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Diversité

III. Points de vue d'Europe

Suisse : jeunes issus de la migration : quel accès aux formations post-obligatoires ?

Claudio BOLZMAN, professeur, responsable du Centre d'études de la diversité culturelle et de la citoyenneté, Haute École spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO), Genève. Claudio.Bolzman@hesge.ch

En Suisse, en matière de formation post-obligatoire des jeunes issus de la migration, quelles sont les voies possibles pour les jeunes à la fin de la scolarité obligatoire ? Quelle place occupent les jeunes issus de la migration dans le dispositif de formation ? Comment et par quels facteurs sont influencés les modes d'insertion de ces jeunes dans le système de formation - notamment le niveau de formation de leurs parents, comme certains travaux sur l'impact de l'origine sociale sur la réussite scolaire l'ont mis en évidence1 ? Cependant, d'autres facteurs - tels que la durée de l'implantation en Suisse de différents groupes d'immigrés et la diminution des préjugés et de la discrimination à leur égard - ne tendent-ils pas à atténuer l'effet inégalitaire de l'origine sociale2 ?

Les sociétés contemporaines accordent une grande valeur à la formation. Celle-ci est perçue comme une dimension centrale du capital humain nécessaire pour être "employable" sur un marché du travail devenu de plus en plus compétitif (Boltanski et Chiapello, 1999). On demande ainsi aux jeunes de se former davantage afin d'accroître leurs chances sur le marché de l'emploi. Les jeunes issus de la migration sont soumis aux mêmes injonctions que leurs contemporains issus des parents "sédentaires". Or, diverses études réalisées en Europe, portant sur les performances scolaires des enfants issus de la migration montrent que, même si le niveau d'instruction de ces jeunes s'améliore par rapport à celui de leurs parents, cette amélioration se fait lentement (Muus, 1993).

Concrètement on observe des inégalités entre jeunes étrangers ou d'origine étrangère et jeunes autochtones qui s'expriment, par exemple, dans le fait que les premiers arrêtent plus souvent leur formation dès la fin de la scolarité obligatoire (OCDE-CERI, 1987) ou sont orientés plus fréquemment vers des formations courtes de type travail manuel, apprentissage ou formation professionnelle (Borkowsky, 1991). Enfin, leur taux d'abandon en cours de formation professionnelle est plus élevé que celui des jeunes nationaux (Muus, 1993).

Mais nous nous intéresserons aussi plus spécifiquement à un facteur négligé par les recherches européennes sur les parcours de formation des jeunes étrangers : le rôle du statut juridique des élèves.

Car, si la question du type de statut juridique des jeunes, ou de son absence, a été peu abordée jusqu'à présent, c'est probablement parce qu'il s'agit d'un phénomène relativement récent pour ce qui est de la formation post-obligatoire et parce que ce sont les États tels que la Suisse ou l'Allemagne qui sont concernés au premier chef : dans leur système de formation professionnelle en entreprise, la formation est considérée comme une activité professionnelle. Nous analyserons donc les possibilités et les limites d'accéder à la formation post-obligatoire rencontrées par certaines catégories de jeunes étrangers en Suisse.

APERÇU DE LA FORMATION SECONDAIRE POST-OBLIGATOIRE EN SUISSE

Dans les sociétés post-industrielles, et notamment en Suisse, le type et le niveau de formation atteints déterminent dans une large mesure les possibilités et le niveau d'insertion dans la structure sociale, en particulier dans la structure professionnelle (Lévy, 2002). Le fait de ne pas avoir de qualification rend par ailleurs plus vulnérable face aux risques de chômage : ainsi, les personnes sans formation post-obligatoire représentent, en 2000, 22 % des personnes actives, mais 38 % des chômeurs de longue durée (OFS, 2000,11).

