront, jugeant certains textes voire certains concepts inaccessibles - et cela est grave - à certains de leurs élèves.

Dès la petite enfance, les premiers contacts avec l'acrolecte, au travers de berceuses, puis d'histoires racontées ou lues par les parents, déterminent chez l'enfant ses capacités langagières à venir. Beaucoup de parents n'ont plus ou n'ont jamais eu le temps ou la possibilité de lire ou de raconter des histoires ou des contes à leurs enfants. Et puis, actuellement, pourquoi leur lire Le Chat botté puisqu'il y a un DVD, plus vivant et plus accessible ? Aujourd'hui, la télévision raconte beaucoup d'histoires. La fiction, le conte, absents chez tant de foyers pendant des siècles, sont enfin accessibles à tous. La télévision est le vecteur de la transmission démocratisée d'une culture commune à tous les enfants d'une même génération. Or, les mots qui ont servi à concevoir ces histoires sont totalement évincés : l'image et la couleur remplacent substantifs et adjectifs, l'animation élimine verbes et adverbes. On ne décrit plus la scène avec des mots, puisqu'on la voit. On ne raconte plus le déroulement de l'action avec des phrases, puisqu'il s'impose comme une évidence.

Il est urgent, si l'on veut essayer de donner à chaque enfant les mêmes chances avant l'entrée à l'école, que le service public propose des programmes adaptés, mêlant textes lus à haute voix, images et "traduction" en basilecte, tel que le fait tout naturellement la maman lorsqu'elle lit une histoire à son enfant.

Basilecte, mésolecte et acrolecte

La plupart des langues européennes sont composées de différentes strates qui n'ont pas le même statut socio-politique. Dans un continuum, aussi bien à l'oral qu'à l'écrit : le basilecte (environ 1 500 mots, phrase minimale, conjugaison limitée au présent - je fais, j'ai fait, je vais faire, fais !) ; le mésolecte (de 5 000 à 8 000 mots, expansion de la phrase minimale, mise en perspective dans le temps) ; et l'acrolecte (autour de 50 000 mots, syntaxe complexe - subordonnées, relatives...).

Il ne s'agit pas là de simples "niveaux de langage", plus ou moins châtiés - on peut être parfaitement vulgaire en acrolecte et fort poli en basilecte -, mais bien d'une structure différente de la langue, de systèmes coexistants apparaissant dans un rapport de diglossie et dans lequel chaque strate est absolument nécessaire et lieu privilégié d'une fonction du langage.

LE CITOYEN HUMILIE

Depuis quelques décennies, la question de l'illettrisme occupe le devant de la scène.

Selon la définition de l'Agence nationale contre l'illettrisme, l'illettré est celui qui, malgré une scolarisation en France, n'a pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture et de l'écriture qui lui permette d'être autonome dans les situations simples de la vie courante.

Un marché florissant d'organismes de formation spécialisés dans la "lutte" se développe. Toute une batterie d'exercices fonctionnels est censée permettre à tout citoyen de devenir autonome dans la vie quotidienne.

Mais en fait, de quoi parle-t-on exactement quand on évoque notre vie quotidienne, quelles sont les productions écrites auxquelles nous sommes le plus souvent confrontés ?

Voici deux courts exemples (il y a cependant bien pire) :

Lettre de la Direction générale des impôts :

"Madame, Monsieur,
Il m'est agréable de vous faire connaître que j'ai prononcé un dégrèvement de 10 euros sur le montant de l'imposition établie pour l'année 2003 au nom (1) et sous les références indiqués ci-dessus. Le relevé des parcelles concernées peut être consulté au Centre des impôts fonciers mentionné en tête de cet avis ou en mairie.
Ce dégrèvement diminue d'autant la somme à payer figurant sur l'avis d'imposition relatif à la taxe foncière.
Si vous avez déjà payé cet impôt, le trop-perçu éventuel vous sera remboursé sans démarche de votre part par le comptable du Trésor ayant encaissé votre paiement.
Si, compte tenu de la somme dégrevée, vous restez redevable d'une partie de l'impôt, je vous invite à régulariser votre situation auprès du comptable du Trésor désigné sur votre avis d'imposition.
Je vous prie d'agréer, Madame, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée."

