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Diversité

III. Points de vue d'Europe

Belgique : jeunes à perpète...

Génération à problèmes ou problème de générations ?

Carla NAGELS, docteur en criminologie, centre de recherches criminologiques de l'Université libre de Bruxelles,
Andrea REA, docteur en sociologie, directeur du GERME (groupe d'études sur l'ethnicité, le racisme, les migrations et l'exclusion), Université libre de Bruxelles.

Comme chacun sait, la jeunesse est une construction sociale qui varie dans le temps et dans l'espace. Construire cette catégorie sociale n'est pas chose aisée. Les détenteurs de ressources et de privilèges peuvent avoir intérêt à maintenir ceux qui prétendent à la succession, les jeunes, loin du patrimoine, en leur attribuant des étiquettes stigmatisantes justifiant leur mise à distance ou leur infériorisation.

Cette hypothèse comporte à elle seule deux affirmations. La première renvoie au fait que la - ou les ? - génération qui précède la génération des jeunes d'aujourd'hui tente de maintenir les jeunes loin de la succession. On pourrait également la formuler en faisant plus spécifiquement appel à la définition sociologique de la jeunesse qui estime que "n'est plus jeune celui ou celle qui a acquis une indépendance financière et qui a quitté le logement familial pour voler de ses propres ailes". Qu'offre-t-on à nos jeunes pour quitter la jeunesse ? La deuxième affirmation renvoie, quant à elle, plus spécifiquement aux processus de stigmatisation et de délégitimation que les jeunes, comme catégorie sociale spécifique, ont à subir aujourd'hui. Cette affirmation mérite d'être doublement nuancée. Première nuance à introduire : tous les jeunes ne font pas l'objet d'un processus de stigmatisation. L'on peut ici reprendre la formule choc de Bourdieu : "La jeunesse n'est qu'un mot" (1984). Il faudrait au moins analyser les différences entre les jeunes, entre ceux issus des classes populaires et ceux issus de milieux aisés. Et c'est bien le premier groupe de jeunes qui fait l'objet d'une stigmatisation, non pas le deuxième, bien que certains dispositifs (on pense ici plus spécifiquement aux fameux Mosquitos1) s'adressent de manière indifférenciée aux uns et aux autres. Deuxième nuance à introduire : les discours dominants ne cessent aujourd'hui de mobiliser les attributs associés à la jeunesse : la flexibilité, la mobilité, la perfectibilité, l'esprit d'innovation, la compétition, cherchant à faire du "travailleur" un éternel jeune. Cependant, les jeunes ne sont pas autant conviés à contribuer à ce nouvel ordre productif que ne sont monopolisées par les plus âgés les propriétés juvéniles. Cette apparente contradiction dans l'usage social et politique de la jeunesse démontre bien que les âges de la vie sont des formes de désignation sociale que s'appliquent des groupes concurrents - les jeunes et les vieux - pour préserver ou assurer leur prééminence dans la société.

LES JEUNES, L'EMPLOI ET LE CHOMAGE2

Au début des années 70, la Belgique entre en récession tout comme la majorité des pays occidentaux. La crise économique a un impact considérable sur l'emploi. La progression constante du chômage suscite beaucoup de craintes. De 1972 à 1986, le nombre de chômeurs passe de 87 000 à 500 000. Les autorités politiques sont particulièrement préoccupées par le chômage des jeunes (- de 25 ans). Il est vrai que celui-ci a été multiplié par quinze entre 1970 et 1984, passant de 10 475 unités à 152 742 (ONEm, 1984).

Leroy et Godano (1986) livrent des données essentielles pour comprendre le chômage des jeunes. Ils démontrent le lien entre chômage des jeunes et destruction de l'emploi. En outre, leurs données fournissent des indications des changements structurels en cours au sein des classes populaires belges. Les jeunes, et plus particulièrement les jeunes de la classe ouvrière, vont constituer les premières victimes des restructurations économiques et industrielles. Entre 1974 et 1984, les données relatives aux pertes d'emploi en Belgique indiquent qu'une nouvelle répartition des postes de travail s'est opérée en fonction des classes d'âge. Durant cette période, les jeunes de moins de 25 ans ont perdu 190 000 postes de travail, soit un tiers de leur possibilité de travail. Dans le même temps, les autres classes d'âge connaissaient une situation différenciée. Les plus âgés également perdaient des postes de travail alors que la classe d'âge des 25-54 ans occupaient plus de postes de travail en 1984 qu'en 1974. Cette redistribution des postes disponibles s'est donc faite au détriment des plus âgés et, surtout, des jeunes.