Même si l'offre de formations post-obligatoires est très vaste en Suisse, ce type de formation, à la différence de la scolarité obligatoire, ne concerne pas l'ensemble d'une cohorte. Certes, aujourd'hui la grande majorité des jeunes, près de 9 sur 10 à l'âge de 20 ans (OFS, 2002), poursuivent et terminent une formation post-obligatoire, mais une partie d'entre eux arrête la formation à ce moment de leur cursus scolaire, sans avoir obtenu de diplôme.

Deux possibilités sont définies comme la norme à la fin de la scolarité obligatoire et mènent à des positions spécifiques dans le monde du travail, à différents niveaux de qualification.

La première issue, quantitativement la plus importante, consiste à suivre une formation professionnelle qui mène à l'obtention d'un certificat fédéral de capacité et, par la suite, à l'exercice d'un travail qualifié. Depuis quelques années, la formation professionnelle peut être complétée par une maturité professionnelle (équivalent du bac professionnel), donnant accès à une formation de niveau tertiaire, en particulier aux hautes écoles spécialisées3.

La seconde issue passe par un deuxième degré de formation secondaire, au-delà de la formation obligatoire. Le diplôme secondaire supérieur acquis, maturité fédérale ou diplôme, permet l'accès à des formations tertiaires (université, écoles supérieures, hautes écoles spécialisées), préparant à des fonctions de spécialistes ou de cadres. Le passage par le secondaire supérieur est aujourd'hui bien plus fréquent que par le passé, bien que la démocratisation des études n'ait pas donné les résultats escomptés.

Une troisième issue, comporte un passage direct au monde du travail après la fin de la scolarité obligatoire. Cette possibilité est devenue très peu fréquente et n'est plus encouragée du tout. Pourtant, quitter le système de formation et entrer à 16 ans sur le marché du travail était encore tout à fait courant il y a trente ou quarante ans. C'était la situation d'environ un tiers des jeunes en 1960. Sous l'angle des normes sociales, ce parcours faisait partie de la trajectoire typique des jeunes ouvriers. Or, ce qui était socialement considéré comme une situation "normale" pour la génération précédente représente aujourd'hui une situation marginale, hors normes, tant pour les instances scolaires que pour celles de la formation professionnelle. L'obtention d'un diplôme post-obligatoire est en effet devenue une obligation sociale (Eckmann et al., 1994).

En fait, la démocratisation des études, depuis les années 60 et les transformations du marché du travail, avec des exigences d'un meilleur niveau de formation des salariés, a eu comme effet une importante élévation du niveau de qualification atteint par la majorité des jeunes et un allongement généralisé des études. En Suisse, cette expansion s'est d'abord manifestée dans le secteur de la formation professionnelle en mode dual, bien avant de s'étendre aux formations gymnasiales4 (Hutmacher, 1993). Ce n'est qu'à partir de la fin des années 80 que l'on observe une certaine désaffection par rapport aux filières professionnelles courtes au bénéfice des formations secondaires générales, liée à la crise économique du début de la décennie et aux réformes structurelles qui ont réduit le nombre de postes disponibles dans les entreprises (Stocker, 1999).

En tout état de cause, les formations post-obligatoires se sont généralisées au point de devenir socialement indispensables pour tous jusque vers 19 ans. Cette tendance, bénéfique pour la majorité, affaiblit cependant la position d'une minorité de jeunes (environ 15 % des femmes et 10 % des hommes âgés de 20 ans) qui restent en dehors de ces formations. En même temps, l'augmentation du phénomène de concurrence rend l'acquisition de diplômes à la fois plus nécessaire et moins utile. Au fond, il faut apprendre plus, lorsqu'on est jeune, sans pour autant que cela garantisse une position sociale pour la suite de l'existence (Eckmann et al., 1994).

LES JEUNES ETRANGERS ET LA FORMATION POST-OBLIGATOIRE

En Suisse il est difficile d'analyser la situation de l'ensemble des jeunes issus de l'immigration. En effet, les statistiques officielles n'établissent une distinction qu'entre jeunes étrangers et jeunes suisses. Les informations disponibles portent ainsi principalement sur les jeunes qui n'ont pas la nationalité helvétique. Sauf exception, notre analyse portera donc sur cette catégorie.

