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Diversité

II. Première chance, deuxième chance, égalité des chances

Abandons d'études à 17-18 ans

Le cas mal connu des "bacs pro"

Audrey MARIETTE, doctorante en sociologie, équipe Enquêtes, Terrains, Théories, Centre Maurice Halbwachs, Paris audrey.mariette@ens.fr

Le phénomène d'abandon d'études touche non seulement les collégiens et les lycéens professionnels en BEP1 mais aussi les "bacs pro". Alors que le ministre de l'Éducation nationale a réaffirmé en 2007 la volonté de porter 80 % d'une classe d'âge au bac, la méconnaissance du phénomène d'abandon en cours de bac pro nous interroge.

La primauté accordée aux arrêts d'études en collège et en BEP peut certes s'expliquer par le fait que les élèves concernés sortent sans qualification, contrairement aux élèves de bac pro qui disposent d'un diplôme (BEP ou CAP). Mais depuis 2005, le BEP est devenu un diplôme propédeutique et n'a plus de "double finalité" (préparer à l'entrée sur le marché du travail ou conduire au bac pro) même si, dans les faits, le taux de poursuite en bac pro après un BEP est très disparate en fonction des spécialités (Maillard, 2007). Aussi, à l'heure où l'initiative du bac pro en trois ans va être généralisée, apparaît-il indispensable de se pencher sur la question de l'abandon d'études au niveau IV.

Nous avons réalisé, au cours de l'année 2006-2007, une enquête ethnographique (Beaud et Weber, 1998) sur le thème de l'abandon en baccalauréat professionnel (Mariette, 2008)2. Le terrain s'est déroulé dans quatre académies à prédominance urbaine, rurale ou mixte, auprès de huit établissements en secteurs Production et Services3. D'après les résultats de cette étude, les départs en cours de bac pro sont, certes, moins importants qu'en BEP en effectifs réels (les effectifs de bacs pro étant moins nombreux que ceux de BEP), mais proportionnellement, ils sont souvent aussi importants en bac pro qu'en BEP. Le nombre de sorties d'élèves en effectifs réels y est parfois même supérieur. Dans l'un des lycées enquêtés, on dénombrait pour l'année 2005-2006 sept démissions sur cent seize élèves en BEP Comptabilité, soit 6 % et treize démissions sur quatre-vingt-trois élèves en bac pro Comptabilité, soit 15,5 %.

Phénomène difficile à définir et à mesurer, l'arrêt d'études en cours de bac pro se comprend par l'étude d'une combinaison de facteurs : la trajectoire sociale et scolaire des élèves, leur situation familiale, d'une part, leur âge ; d'autre part, il faut également prendre en compte le rôle que jouent les politiques des établissements et l'offre locale de formation4. Je me concentrerai ici principalement sur le cas des 17-18 ans. Idée très présente au sein des équipes pédagogiques, les bacs pro sont de "jeunes adultes" : l'âge théorique d'obtention du bac pro est 19 ans ; de plus, la majorité des élèves orientés en professionnel ont connu un ou plusieurs redoublements5. Pourtant, une partie des jeunes enquêtés ayant arrêté leur scolarité en début de 1re bac pro n'étaient pas encore majeurs ou venaient tout juste de l'être. La baisse des taux de redoublement en 5e et en 3e dans les années 1990-2000 a en effet entraîné une diminution de l'âge des lycéens (Esquieu, 2004).