Évolution de l'offre de l'emploi entre 1974 et 1984

Classes d'âgesNombre de postes de
travail gagnés ou perdus
Pourcentage d'emplois
gagnés ou perdus
- 25 ans-189.500-31,5
25 - 54 ans+96.300+4,2
55 ans et +-56,400-14,7

Source : R. Leroy et A. Godano (1986)

Cette démonstration vise également à mettre à mal un lien très répandu qui analyse le chômage (des jeunes) en termes de manque de formation. Alaluf et Vanheerswynghels (1988, p. 22), au travers de plusieurs enquêtes d'insertion, relèvent "le contraste entre l'augmentation importante du niveau d'instruction des travailleurs depuis le début des années 70, et la stabilité relative des structures de l'emploi".

L'obtention d'un emploi suppose un niveau d'instruction plus élevé pour un niveau identique de qualification attendu pour un poste de travail. Cette interprétation conduit à mettre aussi en évidence la surqualification des travailleurs et la sous-qualification des postes de travail.

Au cours de cette période apparaît une jeunesse surnuméraire. Elle est surtout présente dans les principaux bassins de l'emploi industriel (le Hainaut, la province de Liège et la Campine). Elle va également prendre une autre coloration dans les années 80. En effet, alors que les jeunes des immigrations européennes (italiennes, espagnoles et grecques) arrivent sur le marché de l'emploi majoritairement avant la crise de l'emploi, il en va tout autrement pour les jeunes issus des immigrations turques et marocaines qui ne connaîtront pas la période du plein emploi.

Durant les années 90, un profond changement s'opère dans l'explication du chômage des jeunes et dans la définition des interventions publiques pour y remédier. Les préoccupations essentielles en matière d'emploi deviennent celles de la formation, du salaire et de l'activation des revenus de remplacement. Les effets les plus marquants de ces nouvelles politiques sociales s'évaluent par des indicateurs quantitatifs comme les taux de chômage. Ainsi, le chômage des jeunes a effectivement reculé en Belgique depuis 1993 grâce aux mesures d'accroissement des actifs. Toutefois, si l'on compare le chômage des jeunes en fonction des autres groupes d'âge, les différences sont très importantes. Ainsi en 2007 (INS), 18,8 % des jeunes actifs de 15-24 ans sont au chômage. Ce chiffre tombe à respectivement 6,8 % et 4,9 % pour les tranches d'âge 25-49 ans et 50-64 ans. Il est à noter que cette dernière catégorie d'âge bénéficie largement du système de préretraite puisque le taux d'emploi de cette tranche d'âge n'est que de 34,4 % pour la même année.

L'activation s'accompagne pourtant d'une dégradation et d'une précarisation des formes de stabilisation sur le marché de l'emploi (Supiot, 1999 ; Nicole-Drancourt et Rouleau-Berger, 2001). Des contrats plus flexibles facilitent l'accès des jeunes à un emploi. Toutefois, comme par le passé, les jeunes continuent à avoir plus de difficulté à se stabiliser dans l'emploi qu'à y entrer. Bien qu'ils bénéficient de nombreuses mesures spécifiques, le succès que démontrent les chiffres exprimés en stock doit être nuancé à plusieurs égards (Auquier et Marage, 2003). Les activités professionnelles sont souvent "occupationnelles" et faussement transitoires, les jeunes ne pouvant attendre aucunement un engagement ultérieur. Les incitants financiers donnés aux employeurs sous la forme de réduction de charges patronales ne contribuent donc pas à la fixation dans l'emploi. Ainsi, des jeunes chassent d'autres jeunes. Ce type d'emploi concourt en fait à favoriser la généralisation des contrats atypiques (emplois temporaires, à temps partiel, à durée déterminée, etc.), entretenant de la sorte la précarité.

La multiplication de contrats précaires vulnérabilisent les jeunes particulièrement lors de ralentissements économiques, et cela, beaucoup plus que leurs aînés. En effet, ils sont plus souvent liés à l'entreprise par contrats d'intérim ou à durée déterminée et sont, dès lors, aussi "les premiers à être écartés lors d'un fléchissement conjoncturel" (ONEm, 2003, p. 105).

