Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Diversité

III. Points de vue d'Europe

Italie : l'espoir et le projet : Les jeunes dans la province de Pistoia

Romina CONTI, professeur à la faculté de science politique de l'université de Florence, chercheuse à l'Osservatorio Sociale de la province de Pistoia

Une description des parcours des jeunes de la province de Pistoia : biographies individuelles, modalités d'habitation, aspects des processus de scolarisation et d'accès au monde du travail et certaines orientations en terme de valeurs qui influencent leurs choix pour devenir adultes.

Les choix à faire pour entrer dans la vie adulte sont nombreux et complexes. Il faut décider si on veut et si on peut poursuivre des études après une formation scolaire de base et quel type d'études entreprendre. Il faut savoir bouger dans le monde du travail, chercher et évaluer les opportunités en exploitant et en cumulant les ressources dont on dispose, telles que le savoir, les compétences, les capacités, les réseaux relationnels, et choisir parmi des métiers ayant des caractéristiques différentes1. De plus, aspect encore plus intéressant et controversé, il faut prendre des décisions à propos de la formation de son propre foyer : on évalue si et quand on peut quitter la maison parentale, on expérimente la cohabitation avec un copain ou une copine, avant le mariage ou en concubinage, on définit comment "fonder un foyer" du point de vue économique et de l'organisation de la vie quotidienne, on planifie la naissance des enfants2.

La jeunesse apparaît donc comme une série "d'étapes" pleines de risques et d'événements imprévisible_, qui mènent à l'âge adulte, à ses engagements et ses responsabilités. Toutefois, les passages caractéristiques de cette phase de la vie ne se vérifient pas de la même manière et n'ont pas la même signification pour tous les jeunes. Le fait d'être un jeune homme ou une jeune femme - dimension relative au genre -, de provenir d'une famille avec un haut niveau d'instruction et de bon niveau économique plutôt que d'une famille moins aisée (milieu socioculturel), de vivre dans une petite localité ou dans une grande ville (appartenance territoriale) représentent des facteurs qui génèrent des différences et des inégalités profondes dans la manière de vivre la jeunesse et d'affronter ses différentes étapes. Les modalités de transition vers l'âge adulte sont intéressantes à lire en relation avec les transformations sociales, économiques et culturelles d'un territoire donné, en tenant compte d'un substrat qui prend son origine dans les expériences et dans les traditions transmises à l'intérieur des généalogies et des noyaux familiaux, sauf à ne pas comprendre la raison de la perpétuation de certaines traditions et les raisons pour lesquelles certaines zones du centre de l'Italie diffèrent d'autres zones du sud et du nord du pays. Certains sociologues parlent à ce propos de "modèles locaux de jeunesse" pour indiquer l'importance des lieux pour l'acquisition de valeurs : "La société locale, constituée de lieux, de concitoyens, de voisins, d'amis avec lesquels on a partagé les premières étapes de la vie, de lieux où on a joué et où on s'est rencontrés, d'écoles qu'on a fréquentées, apparaît comme le contexte dans lequel se définit un système de contraintes et d'opportunités où agissent les acteurs. Mais le lieu où on vit exerce aussi son influence lorsque les individus racontent la signification et les conséquences que ces mêmes événements de la vie ont pour eux."

DEVENIR ADULTES

Quitter tardivement le milieu familial est un phénomène qui a des origines anciennes dans de nombreuses régions d'Italie et qui est liée à la structure économique et productive locale et à son influence sur la composition des structures familiales. La "famille prolongée" est largement présente sur le territoire toscan et dans la province de Pistoia.