ARRETER SES ETUDES PROFESSIONNELLES : ENTRE "DECROCHAGE" ET CONTRAINTES EXTRASCOLAIRES

Des élèves "décrocheurs" aussi bien que "motivés"

Sur le terrain, la plupart des enquêtés associent l'abandon d'études au décrochage scolaire. Pourtant, les décrochages scolaires n'aboutissent pas tous à des abandons et, à l'inverse, les abandons ne correspondent pas toujours à l'aboutissement d'un processus de décrochage. Une partie des sorties en cours de bac pro sont en effet des arrêts brutaux de scolarité pour des raisons extrascolaires, souvent liées à la précarité économique et sociale des jeunes en orientation professionnelle. L'abandon ne concerne donc pas seulement des élèves en échec scolaire. Contrairement aux travaux sur les élèves de collège et de BEP qui soulignent l'existence d'un "décrochage progressif", notre enquête fait apparaître une spécificité de l'abandon en bac pro : ce ne sont pas seulement les élèves jugés les moins bons scolairement qui arrêtent. De bons éléments sont contraints de partir du jour au lendemain, selon les termes des enquêtés, par nécessité financière d'entrer sur le marché du travail, pour des problèmes de garde d'enfants, suite à des mariages forcés ou encore à des accidents ou problèmes de santé. Ainsi, les décrocheurs n'abandonnent pas tous et, à l'inverse, les motivés ne continuent pas tous.

L'arrêt d'études est par ailleurs couramment perçu par les équipes des lycées professionnels comme un échec et associé à la déscolarisation. Pourtant, certains départs d'élèves d'un établissement sont suivis de rescolarisations dans un autre lycée ou en centre de formation pour apprentis (CFA). Plus généralement, l'enquête menée auprès des jeunes montre que les arrêts d'études en cours de bac pro ne doivent pas être considérés comme un rejet en bloc de l'école et/ou de la formation. Ce constat rejoint les conclusions de D. Thin et M. Millet (2005) à propos des "ruptures scolaires" de collégiens d'origine sociale défavorisée : les auteurs soulignent que la rupture avec l'école n'est jamais entièrement consommée, contrairement à ce que laisse entendre le terme "déscolarisation".

Des jeunes entre deux âges : entre demande de liberté et d'encadrement

Plusieurs des enquêtés au sein des équipes pédagogiques des établissements ont souligné l'âge avancé des bacs pro, le plus souvent majeurs, et le caractère inadapté des contraintes du lycée pour ces "jeunes adultes en âge d'être à la fac". Les entretiens avec les élèves ont reflété cette demande de liberté : "On est jeune, on a besoin de liberté et de sortir", m'explique ainsi une jeune fille en 1re bac pro Comptabilité. Pourtant une demande d'encadrement est également perceptible, notamment chez les plus jeunes (17-18 ans) en lycée professionnel comme en CFA.

Aline, 18 ans au moment de l'entretien (mai 2007), a été élevée par son père, agent SNCF. Après une 3e générale et un an et demi en BEP Comptabilité dans un lycée public, Aline est entrée en BEP Restauration, cette fois en CFA ("J'avais pas envie de passer ma vie dans un bureau" 6). Alors qu'elle a obtenu son BEP et qu'elle continue en 1re bac pro, elle est convoquée fin mars 2007 sur demande du maître d'hôtel qui est son maître de stage sans trop comprendre ce que ce dernier lui reproche. Elle me présente son arrêt de bac pro comme une réponse sur un "coup de tête" lors de cette convocation. Mais par "fierté", elle n'a pas voulu faire marche arrière : "Après je pouvais pas revenir sur ce que j'avais dit." Quelques mois à peine après sa démission de bac pro, Aline est convaincue qu'elle aurait eu ce diplôme si elle avait été incitée à rester. Son parcours scolaire sans redoublement ainsi que ses capacités à parler de son métier avec précision et usant d'un vocabulaire approprié sont autant d'éléments qui vont dans ce sens. Si elle considère que le CFA est en partie responsable de son arrêt, elle regrette également que son père n'ait pas été plus exigeant avec elle : "En essayant d'être trop gentil, il a cédé à beaucoup de choses. C'est moi qui en pâtis le plus. J'aurais voulu qu'il soit plus méchant. D'autant que j'avais des facilités. On se lâche vite si on n'est pas poussé." La demande et le besoin d'encadrement par les institutions familiale et scolaire sont ainsi revenus dans plusieurs des entretiens réalisés avec les jeunes.