À première vue, le niveau de formation de la population suisse est plus élevé que celui de la population étrangère : 87 % des Helvètes âgés de 25 à 64 ans ont au moins fini une formation secondaire générale ou professionnelle, ce qui n'est le cas que de 66 % des étrangers (Borkowski, 2003). Or, du fait de la segmentation du marché du travail, la population étrangère est très hétérogène, tant du point de vue de ses qualifications que de ses origines. Alors que les Européens du Nord ont dans leur grande majorité terminé une formation post-obligatoire, tel n'est pas le cas de ceux qui proviennent de l'Europe du Sud. La proportion des familles issues de cette région, dont aucun des parents n'a achevé une formation post-obligatoire, s'élève à 42 % alors que la proportion est de 8 % pour les autres parents étrangers du Nord (OFS, 2002, 659). Cette différence traduit l'histoire migratoire de différentes nationalités. Les pays du Sud considérés (Italie, Espagne, Portugal, ex-Yougoslavie, Grèce, Turquie) constituent les bassins de recrutement d'une force de travail destinée à des emplois non qualifiés (Stocker, 1999).

Les différences de niveau de formation entre Suisses et étrangers, et au sein des populations étrangères, tendent à s'atténuer dans le cas des jeunes, mais demeurent importantes. Le pourcentage des élèves par rapport à la population résidente âgée de 16 à 20 ans est passé de 60 % à 74 % entre 1980 et 2001. Or, les jeunes issus des migrations plus récentes (ex-Yougoslavie, Turquie, Portugal) sont moins nombreux à bénéficier d'une formation post-obligatoire (47 % en 2001) que leurs camarades espagnols ou italiens issus des migrations plus anciennes (76 %) ou que leurs contemporains suisses (77 %) (Lischer, 2003).

Par ailleurs, en 20 ans, la fréquentation des formations post-obligatoires s'est accrue de 19 % pour les jeunes Suisses âgés de 16 à 20 ans et seulement de 7 % pour les jeunes étrangers (Muller, 2001). Ce résultat ne rend cependant pas compte encore une fois de la grande diversité des populations étrangères : alors que l'accès à la formation post-obligatoire des jeunes Espagnols et Italiens est en nette amélioration depuis les années 80 (Bolzman et al., 2003), la situation semble plutôt en voie de détérioration pour les jeunes ex-Yougoslaves et Turcs, qui étaient plus performants à la fin de la scolarité obligatoire dans les années 80 (Lischer, 1997).

Il y a encore peu d'études sur la scolarité et la formation des migrations dites récentes. Les travaux dans le domaine mettent en évidence que les Portugais, surtout, (Eckmann et al., 1994 ; Fibbi et al., 2006)) mais aussi les Turcs (Hämmig, 2000 ) et les ex-Yougoslaves (Fibbi et al., 2006), tendent à quitter l'école plus tôt et à s'insérer comme jeunes travailleurs et travailleuses sur le marché de l'emploi. Cependant, d'après les résultats du recensement 2000 de la population, les jeunes naturalisés concernant ces trois nationalités âgés de 20 à 24 ans sont beaucoup plus nombreux à avoir achevé une formation post-obligatoire que ceux restés étrangers (84 % contre 42 % chez les Portugais?; 90 % contre 51% chez les ex-Yougoslaves) (Fibbi et al., 2006). Nous avons observé la même tendance chez les jeunes issus de la migration italienne et espagnole, ce qui montre que la naturalisation est un processus socialement sélectif (Bolzman et al., 2003).

LA FORMATION PROFESSIONNELLE : ENTRE ASPIRATIONS ET REALITE

La voie de l'apprentissage en entreprise a la préférence des jeunes étrangers.

En 1997, trois adolescents étrangers sur quatre souhaitaient suivre ce type de formation, contre deux jeunes Suisses sur trois. Les premiers ont cependant plus de difficultés à trouver une place d'apprentissage que les seconds : la même année, seulement un tiers des jeunes étrangers avait obtenu une réponse positive à leur demande, tandis que deux tiers des jeunes Suisses disposaient déjà d'une promesse d'engagement (OFIAMT, 1997).