On enregistre, en Toscane, une augmentation du nombre d'enfants qui vivent avec leur famille d'origine. Ceci concerne tous les âges et surtout la composante féminine : parmi les moins de 25 ans la condition de fils "vivant en famille" concerne la presque totalité des jeunes (88 % des garçons et 81 % des filles par rapport à 77 % et à 54 % en 1981). Parmi les jeunes de 25-29 ans le changement est encore plus marqué, au point qu'en vingt ans l'incidence sur la valeur globale a doublé (de 26 % en 1981 à 58 % en 2001), avec une croissance très marquée surtout chez les filles (dans ce cas-là, les filles ont triplé leur présence par rapport au 1981). Mais la hausse la plus importante a été enregistrée parmi les jeunes de 30-34 ans, où le nombre de ceux qui vivent avec leurs parents est passée de 9 % en 1981 à 27 % en 2001. Une tendance qui est enregistrée sur tout le territoire de la province : en moyenne plus d'un tiers des jeunes hommes entre 30 et 34 ans et un quart des filles du même âge vivent dans leur famille d'origine. Cette valeur augmente de manière importante si l'on considère les fourchettes d'âges 18-24 et 25-29 ans : 84 % des garçons et 81 % des filles dans la première tranche d'âge, 64 % des garçons et 50 % des filles entre 25 et 29 ans3.

Le passage lent à l'âge adulte peut être expliqué par des raisons structurelles et des raisons culturelles. Parmi les éléments structurels, on peut mentionner la prolongation de la phase de formation/scolarisation, les problèmes liés à l'accès au marché du travail peu favorable aux nouvelles générations et, en outre, des politiques de "welfare" peu intéressées à soutenir l'autonomie des jeunes et des jeunes couples. Mais il faut souligner que, dans toute l'Italie, le phénomène de la "famille prolongée" est présent même lorsqu'il n'a aucune justification : beaucoup de jeunes continuent à vivre chez leurs parents encore longtemps après leur entrée sur le marché de l'emploi. Il est évident que les aspects culturels et les motivations dans la détermination du phénomène jouent un rôle fondamental ainsi qu'une sorte d'inertie de leur part dans la recherche de solutions possibles pour quitter leur famille. Le modèle d'éducation des familles italiennes tend, en effet, à réduire l'élan vers l'autonomie des jeunes : la présence de styles d'éducation tolérants et de coopération, la large autonomie accordées aux enfants et le contrôle réduit exercé sur les loisirs, de même que la demande insuffisante de la part des parents de participer à la gestion et aux frais familiaux peuvent expliquer au moins partiellement la "paresse" des nouvelles générations à assumer les responsabilités de l'âge adulte.

Le logement indépendant, l'opportunité de vivre en célibataire de manière autonome en dehors du noyau familial constituent une étape décisive du passage à l'âge adulte. Cela se vérifie plus souvent parmi les jeunes hommes de la province de Pistoia (9,7 % des hommes contre 7 % des femmes) et plus fréquemment dans les zones urbaines plutôt que dans les zones périphériques4. En revanche, l'abandon du foyer d'origine pour fonder son propre foyer est une modalité de passage à l'âge adulte encore plus fréquente, même si l'âge du premier mariage dépasse les 30 ans pour les hommes et est légèrement inférieur pour les femmes (on a relevé, selon le genre, sur sept ans seulement, une diminution de deux ans de l'âge moyen du premier mariage). Il est à souligner qu'ici on a recours presque essentiellement au mariage pour fonder son propre foyer plutôt qu'au concubinage (22,7% de mariages contre 4,6% de concubinage sur tout le territoire de la province). Cette donnée contredit les relevés IARD qui mettent en évidence une diffusion progressive des couples non mariés, à l'échelle nationale.

Pour ce qui est de l'étape la plus importante du passage à l'âge adulte, l'expérience de la maternité/paternité, seuls environ 18 % des jeunes hommes et femmes de moins de 35 ans étaient déjà devenus père ou mère dans la province de Pistoia au mois de juin 2005. On doit néanmoins souligner la différence considérable entre les données enregistrées dans les zones urbaines et celles relevées dans les municipalités plus petites du territoire. Dans les contextes urbains, environ un sixième de la population de moins de 35 ans est devenu père ou mère, alors que dans les communes environnantes, un cinquième des hommes et femmes expérimente la naissance du premier enfant avant 35 ans.