Parmi les jeunes, ceux issus de l'immigration connaissent une situation spécifique. Ils sont, certes, confrontés au chômage et à la précarité (Ouali et Rea, 1995 ; Feld et Manço, 2000, Martens et Ouali, 2005), mais aussi à la discrimination raciale à l'embauche. La discrimination s'opère à trois moments : lorsque le candidat décline son identité, lorsqu'il présente son curriculum vitæ et lors de l'entretien.

Face aux transformations de la société industrielle, l'école devient une sorte d'ultime recours, un sanctuaire. L'augmentation des taux de scolarité dans l'enseignement supérieur en témoigne, de même que la tendance à l'acquisition de plusieurs diplômes. La postposition de l'entrée sur le marché de l'emploi et la postposition du départ du domicile des parents renforcent un peu plus la "juvénisation". Les changements des calendriers scolaire, professionnel et marital viennent bouleverser les ordres des générations. Alors qu'ils sont soumis à un discours vantant la responsabilité individuelle, les jeunes se voient, paradoxalement, un peu plus placés dans la dépendance de leurs parents. Cette perte d'autonomie, qui dans certaines circonstances s'ajoute à un retrait du soutien étatique (réduction des allocations d'attente et de chômage) et à l'allongement continu de la formation initiale, retarde un peu plus pour ces jeunes la sortie de leur "jeunesse interminable".

DE LA JEUNESSE VIOLENTEE A LA VIOLENCE DES JEUNES : ANALYSE DU DISCOURS POLITIQUE

Il s'agit de cerner de plus près les représentations sociales que le champ politique véhicule en matière de jeunesse3.

Il faudra attendre 1981 pour que les députés commencent à faire de la jeunesse un enjeu politique important. En effet, en 1981, une coalition libérale-sociale chrétienne monte au pouvoir et opte pour une politique économique et sociale radicalement novatrice, qui s'inspire d'une politique économique libérale et rompt ainsi avec la tradition keynésienne en vigueur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette transformation majeure a des répercussions tangibles sur les débats à la Chambre. La crise économique et sa gestion sont au centre des préoccupations. Et la jeunesse, en tant que force du progrès, représentant l'avenir de la société et fortement touchée par la crise de l'emploi, suscite beaucoup d'attention. La problématique du chômage des jeunes irrigue l'ensemble des débats concernant la jeunesse.

Tous les députés, à l'exception des libéraux qui n'en parlent pas, estiment que le chômage des jeunes est un problème fondamental à résoudre, sous peine de voir la jeunesse se marginaliser. Ainsi, pour E. Wauthy (PSC), il faut restaurer la "confiance dans les jeunes qui ne peuvent se heurter plus longtemps au mur du non-emploi et au risque d'une oisiveté toujours mauvaise conseillère"4. Cette analyse est corroborée par l'opposition. Cependant, l'opposition estime que la jeunesse est fortement pénalisée par le gouvernement : "Allongement du service militaire, allongement de deux ans du service civil, diminution drastique de la possibilité d'être exempté, doublement du stage d'attente pour les chômeurs fraichement diplômés. N'est-ce pas déjà assez grave que beaucoup d'entre eux se sentent aujourd'hui déjà marginalisés, sans perspective d'avenir, et affrontent avec de plus en plus de désespoir une société qui ne leur laisse pas de place ?5" (K. Van Miert, SP). Pourtant, un peuple conscient de son avenir doit investir dans sa jeunesse : "Vous ne réaliserez pas votre objectif sans une jeunesse performante, dotée d'une formation optimale et capable d'affronter les formidables enjeux que vous décrivez vous-même dans un autre domaine."6 (A. Spaak, FDF).

Pour la majorité des députés, pour remédier au chômage des jeunes, il faut leur offrir une meilleure formation. En 1983, le projet de loi "concernant l'obligation scolaire" et qui prolonge la scolarité obligatoire jusque 18 ans, est voté. Ce projet est pourtant mal accueilli dans l'opposition de gauche : "S'il est vrai que les chiffres attestent que le chômage atteint bien davantage les jeunes les moins qualifiés, il serait erroné de croire qu'une telle mesure aboutirait automatiquement à une diminution réelle du nombre de jeunes chômeurs. (...) Le meilleur des résultats que l'on peut escompter de ce projet serait donc de produire des chômeurs plus qualifiés et non de réduire le chômage"7 (D. Fedrigo, PCB).

