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Diversité

"Je..."(s)

L'école permet à la femme de trouver ce qu'elle n'a pas et ce que l'homme a...

Myriam B.

Je suis une jeune issue d'une cité située à Stains. J'ai été au collège Maurice-Thorez. J'étais plutôt bonne élève et je n'avais pas à me plaindre mais d'autres facteurs posaient problème dans cette école. L'ambiance générale, les "bastons", le milieu de la cité ne donnaient pas envie d'aller à l'école. Pour une fille et même pour un garçon s'affirmer dans une cité est difficile. La "bonne fille" est celle qui réussit à l'école, passe ses journées chez elle et ne fréquente pas le milieu de la cité. Au contraire pour un garçon c'est celui qui s'impose en tant qu'homme au milieu des grands dit "lascars" sous entendu "hommes de la cité".

J'avais quant à moi deux côtés : celle qui réussissait à l'école et celle qui aimait sortir pour découvrir de nouvelles choses. Je n'étais pas renfermée sur moi-même, ce que je reproche à certaines filles de la cité. Même avec des parents très conservateurs, traditionnels et renfermés, j'ai su aller de l'avant pour essayer de m'évader comme je le pouvais.

Il y a presque 5 ans, je me suis inscrite à l'espace jeunesse de Stains. C'était un lieu où s'organisaient diverses sorties et pratiques culturelles. Je pouvais visiter Paris pendant les vacances scolaires et découvrir des choses que je ne connaissais pas : le palais de Tokyo, la mosquée de Paris, etc. Je faisais de la photo avec un photographe professionnel. Il connaissait tellement de choses que nous étions admiratifs et c'est grâce à lui que nous passions de belles journées. Ce fut mon passe-temps favori au cours de mon année de troisième au collège.

Cependant le choix de mon futur lycée était mon centre d'intérêt principal. Je m'informais par tous les moyens afin de savoir comment j'allais sortir de Stains pour étudier ailleurs. J'ai entrepris des recherches pour aller à Paris. J'ai directement appelé les lycées afin de savoir si une jeune de banlieue pouvait tout de même être inscrite dans un lycée public de Paris. Malheureusement au téléphone on me disait que c'était impossible à cause de la sectorisation qui impose que tout jeune soit inscrit dans le lycée de son secteur géographique. Malgré ma déception, ma volonté était plus forte que tout, je voulais aller étudier en dehors de Stains pour n'avoir plus à subir l'ambiance des écoles de ma ville. En effet, il nous était presque impossible de travailler. Nos professeurs étaient jeunes, le respect s'instaurait difficilement, on rigolait, on prenait les règles à la légère. Je me souviens qu'insultes et bagarres faisaient partie de notre quotidien. Les élèves du collège attendaient attroupés pour assister aux bagarres souvent parties de presque rien : une insulte ou un malentendu. La pression créée par le nombre des élèves aboutissait à une vraie bagarre violente, et bien sûr nous nous moquions le lendemain de celui qui rentrait plein de sang et de traces de coups. Pour l'autre, nous avions plus de respect. Tout était une question de peur.

Sur la fiche d'inscription au lycée, j'ai donc porté mon choix sur les villes voisines. J'avais accepté que les porte de Paris me soient fermées. Il fallait que je me fasse une raison, mais malgré 15 de moyenne et un comportement exemplaire les villes voisines ne m'ont pas acceptée. Déçue, je réfléchissais : comment faire pour aller ailleurs ? Un jour, je tournais les pages d'un magazine que le collège nous avait donné et qui présentait tous les lycées ou nous pouvions faire nos demandes d'inscription. Soudain j'ai lu " LYCÉES PRIVÉS ".

Aussitôt, j'ai appelé pour prendre une brochure d'inscription. J'ai envoyé mon dossier et j'ai pris l'initiative d'aller sur place avec ma mère. La directrice me conseilla un lycée situé dans le 18e arrondissement où il restait des places. Lors de l'entretien avec le directeur de cet établissement tout s'est bien passé et il m'accepta aussitôt.

Encore un obstacle : je devais annoncer la nouvelle à mon père qui ne savait toujours rien de ma détermination à partir de Stains. Dès qu'il le sut il s'opposa à cette inscription : j'étais trop jeune pour aller à Paris et il avait peur pour moi. Mon père finit par céder.

J'ai donc passé mon année de seconde là-bas et ce fut terriblement difficile. Je réalisais que la méthode de travail qu'on nous avait enseignée n'était pas la bonne et que je n'avais pas la culture générale suffisante. J'avais énormément de lacunes mais je fournissais deux fois plus de travail que les autres et je finis l'année avec environ 12. Ce lycée m'a apporté un vrai bagage en économie et m'a donné envie d'apprendre. Les conditions de travail étaient excellentes, nous avions de bons professeurs. Le règlement était strict, par exemple les baggy étaient interdits aux garçons et les vêtements trop courts aux filles. Ce lycée a été bon pour mon avenir.

Les années ont passé, j'ai eu un bac ES en 2007. Aujourd'hui je suis inscrite à la Sorbonne Paris 1 en économie.

Pourquoi y a t-il autant d'échec scolaire en banlieue ? J'ai mon idée. J'ai vécu dans une cité et j'ai pu comparer l'éducation banlieusarde à celle de Paris. Le niveau social détermine la réussite scolaire. Si on vient d'une famille aisée on a plus de chance de réussir. Souvent entassés avec de nombreux frères et soeurs dans un HLM, l'adolescent ne trouve pas chez lui un milieu propice au travail. Les jeunes vivent dans la rue à traîner, à fréquenter des personnes pas forcement fréquentables. De plus souvent les parents ouvriers n'ont pas été à l'école ou ont arrêté très tôt leur scolarité et ne maîtrisent pas correctement la langue française. Ils ne peuvent pas aider leurs enfants.

À l'opposé les élèves à Paris sont issus de famille peu nombreuses et les parents possèdent un statut social plus aisé. Je pense que les parents contribuent à la réussite des enfants ; plus ils ont une situation agréable et facile, plus l'adolescent se sentira bien et pourra ainsi poursuivre ses études car pour lui ce ne sera pas une souffrance.

Comment suis-je devenue quelqu'un d'ambitieux ? Je pense que la volonté est le stimulateur essentiel de la réussite à l'école et bien qu'issue de cité j'ai pu échappé à l'échec scolaire. Je suis à la fac, je compte poursuivre dans le but d'avoir une licence en économie et continuer dans une école de commerce. Je loue un studio dans le 16e et j'ai le rêve de devenir propriétaire et celui de construire une famille et d'être heureuse. Si demain j'arrive à un statut social élevé, mes parents ne pourront pas m'imposer le choix de l'homme avec qui je me marierai. J'aimerais juste résumer ceci en disant qu'une femme intelligente est une femme LIBRE.

À presque 19 ans, je me rends compte que je suis passée par énormément de choses. À mon âge, peu d'entre nous ont autant d'autonomie. Je pense avoir grandi trop vite mais cela me permet de réaliser que je ne dois pas rater ma vie, et ne pas perdre de temps ; chaque moment est à utiliser, pour apprendre, se cultiver, s'instruire. Le chemin n'est pas terminé, ma "liberté" n'est gagnée qu'à moitié.

Diversité, n°154, page 237 (06/2008)

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