La réalité du territoire de Pistoia est similaire à celle du panorama national, tel qu'il est illustré dans le rapport IARD de 1983 où 17 % des jeunes entre 15-17 ans avaient quitté leur famille d'origine contre presque un sur cinq, voire aujourd'hui seulement 3 %. La situation est similaire pour les autres tranches d'âge : pour les jeunes de 18-20 ans le taux d'abandon du foyer d'origine est passé de 39% à 25 %. Après 25 ans, on enregistre les premières "sorties" importantes, souvent concomitamment avec le mariage ou le concubinage. Toutefois, presque 70 % des jeunes entre 25 et 29 ans et plus d'un tiers des jeunes entre 30 et 34 ans (36 %) vivent encore chez leurs parents (IARD 2007). Par rapport au taux de mariages dans la tranche d'âge de 20-24 ans, le rapport national IARD met en évidence une diminution de plus de la moitié entre 1983 et 2004, passant de 20 % à 8 %, une situation vérifiée aussi pour le segment des jeunes entre 25-29 ans, de 36 % en 1992 à 27%. Par conséquent, il ne faut pas s'étonner si dans notre pays, le taux de natalité est si bas : le pourcentage de jeunes de 20-24 ans dans le rôle de parents passe de 12 % en 1983 à 4  % en 2004. En 1992, les parents de 25-29 ans étaient 21 % contre 16 % actuellement. Même parmi les plus adultes, le pourcentage est en diminution : en 2000, 44 % des jeunes de 30-34 ans avaient des enfants, en 2004 seulement 40 %.

LES JEUNES ENTRE ECOLE ET TRAVAIL

Si on analyse le pourcentage de diplômés sur l'ensemble de la population âgée de 19 à 34 ans deux résultats importants sont mis en évidence.

D'une part, la forte disparité que l'on enregistre dans le groupe de diplômés, entre la province de Pistoia (50,1 %) et les autres provinces toscanes (seules Lucca et Prato, outre Pistoia, ne dépassent pas le seuil de 55 %, Pise et Sienne dépassent 60 %), avec un écart entre la donnée départementale et la donnée moyenne régionale (56,7 %) d'environ six points de pourcentage.

D'autre part, aussi bien au niveau régional que dans la province de Pistoia on remarque une différence importante relative au genre (44,2 % de diplômés parmi les résidents hommes, 56,2 % pour les femmes, avec un écart de 12 points de pourcentage). Si on considère les jeunes entre 15 et 19 ans qui ont choisi de poursuivre leurs études, nous remarquons une différence importante entre les deux genres. En effet, alors que le nombre de filles déclarant poursuivre leurs études a augmenté de manière importante (d'environ 43,6 % en 1981 à environ 75,2 % en 2001), on assiste à une tendance croissante mais plus limitée pour le genre masculin (de 41,4 % en 1981 à 66,8 % en 2001). Cette tendance a des explications multiples : la demande, sur le marché du travail, de figures professionnelles avec un profil plus pointu, qui pousse les jeunes à prolonger les études au moins jusqu'au diplôme d'école secondaire de deuxième cycle, la prolongation de la phase de la jeunesse qui a permis, en particulier aux femmes de pouvoir se consacrer plus longtemps au développement de compétences professionnelles plus élevées et qualifiées5.

Cette tendance a caractérisé toutes les zones de la province de Pistoia avec, néanmoins, des formes et des pourcentages différents.

Les personnes entre 20 et 24 ans qui déclarent fréquenter un cours d'études représentent une tranche supérieure chez les jeunes résidants en ville (environ 32,6 %) par rapport aux pourcentages enregistrés dans les autres zones territoriales de la province. Le pourcentage des jeunes qui affirment avoir abandonné leurs études est d'environ 73,4 % pour ceux qui résident dans la zone de la Valdinievole, contre 79,5 % des jeunes de la zone de montagne et environ 80,9 % des jeunes résidant dans la zone métropolitaine.

Le nombre d'étudiants à l'université est donc plus élevé parmi les jeunes résidant dans la ville de Pistoia (de 16,2 % en 1981 à 32,6 % en 2001) ou parmi ceux qui habitent dans des aires urbaines de moyennes dimensions et parmi les filles plutôt que parmi les garçons et ceci dans tous les territoires de la province (la moyenne départementale relative aux jeunes femmes passe de 11,3 % en 1981 à 30,3 % en 2001, alors que pour les jeunes hommes elle passe de 13,3 % lors du premier recensement considéré à 22,4 % pour le dernier disponible)6. La tendance vers des parcours de formation plus longs, typiques des jeunes d'aujourd'hui est présente sur le territoire départemental qui a vu doubler en 20 ans, et dans certains cas même tripler, le nombre de personnes qui poursuivent leurs études après l'école secondaire de deuxième cycle (lycée).