Enfin, si le chômage des jeunes structure l'essentiel des débats concernant la jeunesse (chômage et marginalisation, chômage et éducation), notons toutefois que deux autres thématiques sont également présentes : l'augmentation de la délinquance des jeunes et le mouvement vers une émancipation accrue de la jeunesse. La première thématique traite du phénomène de l'augmentation de la délinquance juvénile dans des termes très actuels : délinquance de plus en plus grave, de plus en plus jeune, en bande, chez les immigrés - tant d'éléments qui appellent une réaction ferme de la société. Cette vision est essentiellement défendue par les libéraux : "Il faut que les parcs et les galeries commerçantes cessent d'être le théâtre d'agressions de femmes, de personnes âgées et même d'enfants. (...) Que la situation générale ait une influence néfaste plus grande sur les jeunes étrangers, cela n'est pas niable. Tout d'abord, leur intégration est loin d'être généralisée et l'on n'est pas sûr qu'ils la désirent réellement. (...) Il faut renforcer la lutte contre la délinquance juvénile (...) et envisager d'abaisser l'âge de la majorité pénale à 16 ans."8 (G. Mundeleer, PRL). Pourtant, une autre lecture lui est opposée. En effet, pour l'opposition de gauche, "s'interroger sur l'avenir, c'est s'interroger sur la jeunesse. (...) Quant au fond du problème, seule une action communautaire (...) peut enrayer le phénomène de délinquance que la crise économique et sociale amplifie."9 (G. Coëme, PS). Pour les tenants de cette position donc, il s'agit de développer une réelle politique communautaire qui s'attaque aux causes profondes de la délinquance, une politique socio-économique qui vise à enrayer la crise plutôt que de lutter contre ses effets. C'est dans la même optique que L. Van den Bossche (SP) dépose une proposition de loi visant à l'abaissement de la majorité civile. Si cette proposition cadre parfaitement avec le mouvement qui préconise une émancipation accrue de la jeunesse ("C'est en permettant aux mineurs de décider eux-mêmes de la manière dont ils entendent se développer qu'on les aide le mieux à arriver à l'âge adulte"), celle-ci ne peut se réaliser que "dans le cadre d'une politique menée en matière d'enseignement et de santé, d'emploi et de revenus, d'urbanisme, d'environnement, de circulation et de logement, etc."10

La lecture du phénomène que les députés partagent en matière de jeunesse durant cette période s'inscrit dans un courant de pensée "sociologisant". Ils restent convaincus que la jeunesse représente l'avenir de la société et qu'il faut investir en elle. Une grande partie des députés continue à défendre l'idéal de démocratisation et soutiennent le mouvement vers une émancipation accrue de la jeunesse. Leur préoccupation majeure est le chômage élevé qui frappe cette catégorie sociale particulière et qui risque, à terme, de la marginaliser. C'est pourquoi ils préconisent la mise en place de politiques sociales actives à son encontre. Leur émancipation ne peut d'ailleurs se réaliser qu'à cette condition. Seuls les libéraux ne participent pas à ce débat. Mais face à eux, un discours majoritaire leur tient tête.

Au cours des années 90, on assiste à un renversement des préoccupations : c'est maintenant la délinquance des jeunes qui préoccupe majoritairement les députés. Ce thème structure l'essentiel du débat sur la jeunesse auquel les libéraux et l'extrême droite participent dorénavant beaucoup, parlant d'une jeunesse délinquante, immigrée, mal intégrée ou non intégrable. Ainsi, B. Laeremans (Vlaams Blok) affirme : "Cela ne vous étonnera pas si je vous dis que la criminalité des jeunes a énormément augmenté, et surtout à cause de la présence massive de jeunes étrangers dans les villes."11 Et il faut constater que ce discours semble maintenant très largement partagé : "Il y a le fait social. D'abord, un ras-le-bol général des habitants face à la violence quotidienne et à l'insécurité qu'elle engendre. Cette violence quotidienne est évidemment inadmissible et rend la vie en ville impossible."12 (O. Deleuze, Ecolo). On voit en quelque sorte se concrétiser le discours à orientation sociologique, qui caractérisait les années 80 (le chômage crée la marginalisation), et qui était essentiellement porté par l'opposition de gauche. Mais si, dans les années 80, les jeunes étaient pénalisés par le système social, ils sont aujourd'hui considérés comme responsables de leurs actes, y compris par les socialistes : "Nous ne pouvons pas continuer à les [les jeunes] choyer, mais devons oser les placer devant leurs responsabilités."13 (R. Landuyt, SP).

