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Editorial : Les enjeux de l'apprentissage de la langue française

Marie RAYNAL, rédactrice en chef. marie.raynal@cndp.fr

Parler de l'apprentissage de la langue consiste-t-il à répéter toujours les mêmes évidences ou platitudes sur la nécessité de maîtriser la langue commune et son importance dans la réussite scolaire, sociale et professionnelle des enfants ? S'agit-il de pointer également les mêmes divergences ou polémiques enfermantes qui présentent les enjeux de façon antagoniste et ponctuent le débat entre déni des difficultés et lamento nostalgique sur le passé, à la recherche de la langue parfaite, pour plagier un titre d'Umberto Ecco1?

Opposer une "langue libre" à celle qui serait "corsetée" (Alain Rey), une parole ancrée dans l'existence concrète à une autre, fixée par l'histoire, prôner une rigueur académique en dépit de tout ou militer au contraire pour une ouverture insoucieuse soulignent surtout, sur fond de querelles d'écoles et idéologiques, une forme d'inquiétude et d'impuissance à résoudre les difficultés rencontrées par certains jeunes.

Tout le monde converge sur le fait que la langue est un outil de sélection sociale et que des inégalités existent dès le plus jeune âge entre les élèves : certains possèdent déjà "le bon usage", c'est-à-dire la variété linguistique légitime, d'autres, qui pourtant viennent à l'école pour l'apprendre, sont mis à l'épreuve et vivent souvent l'échec.

La langue pointe il est vrai les différences, aggrave les ruptures, et plus encore dans les quartiers populaires où elle surajoute à la ségrégation spatiale une séparation invisible qui se manifeste selon deux modes parfois cumulés.

D'une part, les enfants parlent la langue des parents, du pays d'origine : langue vernaculaire, étrangère ou populaire, qui se télescope avec celle que l'on doit parler à l'école, celle du "comme il faut". Cette richesse langagière initiale, ce plurilinguisme pourtant préconisé haut et fort par la Commission européenne, qui devrait donc être bénéfique, fait paradoxalement obstacle.

D'autre part, la langue de la rue, des amis, celle dite "des jeunes" ou langue des banlieues, produit de migrations, de brassages et de l'histoire, aux fonctions à la fois critique, ludique et identitaire, place certes les jeunes en situation de connivence avec leur groupe de pairs, mais les isole du monde scolaire lorsqu'il en ont une pratique exclusive. Les jeunes y sont pourtant encouragés avec complaisance par certains médias ou animateurs d'émissions radiophoniques qui confondent par démagogie conversation détendue et échanges négligés, voire grossiers.

Dans ce contexte marqué par un type de pratique langagière observé de fait dans les copies de certains élèves, dans leurs échanges électroniques et dans leur façon de s'exprimer à l'oral, comment agissent les enseignants, dont certains commentateurs s'interrogent ironiquement sur leur capacité à faire retenir le fameux accord du participe passé, accord qui serait pourtant plus facile à comprendre que les règles du hors-jeu en footbal2 ?

Les professeurs sont soumis, comme souvent, à des pressions contradictoires avec lesquelles ils ont l'habitude de négocier. Ils sont confrontés au fait, peu connu d'ailleurs, que le rapport à la rentabilité scolaire de la langue écrite en France est très spécifique - on ne trouve pas dans les autres pays ces mêmes difficultés ni les mêmes disparités entre langue écrite et langue orale. Chargés d'inculquer la langue légitime, les enseignants ne peuvent que sanctionner une langue qui va à l'encontre de la loi linguistique, scolairement parlant ; mais ils sont souvent également soucieux de respecter "les" langues des élèves et jonglent donc avec cette ambiguïté fondamentale de l'école, à la fois émancipatrice, puisqu'elle doit permettre d'accéder à la culture scolaire, et stigmatisatrice, car elle produit des classements et pointe du doigt ceux qui ne sont pas conformes.

"Ce que tous les enfants d'hommes apprennent le mieux, c'est ce que nul maître ne peut leur expliquer, la langue maternelle" écrit Jacques Rancière3. Pas si sûr ! Les maîtres le peuvent ; encore faut-il qu'on les aide à conserver cet enthousiasme qui les a conduits à aimer transmettre. En effet, la langue maternelle - l'adjectif n'est pas anodin - est d'abord un bercement, pas une brutalité ; mais elle requiert aussi un apprivoisement long, des gammes d'écriture, des répétitions monotones et fastidieuses, une écoute et des dialogues exigeants. Il faut beaucoup de rigueur pour être capable à la fois d'échanger dans la sphère publique, mais aussi de parler et d'écrire une langue de l'intimité avec nuance.

Les mots nous portent, rassemblent ou isolent, libèrent ou emprisonnent. Leur force symbolique a plus de poids que beaucoup de nos actes. Les jeunes générations le savent qui parfois inventent leur vocabulaire, oublient l'orthographe et bousculent la syntaxe avec par exemple le langage "texto" qui nous fait grincer des dents. Ils ne veulent pas des mots rangés dans des dictionnaires ou des codes civils, ni des mots que l'on sort de la naphtaline à la faveur d'une inauguration ; ils veulent des mots qui ont du sens, des mots qui scandent leur impatience de vivre. Il faut insister sur la responsabilité collective du monde adulte, des enseignants certes mais aussi des éducateurs, à la piscine, dans les centres de loisirs, dans les conversations quotidiennes, pour leur faire entendre, lire et comprendre la voix du langage commun, leur faire éprouver la richesse d'une langue qui donne accès au partage et au plaisir d'être ensemble.

La langue est une pâte vivante qui gonfle et s'enrichit avec le temps en se transformant toujours délicatement selon les inflexions et les visions du monde que lui confèrent les hommes. Ces derniers la malmènent, c'est vrai, en poètes ou en usagers ordinaires, et joueurs ; mais ils en respectent aussi la beauté ancienne - inventer n'est pas trahir -, et c'est ce goût-là à transmettre, qui consiste à choisir ses mots en puisant dans les ressources de la langue héritée pour faire du nouveau ensemble, qui représente le vrai défi.

À nous de donner aux enfants le pouvoir des mots et l'amour des langues, d'un plurilinguisme qui excite la recherche du sens, d'une connivence des idées qui fait briller l'oeil quand on comprend soudain une image étrangère, une façon particulière de dire ; c'est ce qui, après la contrainte formelle, la réassurance des règles, procure une impression de liberté, une capacité à savoir où s'arrêter pour que se confondent manière de parler et manière d'être, pour mieux dire, pour être plus près de soi, mais aussi plus près des autres, et qu'ils nous comprennent.


(1) La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne (1993; trad française Paris, Le Seuil, 1994)

Diversité, n°151, page 3 (12/2008)

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