Le choix d'aller à l'université peut représenter aussi bien un expédient pour retarder la prise de responsabilités qu'un parcours jugé nécessaire pour la formation et la préparation de l'accès au monde adulte. Cette dernière option prend une importance particulière pour les femmes stigmatisées depuis toujours par des opinions et des stéréotypes qui les ont souvent empêchées de jouir pleinement de leurs droits de citoyennes dans le monde du travail.

Les transformations aussi bien structurelles que culturelles qu'a connues au cours des dernières années le monde du travail ont rendu les modalités d'accès et d'admission à l'emploi des jeunes encore plus complexes. La lecture des prévisions relatives aux intentions d'embauche des entreprises dans le territoire départemental pour l'année 2007, pour des typologies contractuelles diverses, met en évidence que :

  • dans les secteurs économiques traditionnels (industrie, construction...) le besoin professionnel exprimé fait référence à un niveau de formation minimum, correspondant à un bas profil (low skill),
  • dans le secteur des services au contraire, qui rassemble des typologies professionnelles multiples, on relève une plus haute demande de personnel high skill, en particulier détenteur d'un diplôme d'école secondaire de deuxième cycle et/ou d'une licence

Il est intéressant de remarquer que l'importance d'une demande potentielle de formation (non universitaire) après le bac indique probablement la nécessité d'avoir du personnel doté de connaissances adaptées aux besoins réels d'un secteur d'activités particulier.

Une spécification typique du territoire se caractérise par le besoin d'offrir une stabilité professionnelle pour des profils qui ne demandent pas une scolarisation élevée. La morale "industrialiste" semble donc influencer les critères de choix et les modalités pour devenir adultes d'une partie des jeunes de la province de Pistoia. En conséquence de plus en plus fréquemment, même après 30 ans, les jeunes vivent une condition de travail atypique, caractérisée par une succession de contrats à durée déterminée de nature différente.

Quant à la proportion de jeunes recrutés sur la base d'un contrat à durée indéterminée elle passe de 34,3 % en 2002 à environ 27,3 % en 2005 ; cette tendance concerne de la même manière les garçons et les filles. Par contre, on enregistre une hausse soudaine dans l'embauche des jeunes selon des contrats soi-disant flexibles, "à durée déterminée" : on passe de 39,2 % en 2002 à environ 44,2 % en 2005, avec une différence notable concernant le genre puisque le nombre de jeunes femmes embauchées avec ce type de contrat semble augmenter de manière substantielle (environ 5,3 % en plus entre 2002 et 2005). Cette tendance au recours systématique à des formes contractuelles nouvelles mais précaires peut être déduite d'une autre donnée qui concerne une hausse importante des contrats pour "travaux atypiques"7 qui passe de 0,8 % en 2002 à 5,7 % en 2005. Pour cette dernière condition professionnelle qui, dans ce cas spécifique, regroupe toutes les formes contractuelles prévues par la loi n° 30 plus les "co.co.co" (collaborations coordonnées et continues) et les prestations occasionnelles, la différence de genre est assez évidente pour la tranche d'âge 15-19 ans : entre 2002 et 2005 le recours à cette forme d'emploi a augmenté de 4,9 % pour les filles et seulement de 1,8 % pour les garçons.

Les données des centres pour l'emploi confirment la situation de précarité qui a caractérisé ces dernières décennies et qui continue à caractériser le marché du travail. Il est important de souligner que cette condition n'implique pas nécessairement une perception d'instabilité de la part des jeunes, mais dans certains cas, et en particulier au début des parcours d'approche/entrée du marché du travail, elle apparaît comme une opportunité d'expérience professionnelle et de croissance personnelle, dans l'attente d'une offre correspondant aux attentes. En effet, et malgré tout, la plupart des jeunes ont appris à vivre avec l'élément culturel caractéristique de la fin de la modernité, constitué par le besoin de flexibilité dans chaque sphère de la vie quotidienne.