En matière de délinquance des jeunes, on voit émerger un foisonnement de groupes cibles qui se définissent au travers des politiques publiques conçues pour eux et qui se situent sur un continuum entre prévention et répression. Le déploiement de ces différents dispositifs semble plutôt bien accueilli par la majorité des députés qui, selon les thématiques ou selon leur appartenance politique, peuvent en privilégier l'aspect préventif ou l'aspect répressif, l'aspect intégration ou l'aspect exclusion, l'aspect droit ou l'aspect devoir.

Ces différentes politiques publiques semblent viser de manière privilégiée la jeunesse immigrée d'origine musulmane. Dans les discours des députés, ce groupe particulier est pointé comme la source de désordres sociaux et urbains. Comme le dit W. Draps (PRL) : "Les problèmes causés par la présence, dans nos grandes villes, de jeunes gens désoeuvrés qui errent dans les rues pendant la journée, ne cessent d'augmenter. Ces jeunes, il faut bien le dire, sont souvent des enfants d'immigrés."14 La majorité parlementaire ne remet pas non plus en cause l'idée que les jeunes immigrés sont plus "délinquants" que les Belges. Les jeunes immigrés "à problèmes" sont principalement ceux issus de la communauté maghrébine : "Cette problématique résulte essentiellement de la présence, relativement forte et concentrée, d'immigrés issus de cultures non-occidentales, disons de cultures islamiques."15 (J. Van Hecke, CVP). C. Eerdekens (PS) ajoute : "Autant l'immigration européenne classique ne posait pas de problème, autant l'islam en pose pour toutes sortes de raisons qui tiennent à l'atavisme. (...) Il est vrai que la cohabitation avec les musulmans n'est pas facile."16

Incivilité, délinquance, violence, tous ces problèmes sociaux sont indexés à cette catégorie de la population. Comme catégorie d'apparence naturelle, la jeunesse est en fait une catégorie passe-partout et attrape-tout des politiques publiques et des discours politiques et médiatiques qui s'en servent allègrement à leurs propres fins.

LE CHOC DES GENERATIONS : QU'OFFRE-T-ON AUX JEUNES POUR QUITTER LA JEUNESSE ?

Alors que les outils offerts aux jeunes pour sortir de leur jeunesse et assumer leurs responsabilités, signe de l'âge adulte, sont de plus en plus ténus et difficilement accessibles, on les somme pourtant d'être de plus en plus autonomes et responsables. On en vient même à les désigner comme la source principale des désordres sociaux. Comment expliquer ce paradoxe ? Plusieurs pistes peuvent être envisagées.

Première piste : nous assistons aujourd'hui dans les pays occidentaux à une révolution sans précédent dans l'histoire de l'humanité. La pyramide d'âge semble s'inverser. Si en 1950 la population des plus de 60 ans représentait 16 % de la population totale en Belgique, on prévoit qu'elle s'élèvera à 32 % en 2050 dont près d'un tiers aura plus de 80 ans (Lambrecht, 1997, p. 24). Face à un vieillissement constant de la population, la jeunesse, comme catégorie d'âge, est de plus en plus marginalisée, non seulement numériquement, mais aussi, et surtout, symboliquement. Elle semble de plus en plus considérée comme un groupe à risque par une population qui détient le pouvoir économique et politique de le faire savoir. Par exemple, la majorité des politiques publiques qui visent à pacifier les relations sociales se construisent souvent sur un mode opératoire relativement binaire : menacés (entendons les vieux) contre menaçants (entendons les jeunes souvent issus de l'immigration). Le problème de ce type de catégorisation est qu'elle risque de figer les représentations sociales et de ne plus permettre que derrière les différences (jeunes et vieux) ne puissent se voir les similitudes (jeunes et vieux habitant un même quartier et vivant dans des contextes sociaux similaires).