La même étude indiquait que les places disponibles étaient d'abord attribuées à des jeunes Suisses, tandis que les jeunes étrangers devaient patienter bien plus longtemps avant d'être engagés. Par ailleurs, les jeunes étrangers bénéficient de moins de soutien pour chercher un apprentissage que les jeunes suisses (Niedeberger, 2003). En outre, lorsque les jeunes étrangers poursuivent une formation après leur scolarité obligatoire, ils sont surreprésentés dans les pré-apprentissages et les formations élémentaires et sous-représentés dans les apprentissages les plus valorisés (OFS, 2002). Enfin, les jeunes étrangers semblent être plus touchés par la résiliation du contrat d'apprentissage que les jeunes Suisses : c'est le cas à Bâle-Ville par exemple (Ehret, 1999).

Plusieurs facteurs peuvent expliquer en amont les inégalités entre nationaux et étrangers face à l'apprentissage, et plus largement face à la formation. Sans prétendre à l'exhaustivité, on peut mentionner l'origine sociale modeste de la majorité des enfants migrants, qui les désavantage face à l'école, d'autant plus que celle-ci répugne à reconnaître le rôle des inégalités sociales dans la production de l'échec scolaire (Hutmacher, 1993). Un autre facteur est le traitement inégal des différences culturelles et linguistiques par l'école lors du processus de sélection effectué vers la fin de la scolarité obligatoire. L'école ne reconnaît pas les compétences linguistiques des enfants étrangers ne parlant pas les langues dominantes et ils sont envoyés dans des classes qui ne correspondent pas à leurs compétences effectives (Muller, 2001). Certains enseignants peuvent aussi jouer un rôle défavorable lors de l'orientation, en sous-estimant, souvent de manière inconsciente, les possibilités des élèves à poursuivre des études du fait de leur origine étrangère et défavorisée (Bolzman, 1996). Ainsi, sur un fond de discours prétendant à l'égalité des chances, les moins favorisés par le système de formation voient leurs aptitudes moins reconnues.

Mentionnons encore qu'une partie des familles immigrées disposent d'une information insuffisante, d'une part sur l'importance de la formation en Suisse pour réussir à entrer sur le marché du travail, d'autre part sur les diverses manières de rebondir en cas d'un premier échec à un apprentissage (Cattafi-Maurer, 1998). La conséquence est que certains jeunes, en particulier ceux arrivés en Suisse vers la fin de l'adolescence, renoncent à poursuivre leur formation après la scolarité obligatoire ; d'autres abandonnent en cours de route une formation commencée, faute d'orientation et d'un soutien adéquats (Eckmann et al., 1994 ; Wicht, 2005).

En outre, certaines communautés immigrées souffrent de préjugés tenaces de la part de l'environnement national et local. Les jeunes de ces nationalités sont parfois confrontés à un regard stigmatisant de la part des employeurs qui rend plus difficile leur tâche pour trouver une place d'apprentissage. Une étude de Fibbi et al. (2004) montre clairement que les jeunes Kosovars et Turcs subissent ce genre de discrimination. Flückiger et Ramirez (2003) montrent également que : "la population étrangère souffre de trois handicaps majeurs au niveau des positions hiérarchiques qu'elle occupe. Tout d'abord, les étrangers restent confinés à des positions inférieures en raison principalement d'une formation insuffisante. De surcroît, il semble que les employeurs appliquent à leur encontre une politique discriminatoire qui les empêche d'accéder à des positions supérieures (...). Finalement, la ségrégation provient aussi du statut et du type de permis de travail de la population étrangère qui constitue un frein manifeste à ses possibilités d'ascension." (p. 305-306)

Ces restrictions imposées par le statut de séjour concernent uniquement certaines catégories d'étrangers. Celles-ci accroissent l'inégalité des chances face à l'apprentissage.