LES JEUNES ENTRE FAMILLE, TERRITOIRE ET ESPOIRS POUR L'AVENIR

Dans cette phase de "moratoire prolongé", de suspension des responsabilités liées aux rôles adultes, où on construit son identité sociale, où on explore le monde environnant et où on choisit d'entreprendre des études universitaires plus longues, bien que l'offre locale de travail soit tournée essentiellement vers des formes professionnelles low skilled, se confirment l'importance du lieu, de la "société locale d'appartenance" mais également de la famille pour l'orientation des destinées individuelles. L'importance de la famille et des racines dans la formation de l'identité sociale des jeunes générations est évidente. Certaines familles véhiculent principalement des valeurs affectives, favorisant chez elles la propension à une socialité resserrée et à une orientation vers des valeurs particulières et matérialistes, structurées autour des besoins immédiats de la personne et de la recherche de sécurité dans le domaine social et celui du travail. La famille est décrite parfois comme le contexte dans lequel on a expérimenté pour la première fois les valeurs de la socialité et de la liberté. Elle est donc le lieu où l'on a appris l'importance de la prise en charge des "questions communes", du respect de la liberté et du pluralisme8. Toutefois, l'élément qui unit les jeunes interviewés est la perception évidente d'une demande pressante faite tout d'abord par la famille, mais aussi par l'école, le contexte social et les adultes, de faire des choix de prise de responsabilités, donc de devenir adultes. Les jeunes interviewés soulignent avec force leur autonomie dans la prise de décisions, mais dans la narration des événements liés aux études et à l'entrée dans le monde du travail, ils font constamment référence aux parents en tant que présence significative dans l'orientation de leurs vies :

"...Mes parents m'ont toujours dit : Fais ce que tu veux, fais ce que tu as envie de faire, l'important est que tu le mènes à terme."

"Mes parents voulaient que je fasse des études, moi j'ai été consentant, mais non pas parce que je me suis soumis, mais par libre choix."

" Pourquoi as-tu décidé de faire des études de comptabilité ?

- Je crois... Peut-être parce que mon père avait une usine et alors j'ai pensé : "Faisons ces études, juste pour faire quelque chose". Enfin, à cet âge-là on ne comprend pas bien. On pense: "C'est le type d'études le plus approprié, et on peut changer, et quand on est en terminale, si on le veut, on peut tout faire.""

Les choix sont le résultat de discussions et de négociations qui ont lieu dans le contexte familial : les histoires individuelles de ces jeunes sont très semblables à celles de leurs parents9. Ces nouvelles générations sont très similaires à celles de leurs pères et mères ; tellement similaires qu'elles ne ressentent pas le besoin d'acquérir leur autonomie économique ou professionnelle (IARD 2007).

Par ailleurs, l'enracinement territorial des jeunes générations est très fort. Le sentiment d'appartenance semble découler d'une réflexion qui tient compte des situations problématiques liées à la vie dans leur lieu de résidence : par exemple dans la représentation culturelle des perspectives d'insertion professionnelle, on trouve une comparaison entre ici - sa propre province, où il y a prospérité, tranquillité et peut-être des perspectives non exaltantes - et l'ailleurs où de meilleures perspectives de travail éventuelles impliquent la perte de leur propre monde et de leur réseau social.

Le lieu où l'on est né et où l'on a grandi, fournit à ces jeunes, des "points fermes", rassurants :

" Je suis liée à ce lieu peut-être parce que j'y habite depuis mon jeune âge et parce qu'ici j'ai mes points fermes, des amitiés importantes dont je ne veux pas m'éloigner" (Une étudiante de la zone de Pistoia, 20 ans).

"Dans le village où j'habite, je me sens protégée, c'est pour cette raison que je dis que j'ai mes racines dans le village où je suis née. (...) Peut-être il ne me donne rien du point de vue professionnel, toutefois, il me donne beaucoup pour ces qui est des affections, parce que j'ai ma famille, les amis les plus intimes sont ici ... J'ai mon copain qui habite ici, donc ceci est un autre point qui me lie à ce village" (Une étudiante de la Valdinievole, 20 ans).

