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Diversité

II. Première chance, deuxième chance, égalité des chances

"Réussite pour tous" en Seine-Saint-Denis

Louise Debourle, chargée de mission, coordination des dispositifs Relais et Nouvelles Chances à l'inspection académique de Seine-Saint-Denis

Si le décrochage scolaire est un concept recouvrant des attitudes et des représentations multiples en corrélation avec l'absentéisme, chaque élève absentéiste est unique dans sa biographie, son parcours scolaire, les contextes et les manifestations de son absentéisme et ses potentiels de réaction1. Absentéisme et décrochage scolaire sont un révélateur de problématiques complexes. Ils surgissent à des âges très différents et ne supposent pas les mêmes risques, selon le parcours scolaire et familial dans lequel l'élève évolue.

Si la recherche, en France et au plan international, confirme que l'absentéisme inscrit l'adolescent dans un processus d'inadaptation qui compromet son insertion professionnelle et sociale, elle met en garde contre l'amalgame entre absentéisme et délinquance.

À la lumière de la recherche théorique et des expériences de terrain, depuis ces vingt dernières années, chercheurs et professionnels regardent le "décrochage" comme un objet d'étude qui invite à la rigueur d'analyse et d'interprétation et à la sagesse.

"Ennui, manque de motivation, absentéisme perlé, massif, chronique, échec, rupture, refus, abandon, phobie, rejet de l'institution, perturbateurs, perdu de vue, décrocheur, délinquant..." : ce champ lexical récurrent a un implicite codé fortement péjoratif qui parasite notre entendement et notre construction du sens.

Comme le dit Bourdieu, "la nomination contribue à faire la structure du monde"...

Le décrochage scolaire "met en scène une figure de l'altérité qui échappe a priori aux classifications existantes" 2. Le processus cumulatif de ruptures, la complexité qui caractérise les parcours des adolescents concernés, interdisent que l'on soit complice d'interprétations arbitraires et que l'on cède à la tentation du syllogisme :

  • un délinquant risque de devenir un décrocheur, tous les décrocheurs ne deviennent pas des délinquants,
  • tous les élèves en échec scolaire ne sont pas des décrocheurs actifs, mais bien plutôt des "décrochés" passifs, tous les décrocheurs ne sont pas en échec scolaire.

Quand la question de l'absence est omniprésente, on risque fort de se focaliser sur des individus et non sur des situations qui génèrent un acte. "Décrocher", ne serait-ce pas tenter d'échapper à la logique insurmontable de l'échec qui porte atteinte à la personne de l'élève, d'où l'ambivalence, non seulement du terme métaphorique mais de l'acte lui-même ?

Les notions de "déscolarisation", d' "absentéisme" et de "décrochage" nécessitent que l'on se demande, non seulement de quel objet on parle mais si, et dans quelle mesure, l'importance qui leur est accordée, depuis ces quelque dix dernières années, ne tient pas autant au fonctionnement des institutions et aux catégories de pensée de leurs professionnels qu'aux pratiques des élèves qui désertent l'école.

Les résultats de l'enquête sur les parcours de lycéens décrocheurs (2004-2006), l'analyse des dossiers de demande d'admission en dispositifs relais (ateliers et classes pour les élèves de moins de 16 ans) et Nouvelles Chances (pour les 16/18 ans), nous incitent à partager ce questionnement posé par Dominique Glasman3 ainsi que celui concernant "la place" de l'élève.

PRENDRE SA PLACE DANS L'ECOLE ?

Les élèves qui ne trouvent pas "de place", ceux qui n'ont jamais trouvé "leur" place, depuis l'école élémentaire, ceux qui ne "tiennent pas en place", en particulier dans le collège "unique" au contresens du terme, ceux qui, ayant obtenu une place en lycée, se sentent "déplacés", jusqu'à quitter la place, ceux, enfin, qui, "perdus de vue", brouillent l'approche quantitative des statistiques... tous témoignent d'enfances et d'adolescences exposées prématurément à des situations de relégation, à des malentendus sur les objectifs et les perspectives qu'une école de droit commun se doit d'ouvrir à tous. La rupture, entre le désir et le plaisir d'école et la réalité de sa privation, marque les mémoires d'enfance et d'adolescence de frustration et d'humiliation indélébiles.

S'il est vrai que des adolescents de milieux favorisés ne sont pas à l'abri de ce risque, les chercheurs s'accordent à souligner la récurrence des situations de grave précarité matérielle, sociale et culturelle, dans les processus de décrochage.

Les acteurs du pôle ressource (assistantes sociales et conseillères d'orientation, psychologues) et les membre des commissions départementales pluriprofessionnelles de l'inspection académique de Seine-Saint-Denis, le C.I.O. spécialisé près du tribunal de Bobigny, nos partenaires éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse et de l'Aide sociale à l'enfance, les personnels sociaux et de santé, dans leur travail avec les établissements scolaires, l'ensemble des travailleurs sociaux engagés dans des actions de prévention sont confrontés, au quotidien à la réalité "d'accidents biographiques qui ont touché les élèves, plus ou moins tragiques, mort brutale, accident de travail, licenciement, déménagement, séparation parentale..." (Glasman)

Epreuves de vie, parfois de survie qui submergent la personne et font de la "posture d'élève" un jeu virtuel devenu inaccessible.