PRECARITE DE STATUT DE SEJOUR ET DIFFICULTES D'ACCES AUX FORMATIONS

À la différence des formations en école, l'apprentissage dual en entreprise est considéré comme une activité lucrative et est soumis aux mêmes règles d'accès que les autorisations de travail. On voit ici une inégalité de traitement manifeste entre les jeunes étudiants et apprentis : les premiers peuvent obtenir un permis de séjour étudiant (certes, sous certaines conditions) pour poursuivre leurs études alors que d'autres jeunes ne peuvent pas accéder à l'apprentissage dual dans la mesure où ce n'est pas l'aspect formatif qui est premier mais bien l'engagement au travail. De ce fait, seuls les jeunes étrangers bénéficiant d'une autorisation d'établissement (permis C) ont accès sans restriction à pratiquement toutes les possibilités d'apprentissage. Les jeunes filles et les jeunes gens disposant d'une autorisation de séjour (permis B), d'une suspension provisoire du renvoi définitif (permis F) ou étant requérant d'asile (permis N) peuvent postuler à un apprentissage à condition qu'aucun ressortissant suisse ou détenteur d'un permis C ne soit sur les rangs pour la même place. Par ordre de priorités, les détenteurs d'un permis F ou N viennent d'ailleurs après ceux qui possèdent un permis B.

En d'autres termes, les jeunes qui possèdent en particulier l'un de ces deux derniers types de permis sont prétérités par rapport à l'éventail d'options d'apprentissage qui leur est ouvert. Ils doivent se contenter, dans le meilleur des cas, des formations les moins prestigieuses. La situation est encore plus dramatique pour les jeunes sans statut légal en Suisse. Pour eux, s'ils ne retournent pas dans leur pays pour obtenir un visa, les portes de l'apprentissage professionnel, de l'université et même des stages en entreprise sont complètement closes, alors que nombre d'entre eux ont fait leur scolarité obligatoire en Suisse (Carreras, Perregaux, 2002).

Dans la mesure où les détenteurs des permis F ou N ont des autorisations d'une durée imprévisible, révocables à tout moment par décision de l'autorité, rares sont les employeurs disposés à engager un jeune possédant l'un ou l'autre de ces permis. La précarité de ces statuts peut ainsi avoir comme conséquence une mise à l'écart durable de la formation post-obligatoire des jeunes concernés. Une recherche sur des jeunes Kurdes met en évidence les difficultés administratives auxquelles sont confrontés ceux qui n'ont qu'un permis N. Ces jeunes se sentent exclus de manière injuste des possibilités de formation professionnelle, estimant que leurs mérites ne sont pas pris en compte (Sofi, 2001). Une étude sur les Kosovars au bénéfice d'Action humanitaire 2000, qui visait à accorder l'admission provisoire aux requérants d'asile remplissant un certain nombre de critères (ODR, 2000), met également en évidence le fait que les jeunes disposant d'un permis F n'ont guère de chance d'accéder à une formation professionnelle (Kiss, 2002). Ces jeunes sont contraints de faire des stages ou d'entamer des formations "sur mesure" dont la reconnaissance sur le marché de l'emploi est loin d'être garantie. Une étude menée pendant trois ans auprès de 31 jeunes étrangers en situation précaire en Suisse (Cattafi-Maurer et al., 1998) montre des itinéraires extrêmement discontinus en vue d'une formation professionnelle : la recherche d'un lieu de formation prend des airs de course d'obstacles. Les jeunes passent de places précaires à de petits emplois avant de trouver une nouvelle proposition qui ne tient souvent pas longtemps.