"Pistoia est une petite ville, mais jolie... J'ai essayé de vivre à Florence, j'ai même essayé Milan ou d'autres villes comme Rome, mais ce que Pistoia a en plus par rapport à ces villes est l'ambiance, une atmosphère plus humaine... À Milan personne ne te connaît... Il y a trop de stress, on éprouve un sentiment d'éloignement. Pistoia au contraire après un an tu la connais parfaitement, tout le monde te connaît, et donc tu te sens chez toi, non seulement quand tu est à la maison mais aussi dehors. Pistoia est petite mais accueillante, et enfin une ville est faite de gens, et tous comptes faits, ils ne sont pas méchants, au moins ceux que je connais, donc Pistoia est une belle ville" (Un garçon de Pistoia, 20 ans, étudiant).

La faible propension des jeunes à la mobilité, en particulier pour des raisons inhérentes à leur profession, peut être expliquée, en outre, par le différentiel croissant entre le coût de la vie, surtout en milieu métropolitain, et les salaires réels, par le fort enracinement territorial du capital social. La mobilité en effet entraînerait un affaiblissement des réseaux relationnels et fiduciaires pouvant être activés et valorisés presque exclusivement à l'échelle locale.

Il en résulte que la plupart des jeunes vivent la société locale en tant que contexte de référence dominant pour chaque phase de leur existence (scolaire, au travail, à la fondation de nouveaux foyers). Certains, qui sont en train de suivre des études universitaires, vivent des expériences plus complexes de relation avec les lieux; d'autres mettent en évidence un lien profond avec le territoire, en particulier pour la condition de "densité morale" que ce lieu leur offre. D'autres encore, qui ont derrière eux une histoire de migration, amènent dans la réalité locale de nouveaux entrelacements culturels entre l'appartenance au lieu dans lequel ils vivent, et dans lequel ils ont passé une partie plus ou moins longue de leur enfance et de leur adolescence, et les appartenances aux autres lieux.

Les jeunes semblent être à la recherche d'une "densité morale" significative, d'une dimension relationnelle forte qu'ils placent à la base du processus de croissance et d'autoréalisation tendant à se développer avec une attention constante au maintien de leur enracinement dans une communauté fondée sur des rapports familiaux, de voisinage et d'amitié qui repose sur la connaissance, le partage de langages, de significations, de souvenirs et d'expériences communes. Ces jeunes silencieux, ou étiquetés comme tels, sont au contraire les porteurs d'un bruit qui peut être la source d'impulsions considérables pour ceux qui doivent gérer des politiques locales et nationales.

Références bibliographiques

  • BARBAGLI M., SARACENO C., (a cura di) (1997), Lo stato delle famiglie in Italia, Il Mulino Bologna.
  • BARBAGLI M., CASTAGNOLI M., DALLA ZUANNA G. (2003), Fare famiglia in Italia. Un secolo di cambiamenti, Il Mulino, Bologna.
  • BUZZI C., CAVALLI A., DE LILLO A., (2002), Giovani nel nuovo secolo. Quinta indagine dell'istituto Iard sulla condizione giovanile in Italia, Il Mulino, Bologna.
  • BUZZI C., CAVALLI A., DE LILLO A. (2007), Rapporto giovani. Sesta indagine dell'istituto Iard sulla condizione giovanile in Italia, Il Mulino, Bologna.
  • CENSIS, 40° Rapporto sulla situazione sociale del Paese, Milano, Franco Angeli.
  • CIONI E., TRONU P. (2007), Giovani tra locale e globale, Franco Angeli, Milano.
  • FELOUZIS G. (2001), La Condition étudiante. Sociologie des étudiants et de l'université, PUF, Paris.
  • GALLAND O. (dir.) (1995), Le Monde des étudiants, Paris, Presses Universitaires de France.
  • GALLAND O., OBERT M. (1996), Les Etudiants, Paris, La Découverte.
  • TONARELLI A. (2002), Indagine sul lavoro non regolare nella provincia di Pistoia, Pistoia, Osservatorio Sociale Provinciale.