Deuxième piste : La génération de "Mai 68", actuellement l'élite au pouvoir, a profité des acquis de l'État-social tout au long de sa vie. Ayant connu le plein emploi, se voyant assurer une retraite et des soins de santé de qualité, elle n'est cependant pas capable d'assurer le même avenir aux générations qui lui succèdent. Même si les nouvelles générations sont mieux formées que leurs aînés, elles ont bien plus de mal à trouver un emploi. Ainsi, si en 1960 le taux de chômage des jeunes qui étaient sortis des études depuis moins de 10 mois était en France de 6 %, ce taux est de 29 % en 2002 (Chauvel, 2006, p. 38). Or, selon Chauvel, les difficultés que les jeunes rencontrent lors du passage des études au marché de l'emploi ne se résorbent jamais totalement : "En matière de trajectoire sociale, l'histoire passée compte et les étapes antérieures ont un impact sur les étapes ultérieures." (2006, p. 45). Il y a là, nous semble-t-il, une réelle lutte qui s'opère au niveau de la succession en termes de richesses et de pouvoir.

Troisième piste : La génération de "Mai 68", si elle a des difficultés à assurer le même avenir social et économique aux générations qui lui succèdent, a cependant eu un impact considérable en termes de transmissions culturelles. Extension du contrôle social et rigidité des cadres normatifs sont décriés en 68 par une jeunesse à la recherche de modes de régulation plus émancipateurs. "Jouir sans entrave", entendons sans entrave étatique, en rattachant les droits non plus à des collectifs mais à des individus, devenir non plus objets de droit mais sujets de droit, sont à cette époque des leitmotivs prometteurs. Et il est en effet incontestable que ce mouvement libérateur a profondément modifié les pratiques culturelles et sociales des générations qui lui ont succédé, surtout celles issues des classes moyennes et supérieures. Néanmoins, cette critique artiste, comme l'appellent Boltanski et Chiapello (1999), a en quelque sorte été incorporée dans le nouvel esprit du capitalisme. Dans une société d'individus, les groupes sociaux monopolisant le plus les ressources et les privilèges n'assument plus une mission civilisatrice et collective. Imposant des règles de compétition maximale au nom du bien-fondé de l'autonomie et de la créativité, ils contribuent à la formation d'une sorte de néo-darwinisme social.

Si certains individus ont su tirer profit de cette nouvelle donne en se découvrant des capacités d'entreprendre autrefois entravées par des réglementations rigides, la majorité se trouve dépourvue des ressources objectives lui permettant de s'adapter à ces changements. Si une certaine jeunesse dispose des ressources nécessaires afin d'activer ses droits, de négocier sa participation et de s'engager dans des projets créatifs, bref, de devenir "entrepreneur de soi" (Mauger, 2001), la grande majorité des jeunes vit aujourd'hui dans une précarité de plus en plus grande et se trouve face à un avenir on ne peut plus incertain. Dans une société où l'inégalité d'accès aux ressources s'accroît, l'usage d'un patrimoine financier et familial va accroître encore un peu plus l'inégalité. L'ensemble des dispositifs publics qui s'adressent à cette jeunesse ont alors pour mission de lui fournir les instruments pour lutter contre la "fatigue d'être soi" (Ehrenberg, 1998) en lui inculquant des valeurs telles que la responsabilité, la disponibilité et le dynamisme tout en veillant à prévenir les probables désordres sociaux que l'immobilisme social génère. En cas d'échec de ces politiques, la responsabilité en incombe pourtant aux jeunes eux-mêmes. Pourtant ces jeunes précaires ne disposent objectivement pas des ressources nécessaires pour mener à bien cette mission.

Si les jeunes tendent à adopter de nouvelles références culturelles, quels que soient leur origine et leur milieu social, privilégiant la quête de l'autoréalisation individuelle, celles-ci se déploient dans un contexte social exacerbé par la compétition pour la monopolisation des ressources et des privilèges, contexte dans lequel ils sont perdants. Mais, et ce serait drôle si ce n'était pas tragique, la colonisation des propriétés juvéniles (la créativité, la flexibilité...) par les générations plus âgées (soyons éternellement jeunes et dynamiques) font de la jeunesse le laboratoire, comme par le passé, d'une nouvelle forme d'individu, le travailleur responsable et entrepreneur de soi, le coeur du discours performatif du nouvel esprit du capitalisme.

Références bibliographiques

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  • SUPIOT A. (dir.) (1999) Au-delà de l'emploi, Paris, Flammarion, 1999.