D'autres difficultés, pour la poursuite d'une formation post-obligatoire, résultent également, de manière directe ou indirecte, de la condition juridique des étrangers : elles concernent en particulier les exigences à respecter pour obtenir le regroupement familial. Les personnes disposant d'un statut de requérant d'asile n'ont pas la possibilité de faire venir les membres de leur famille, qui ne sont pas arrivés avec elles en Suisse. Pour ce qui est des personnes détentrices de permis B, des exigences de revenu et de logement sont toujours appliquées pour donner le feu vert à un regroupement familial (Bolzman et al., 2002). Ces conditions draconiennes entraînent parfois de longues séparations entre parents et enfants et oblitèrent les avantages que certaines familles portugaises, par exemple, pourraient tirer des accords bilatéraux entre la Suisse et l'Union européenne. En effet, de nombreuses familles portugaises ne peuvent pas remplir les conditions citées plus haut et continuent donc d'avoir recours à la clandestinité pour vivre ensemble en Suisse.

Lorsque les jeunes ont fréquenté des écoles moins exigeantes ou que leur scolarité a été perturbée par la situation générale de leur pays d'origine, ils ont beaucoup de problèmes pour rattraper leur retard, s'ils arrivent en Suisse vers la fin de la scolarité obligatoire ou après la fin de celle-ci (Cattafi-Maurer et al., 1998). Ainsi l'addition des obstacles scolaires et du statut juridique éliminent de nombreux jeunes des itinéraires de formation.

Dans un contexte où la possession d'un diplôme est devenue une exigence sociale, établir des barrières juridiques à l'égard de ceux et celles qui, pour diverses raisons, ne disposent pas des mêmes chances au départ, équivaut à les confiner dans une situation qui renforce à terme leurs risques de précarité et de vulnérabilité. Ils sont placés dans une position structurelle qui rend moins accessible leur participation à des offres de formation ultérieure et diminue ainsi leurs chances de participation égalitaire au marché du travail.

Références bibliographiques

  • BOLTANSKI, L. ET CHIAPELLO, E. (1999) Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
  • BOLZMAN, C., FIBBI, R. ET VIAL, M. (2003) Secondas-Secondos. Le processus d'intégration des jeunes adultes issus de la migration espagnole et italienne en Suisse, Zurich, Seismo.
  • CARRERAS, L., PERREGAUX, C. (2002) Histoires de vie, histoires de papiers, Lausanne, Editions d'En Bas.
  • CATTAFI-MAURER et al. (1998) Vivre en précarité - l'accès à une formation professionnelle des jeunes migrants en situation juridique précaire, Genève, Université de Genève, Centre de Contact Suisses-Immigrés.,
  • ECKMANN, M, BOLZMAN, C., DE RHAM, G. (1994) Jeunes sans qualification. Trajectoires, situations, stratégies, Genève, les Editions IES.
  • FIBBI, R., KAYA, B., .PIGUET, E., (2004) Le passeport ou le diplôme ?. Étude des discriminations à l'embauche des jeunes issus de la migration, Neuchâtel, SFM.
  • FLÜCKIGER, Y. & RAMIREZ, J. (2003) "Position hiérarchique et ségrégation par origine en Suisse". In H.-R. Wicker, R. Fibbi & W. Haug (dir.), Les migrations et la Suisse, pp. 290-308. Zürich, Seismo.
  • HUTMACHER, W. (1993) Quand la réalité résiste à la lutte contre l'échec scolaire, Genève, Service de la recherche sociologique.
  • LISCHER, R. (2003) "Qui choisit quelle formation Intégration ? Statistiques sur le genre de formation" in Terra Cognita, Berne, 42-43.
  • STOCKER, (1999) Une sélection des indicateurs de l'enseignement en Suisse, Neuchâtel, OFS.

(1) Hutmacher (1993).

(2) Bolzman et al. (2003.

(3) Les hautes écoles spécialisées sont des universités professionnelles, orientées vers la pratique. Des exemples des professions enseignées dans les écoles spécialisées sont les sciences de l'ingénieur, la gestion, le travail social, le design, les sciences infirmières, etc. On obtient un diplôme de Bachelor au bout de trois ans de formation et de Master, après deux ans supplémentaires.

(4) Le gymnase est l'équivalentes du lycée en France.

Diversité, n°154, page 216 (06/2008)

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