Une bibliographie plus complète est disponible sur le site :

http://www.cndp.fr/vei


(1) À ce propos on peut consulter les derniers rapports IARD : Buzzi C., Cavalli A., De Lillo A., (2002 et 2007). Cet institut réalise, depuis 1983 et tous les quatre ans, une enquête par questionnaire sur la condition juvénile en Italie.

(2) Sur les transformations qui ont concerné l'institution familiale, cf. Barbagli M., Castiglioni M., Dalla Zuanna G., (2003) et Barbagli M., Saraceno C., (1997).

(3) Les données ISTAT signalent même comment entre 1993 et 2003 on a enregistré, au niveau national un incrément de la tranche de jeunes qui habitent avec leurs parents: de 49 % à 61 % dans la tranche des 25-29 ans; de 18 % à 29 % dans la tranche des 30-34 ans.

(4) La tranche de ceux qui vivent seuls augmente dans les vingt ans considérés (1981-2001), mais pas de manière évidente et se fixe à 9 % parmi les jeunes de 30-34 ans et à 7 % parmi les jeunes de 25-29 ans. Du point de vue territorial on constate une plus grande présence des jeunes célibataires dans les aires urbaines.

(5) Tel que mis en évidence par les rapports IARD ou les relevés IRPET sur l'univers des jeunes.

(6) Le passage à l'université de masse a en effet déterminé une croissance importante de la population étudiante, mais aussi un changement important dans sa composition qui est mis en évidence par beaucoup de chercheurs (Felouzis, 2001; Rapporti IARD), le nombre de jeunes provenant des classes moyennes et basses dans les instituts techniques et de formation professionnelle a augmenté, On a eu un rééquilibrage évident des sexes, qui a entraîné dans certains secteurs la féminisation progressive du corps étudiant. Il est intéressant de souligner qu'au cours des dernières années les filles choisissent de plus en plus souvent des cours où la prévalence des hommes était une tradition. (ISTAT 2000).

(7) Expression assez ambiguë étant donné qu'elle est attribuée à des contrats de travail qui demandent des compétences techniques hétérogènes, mais qui souvent dans l'imaginaire collectif et dans l'utilisation qu'on en fait dans la vie quotidienne fait référence de manière explicite aux seules fonctions low skilled. Voir le rapport sur la recherche "Le travail atypique dans la province de Pistoia" commandé par l'Osservatorio del mercato del lavoro all'agenzia di ricerca e sondaggi EUREMA
www.provincia.pistoia.it/indici/el_osservatorio_lavoro.asp.

(8) À ce propos, il est intéressant de lire l'extrait d'une interview mentionnée dans cette publication : "Mon père m'a toujours fait accepter toutes les personnes parce que, bien évidemment, étant d'une certaine orientation politique, il a toujours cru dans l'égalité des hommes... Peut-être que si j'avais été éduquée d'une manière différente, ils m'auraient dérangée, je n'aurais même pas eu le courage de parler avec eux [des personnes d'autres pays]." (Une étudiante de la zone de Pistoia, 20 ans,)", (Cioni, Tronu, 2007).

(9) La tendance de la part des parents à investir énormément dans les enfants est évidente : cet investissement persiste même après que les enfants ont quitté leur famille d'origine. Les parents sont impliqués dans la vie de leurs enfants à travers la construction d'un véritable réseau de soutien. Dans l'Italie du nord-ouest, jusqu'à la moitié des années 70, 65 % des couples louaient des appartements. Aujourd'hui 30 % des couples louent un appartement, 70 % des nouveaux couples (un pourcentage très élevé) ira vivre dans une maison dont ils sont propriétaires ou dont ils ont l'usufruit. Cette maison est fournie, de fait, par la famille d'origine et constitue incontestablement un événement important, non seulement pour des raisons économiques évidentes mais aussi parce qu'elle permet un enracinement sur le territoire et le maintien de relations sociales solides.

Diversité, n°154, page 191 (06/2008)

Diversité - Italie : l'espoir et le projet : Les jeunes dans la province de Pistoia