Texte émanant de la Caisse nationale d'assurance maladie :

"Le décret n° 2005/386 du 19 avril 2005 relatif à la prise en charge des soins reçus hors de France et sa circulaire d'application DSS/DACI/2005/235 du 19 mai 2005 permettent aux assurés d'un régime français de se faire rembourser par l'assurance maladie française les soins de ville reçus dans un autre État membre de l'Union européenne ou partie à l'accord sur l'Espace économique européen, sans autorisation préalable de leur caisse d'affiliation, comme si ces soins avaient été reçus en France."

Ce qui peut être plus ou moins clair pour certains reste très obscur pour un nombre important de nos concitoyens.

Depuis les années 1970, notre vie quotidienne est progressivement envahie d'écrits "juridico-administratifs" de plus en plus longs et détaillés : notices de médicaments, contrats d'assurance ou de garantie, notices de montage, etc. Non conçus pour être "audibles", ils sont donc plus difficilement accessibles à la compréhension. Parallèlement, avec la crise économique, des cohortes de chômeurs, précédemment scolarisés et pour la plupart bien insérés dans la vie professionnelle, doivent se former pour se réorienter. Les exigences augmentent et les diplômes, sanctionnant de plus en plus les capacités langagières, se multiplient. On "découvre" alors avec stupeur "l'illettrisme". Et le citoyen, humilié dans sa propre langue maternelle, est catalogué et tenu de suivre des formations qui, assimilant un déficit langagier à une marginalisation voire à une débilité légère, proposent des activités "ludiques" infantilisantes prétendûment mieux à même de motiver le stagiaire.

Les résultats sont frustrants. Après des mois de formation, on ne comprend toujours pas ce que l'on trouve quotidiennement dans sa boîte aux lettres ou ailleurs.

Le Comité d'orientation pour la simplification du langage administratif3 (Cosla) créé le 3 juillet 2001, s'est attelé à la tâche ; mais il reste encore beaucoup à faire.

Personne n'est contraint de savoir lire le solfège pour apprécier la musique ni n'a besoin d'être capable de composer une symphonie pour trouver un emploi ; il n'est pas acceptable qu'un citoyen dans son propre pays soit ainsi humilié et que notre "langage maternel français" soit ainsi pris en otage par le "langage des clercs".

Références bibliographiques

  • COURTHIADE M., 2007a, Entre diglossie et bilinguisme : la gestion plurielle du patrimoine linguistique chez les Rroms, Budapest, Institut hongrois.
  • COURTHIADE M., 2007b, Implications, exigences et atouts d'une sociolinguistique de la complémentarité, Budapest, Institut hongrois.
  • LEROY-BOUSSION A., 1966, "La lecture silencieuse", Année psychologique, vol. 66, n° 2.
  • MEYER É.-P., 2007, Une histoire de l'Inde. Les Indiens face à leur passé, Paris, Albin Michel.

(1) "Cette situation a été décrite sous le nom de palanka par les sociologues yougoslaves : il s'agit de communautés non seulement sans ambition culturelle, mais qui renferment un mécanisme broyant les aspirations d'individus porteurs de telles ambitions [...] ce qui conduit à des usages très répétitifs du langage, lequel perd le besoin de discerner les contrastes et de les exprimer, devenant ainsi un frustolecte" (Courthiade, 2007a).

(2) Appelé improprement "Hochdeutsch", en référence aux dialectes des reliefs du sud de l'Allemagne, et en opposition au "Niederdeutsch", référence aux dialectes des plaines.

(3) Voir le site www.dusa.gouv.fr/cosla/index.htm/

Diversité, n°151, page 45 (12/2008)

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