Dès lors, "s'absenter", c'est parfois tenter de sauver son existence quand l'école ne peut comprendre, au sens étymologique de "prendre avec".

CONSTRUIRE SA PLACE DANS LA CITE

"Parlons-nous seulement des autres, de ceux qui, premières victimes de ces processus de marginalisation, ne seraient pas ou seraient mal socialisés, mal éduqués, au point qu'on puisse les qualifier de "sauvageons", voire de "nouveaux barbares  ? Ou parlons-nous également de nous, c'est-à-dire du rapport entre le fonctionnement de nos institutions (dont bien sûr l'institution scolaire) et les règles ou l'absence, le délitement des règles qui régissent notre société ?" (Jean-Yves Rochex, rencontres inter-académiques des acteurs de classes relais, 2002)

Face à ce phénomène de notre société contemporaine, comment repenser le "faire présence" dans l'espace symbolique de l'école ? Comment, à l'école du XXIe siècle, mettre en cohérence l'idéal démocratique de l'égalité des chances pour tous et la réalité de l'inégalité des chances pour certains ?

LE PROGRAMME "REUSSITE POUR TOUS" DE LA REGION ÎLE-DE-FRANCE

Les expériences innovantes, menées depuis des années, témoignent que les avancées les plus significatives sont nées d'une alliance entre militantisme citoyen et professionnalisme d'acteurs de terrain, relevant le défi de l'éducabilité de tous les élèves et refusant de regarder le décrochage comme une fatalité.

C'est dans cette posture éthique et cette dynamique de recherche et d'action que s'inscrit le partenariat entre la Région et les trois académies de l'Île-de-France, dans le cadre de son programme "Réussite pour tous" depuis 2000.

Dans l'académie de Créteil, où la moitié des collèges accueillent des élèves en grande difficulté scolaire et sociale, où le taux de scolarisation des 16-19 ans est plus faible de 10 points par rapport à la moyenne nationale, ce partenariat revêt une importance toute particulière. Quelque quarante projets se sont développés en relation avec les Missions Générales d'Insertion de l'Éducation nationale, qui proposent une formation alternative pour lutter contre les sorties du système scolaire sans qualification.

LES DISPOSITIFS NOUVELLES CHANCES DE SEINE-SAINT-DENIS

En 2001, deux enseignants élaborent le premier projet du dispositif Nouvelles Chances du département : Second Cap, à Gagny, rattaché au lycée des métiers, J.-B. Clément. Le conseil régional d'Ile-de-France en fait le second projet pilote de son programme "Réussite pour tous", le premier étant le Micro-Lycée, de Melun Sénart (77).

En 2006, le réseau s'est développé :

  • Auto-École, expérience pionnière, dès 1995 en pédagogie alternative, rattaché au lycée professionnel Bartholdi, à Saint-Denis,
  • Trait-d'union, créé à Pantin, rattaché depuis septembre 2005 au lycée Alfred Costes à Bobigny,
  • Nouvel Elan, rattaché au lycée Mozart, lycée général et technologique du Blanc-Mesnil.

Un cinquième dispositif est en chantier, avec le lycée Jacques Brel et la commune de La Courneuve.

Ces structures ont une capacité d'accueil de quinze à vingt élèves, âgés de 16 à 18 ans. Elles réunissent des enseignants volontaires, recrutés sur poste à exigences particulières, par le groupe de pilotage académique. Chaque année, elles élaborent un projet ambitieux, diversifié, pour stimuler le désir de "raccrocher" des élèves qu'elles se préparent à accueillir.

Quels élèves ?

  • Ces jeunes ont 16 ans et plus (les plus jeunes auront 16 ans dans le mois qui suit leur admission).
  • Ils ont "décroché" d'une fin de cursus en collège ou d'un début de formation en lycée général ou professionnel. La durée de leur "décrochage" peut atteindre deux ans.
  • Nombre d'entre eux ont rencontré des difficultés d'apprentissage dès l'entrée au C.P. et/ou en 6e mais témoignent d'un fort potentiel intellectuel.
  • Près de la moitié de ces jeunes font l'objet d'une mesure éducative (PJJ, ASE).
  • Dans leur grande majorité, piégés et fragilisés par la complexité de leur vie privée, ils sont en grande détresse.

"Le décrocheur part sans demander son reste. Le raccrocheur vient demander son reste !"

(Yves Rochex)

Pour transmettre "le reste", les enseignants et les assistants d'éducation qui travaillent avec eux disposent d'une liberté pédagogique propre à favoriser leur créativité et leur capacité d'initiative et s'engagent à respecter le cadre déontologique, défini dans la charte départementale des dispositifs relais (en ligne sur le site de l'inspection académique).