Le cas de Lucia, une élève en cours d'arrêt d'études rencontrée dans un des lycées enquêtés, reflète quant à lui la phase d'incertitude dans laquelle sont ces jeunes entre deux âges. Née de parents chiliens, dernière d'une fratrie de quatre , Lucia a été élevée par sa mère seule (agent territorial spécialisé des écoles maternelles) suite au décès de son père. Âgée de 18 ans au moment de l'entretien (mai 2007), elle a décidé d'arrêter sa 1re bac pro Comptabilité à la fin de l'année scolaire et n'a donc pas cherché de stage pour l'été. Une fois remis sa démission au lycée, elle compte entrer dans la vie active et a des pistes pour mettre en oeuvre cette décision. L'orientation en comptabilité, vers laquelle sa mère l'a "poussée" après sa 3e générale, n'est pas celle qu'elle souhaitait ; la consultation de son dossier confirme que cette élève avait demandé une orientation en BEP Électrotechnique et y était acceptée. Comme beaucoup des jeunes rencontrés, Lucia est prise entre une volonté d'indépendance et un sentiment d'obligation vis-à-vis de sa mère, certainement renforcé par sa position de cadette et le fait qu'elle est orpheline de père. Elle oscille ainsi entre deux discours : tantôt elle dit vouloir travailler pour se prendre en charge, tantôt elle affirme qu'elle doit travailler pour aider financièrement sa mère. Ce qu'elle présente comme un rejet de l'école ("L'école, c'est pas pour moi !") est donc lié à une volonté-nécessité d'être rémunérée, mais ne correspond pas à un rejet de formation professionnelle. Elle me confie en effet en fin d'entretien que, même si la comptabilité ne lui plaît pas, elle serait éventuellement prête à finir son bac pro dans cette spécialité en alternance.

La tranche d'âge 17-18 ans constitue pour ces jeunes majoritairement issus de milieux populaires une période de transition (sortie de l'adolescence, entrée dans la vie adulte) pendant laquelle le rapport au temps (présent et futur) et l'état d'incertitude qu'autorise l'école leur permet de faire "coexister le réalisme le plus extrême et l'utopisme le plus aventureux" (Bourdieu, 1992).

DES POLITIQUES QUI PEUVENT CONDUIRE A DES ARRETS D'ETUDES

Des taux de sortie très variables en fonction des établissements

L'abandon en cours de bac pro est un phénomène difficile à mesurer7 : les établissements sont en effet confrontés à des difficultés de dénombrement, notamment en ce qui concernent les décrochages progressifs. Par ailleurs, ces chiffres constituent des enjeux stratégiques vis-à-vis du rectorat dans la gestion des effectifs des classes. Les façons de compter et de catégoriser les sorties d'élèves en bac pro, très variables d'un établissement à l'autre, renseignent finalement plus sur la politique des établissements et des acteurs que sur la réalité du phénomène d'abandon. Le nombre d'élèves sortis des établissements par démission ou par exclusion fournit, au mieux, une indication non précise du taux d'abandon ; certains élèves sont en effet contraints à la démission pour éviter un conseil de discipline8.

Malgré ces difficultés de chiffrage, nous avons pu tirer une première série de conclusions à partir des chiffres recueillis auprès des huit établissements enquêtés. Tout d'abord, pour une même spécialité, les taux de sortie apparaissent très variables en fonction des bassins de formation mais aussi en fonction des établissements au sein d'un même bassin9 et en fonction des années au sein d'un même établissement. Entre les années 2005-2006 et 2006-2007, un des lycées publics enquêtés, spécialisé en production, a vu son taux de sortie passer de 23 % à 10,5 % et un autre de 15,5 % à 9 % (soit 12,5 points et 6,5 points de baisse).