(1) Le Mosquitos est le nom donné (en Belgique) à ce fameux appareil à ultra-son largement utilisé en Angleterre pour faire fuir les jeunes. Il utilise des fréquences uniquement audibles par des personnes de moins de 20 ans et est installé dans des endroits semi-publics (magasins, centres commerciaux...) où les jeunes sont considérés comme une nuisance.

(2) Il serait tout à fait injuste de ne pas citer ici comme source d'inspiration conséquente l'oeuvre de L. Chauvel consacrée au destin des générations (L. Chauvel (1998), Le destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, Paris, P.U.F.). Néanmoins, cette contribution ne se basera que sur la situation belge.

(3) En matière de discours politique belge, le discours tenu à la Chambre des représentants est particulièrement intéressant car cette instance correspond assez fidèlement à la définition que Bourdieu (2001) donne du champ politique. Non seulement, elle présente l'avantage de témoigner des prises de position tant du gouvernement que de la majorité qui le soutient et de l'opposition qui le critique, et permet ainsi de refléter au mieux le jeu proprement politique, mais de plus, elle représente le plus fidèlement le choix de tous les électeurs belges puisqu'elle est le seul organe à être élu directement par l'entièreté de la population. Par ailleurs, la Belgique étant une démocratie à scrutin proportionnel, aussi bien la majorité que l'opposition sont composées de plusieurs partis politiques.

(4) Déclaration du gouvernement du 18 décembre 1981, Ann. parl., Chambre, s.o. 1981-1982, séance du 20 décembre 1981, p. 161. Le PSC est le parti social-chrétien francophone, c'est-à-dire un parti centriste.

(5) Déclaration du gouvernement du 29 novembre 1985, Ann. parl., Chambre, s.o. 1985-1986, séance du 4 décembre 1985, pp. 48-49, notre traduction. Le SP est le parti socialiste flamand.

(6) Communication gouvernementale du 23 mai 1986 (le plan de Val-Duchesse), Ann. parl., Chambre, s.o. 1985-1986, séance du 27 mai 1986, p. 1065. LE FDF, front démocratique des francophones, est un parti qui défend les intérêts des francophones bruxellois.

(7) Ibid., p. 3054. Le PCB est le parti communiste belge. Il disparaîtra définitivement du paysage politique belge en 1985.

(8) Interpellation au ministre de la Justice sur "la sécurité des personnes et des biens", Ann. Parl., Chambre, s.o. 1981-1982, séance du 31 mars 1982, pp. 1281 et 1283. Le PRL, parti libéral réformateur, est un parti se situant à droite de l'échiquier politique.

(9) Interpellation au ministre de la Justice "sur la sécurité des citoyens en Belgique", Ann. Parl., Chambre, s.o. 1983-1984, séance du 17 novembre 1983, p. 544.

(10) Proposition de loi "ramenant l'âge de la majorité civile à 18 ans et portant extension de la capacité et de la responsabilité civiles des mineurs et réforme du régime de tutelle", doc. 1008/1-87/88, Chambre, s.o. 1987-1988, le 13 octobre 1987, p. 2 et 5.

(11) Question orale au ministre de la Justice "sur la plainte des parquets concernant le manque de possibilités d'accueil de jeunes délinquants", Ann. parl., Chambre, s.o. 1997-1998, séance du 14 mai 1998, p. 8749, notre traduction. Le Vlaams Blok est un parti flamand nationaliste d'extrême droite.

(12) Interpellations "sur les incidents à Anderlecht", Ann. parl., Chambre, s.o. 1996-1997, séance du 13 novembre 1997, p. 6980.

(13) Discussion autour du projet de loi "modifiant la loi du 8 avril 1965 relative à la protection de la jeunesse", Ann. parl., Chambre, s.o. 1992-1993, séance du 28 janvier 1993, p. 865, notre traduction.

(14) Rapport sur la proposition de loi "subordonnant l'octroi d'allocations familiales à la fréquentation effective par l'enfant d'un établissement d'enseignement, d'un centre de formation ou d'un lieu d'apprentissage", doc. 688/2, Chambre, s.o. 1990-1991, le 3 mai 1991, p. 2.

(15) Exposé introductif du Premier ministre concernant la politique des immigrés, Commission de l'Intérieur, C. 22, Chambre, s.o. 1989-1990, le 17 janvier 1990, p. 11, notre traduction.

(16) Ibid., p. 14

Diversité, n°154, page 208 (12/2008)

Diversité - Belgique : jeunes à perpète...