Ce socle de compétences, tant morales que professionnelles, est le fruit d'un travail collectif d'analyse de pratiques, mené depuis cinq ans, avec les équipes, le groupe de pilotage départemental et la contribution d'universitaires.

  • Accueillir l'élève en tant que personne.
  • Repérer ses besoins, dans la perspective de sa progression scolaire, au plan de son équilibre physique et psychologique, afin de trouver des réponses adaptées avec des partenaires "tiers".
  • Associer, en continu, les familles au parcours de leur enfant. Avoir à leur égard une posture compréhensive et empathique.
  • Favoriser la (re)prise de confiance en soi, en l'autre, en l'adulte, en ses pairs.
  • Mener ainsi un travail de formation du futur citoyen, au quotidien, explicité par le règlement intérieur conçu par chaque équipe, cadre symbolique d'une école de droit commun, que s'engagent à respecter, et les jeunes et les adultes.
  • Stimuler l'appétence aux apprentissages scolaires, aux activités intellectuelles en pratiquant une pédagogie fondée sur l'acquisition de compétences transversales.
  • Accompagner le retour à la tâche scolaire et à la posture d'élève par la valorisation des capacités personnelles et l'évaluation par compétences précises, contextualisées.
  • Élaborer les modalités de suivi des élèves, à l'entrée, pendant l'accueil et à la sortie du dispositif, avec les établissements scolaires et/ou avec les lieux de formation qui prendront le relais.
  • Participer à des actions de formation continue, au plan départemental et/ou académique, chaque année.
  • Contribuer à l'évolution qualitative du dispositif relais départementale dans son ensemble, des solutions alternatives pour les élèves de plus de seize ans, en particulier.

Retour vers soi, retour vers les autres, aller-retour vers l'école et vers le monde

Nouvel Elan a pour vocation de permettre à des élèves décrocheurs, âgés de 16 ans et plus, issus de classe de seconde générale ou technologique, soit de reprendre un cursus de formation générale ou technologique, soit de s'engager dans un cursus de formation négociée, vers la voie professionnelle. Dans les deux cas de figure, l'accès à un baccalauréat est la perspective proposée aux élèves accueillis.

Les trois autres dispositifs accompagnent les élèves vers un lycée professionnel ou une formation par alternance, en C.F.A.

Les disciplines se croisent, les compétences et les connaissances se consolident et s'enrichissent, grâce à une pédagogie de projet, conçue comme un vecteur de réconciliation...

L'intervention de partenaires extérieurs au système éducatif multiplie les ouvertures sur le monde "réel", tissage et métissage culturel "qui stimule l'interaction entre l'institution et la société civile. L'École, espace symbolique, devient embrayeur, opérateur d'un processus d'apprentissage qui contribue à la socialisation de l'élève en tant que personne : contribution à la construction de son identité, au développement de son réseau personnel, à son intégration dans des réseaux sociaux".4

Les lycéens décrocheurs sont des témoins éloquents des contradictions de notre société. Les conséquences de leur marginalisation, voire de leur exclusion de la Cité confrontent les institutions à des responsabilités nouvelles.

Elles convoquent l'institution scolaire à une réflexion et à une prise de responsabilité "dans les murs", "hors les murs" et dans la mouvance de sa marge.

S'ouvrent de nouveaux espaces de confrontation et de décision où sont mises en synergie des pratiques de formation, d'éducation et de prévention innovantes, relevant d'acteurs différemment placés dans l'institution de l'Éducation nationale et dans les institutions partenaires (justice, santé, police, milieu associatif, collectivités locales et territoriales).

Le diplôme universitaire interprofessionnel "Adolescents difficiles, approche psychopathologique et éducative", Paris VI, sous la direction du professeur Philippe Jeammet en est un témoignage éloquent.

Tout est texte et prétexte à libérer une énergie créatrice et à permettre que chacun puisse reconnaître l'autre comme à la fois semblable et différent et se reconnaître en retour "soi-même comme un autre", selon la belle formule de Paul Ricoeur.

Le nouveau dispositif, rattaché au lycée Jacques Brel, à La Courneuve, évoluera vers une structure de type "Micro-Lycée" tel que celui de Lieussaint.


(1) Article déjà publié dans la revue de l'AEFTI : S&F, Savoirs et Formation n° 65: Les jeunes et la République.
http://www.aefti.fr/AEFTI9_WEB/doc/AnnonceSF67Net.pdf
Pour plus d'informations, voir le site de l'inspection académique de Seine-Saint-Denis : www.ia93.ac-creteil.fr
L'intégralité de l'enquête et de la recherche action (projet européen 2004-2006) : "Parcours de lycéens décrocheurs" se trouve, en direct avec le réseau des dispositifs relais et Nouvelles Chances du département, sur : www.ia93.ac-creteil.fr/disporelais :

(2) Bernard Bier, Enjeux n°122, VEI, septembre 2000.

(3) La déscolarisation, La Dispute 2004.

(4) Martine Baudras, Laurent Podetti, in Parcours de lycéens décrocheurs.

Diversité, n°154, page 153 (06/2008)

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