Ensuite, les taux de sortie ne sont pas nécessairement plus importants en secteur production qu'en secteur services (et cela même si les départs vers l'apprentissage et/ou la vie active sans bac pro seraient plus faciles en production qu'en services d'après plusieurs enquêtés). En 2005-2006, le taux de sortie en bac pro Comptabilité et Secrétariat était de 10,5 % au sein d'un des lycées enquêtés ; en 2006-2007, on trouve le même taux en bac pro Électrotechnique au sein d'un autre lycée enquêté. Enfin, il apparaît de fortes hétérogénéités entre spécialités, en production comme en services, et les spécialités les plus sélectives à l'entrée ne sont pas nécessairement celles où le taux de sortie est le moins élevé10.

Pour comprendre cette variabilité des chiffres d'abandon, il faut prendre en compte des facteurs internes aux établissements (le fonctionnement de l'établissement et ses politiques en matière d'abandon) et des facteurs externes aux établissements (l'offre locale de formation et l'état du marché du travail local).

Des élèves de BEP sans place en bac pro dans "leur" lycée

Les jeunes enquêtés insistent sur l'importance qu'ils accordent au diplôme du bac pro. "Dès que t'as le BEP, il faut continuer en bac pro", m'explique Aziz, 19 ans, qui n'a pas obtenu son BEP Électrotechnique et n'a pas été pris en redoublement dans son lycée d'origine. Les entretiens réalisés avec les jeunes montrent également leur fort attachement à leur établissement d'origine. Tout au long de l'entretien (octobre 2006), Aziz revient sur l'injustice que constitue à ses yeux la politique de son ancien lycée vis-à-vis des élèves, et en particulier vis-à-vis de ceux qui, contrairement à lui, ont obtenu leur BEP et ne sont pas pris en bac pro ("T'as ton BEP, t'as fait deux ans, tu connais tous les élèves, tous les profs..."). Selon lui, ce n'est pas étonnant s'il y a "des problèmes de délinquance" : "On est beaucoup sans lycée, on se trouve dehors" (avec ou sans BEP, voire en cours de bac pro). Il souligne une situation qui lui apparaît anormale : l'établissement compte six classes de terminale BEP pour seulement deux classes de bac pro. Ce qu'Aziz dénonce ici, c'est la sélection faite entre le BEP et le bac pro dans les lycées qui en ont les moyens.

On retrouve cette colère contre l'institution chez Nathalie, amie de Jérôme (entretien décembre 2006) : après l'obtention de son BEP Carrosserie au lycée professionnel d'une petite ville d'un département rural, Jérôme n'a pas été pris en bac pro dans cet établissement. "Il aurait pu" demander un autre lycée dans une ville située à 80 km de leur lieu d'habitation, mais "il aurait dû être en internat, et financièrement on pouvait pas suivre", explique Nathalie, renvoyant implicitement à la précarité économique de ce jeune couple. Elle ajoute : "Ce n'est pas normal de laisser sortir des élèves sans qualification complète." L'année suivant son refus en bac pro Carrosserie, ayant appris qu'il pouvait demander à entrer en bac pro Mécanique avec un BEP Carrosserie, Jérôme en a fait la demande ; mais "ils" lui ont répondu qu'ils prenaient en priorité les diplômés de BEP de l'année en cours. Ainsi, depuis l'obtention de son BEP il y a trois ans, Jérôme "n'a jamais eu l'occasion de travailler dans sa branche", ce qui le pénalise pour reprendre une formation ; il enchaîne des emplois précaires sans trouver de CDI. Les cas d'Aziz et de Jérôme reflètent le paradoxe existant pour ces jeunes entre leur conscience du caractère indispensable du bac pro pour "s'en sortir" (conscience acquise lors de leur parcours scolaire) et leur sentiment que l'institution scolaire les rejette avant qu'ils aient atteint le niveau bac. Le sentiment d'injustice se double ainsi pour eux d'un sentiment d'exclusion.

INADEQUATIONS ENTRE BEP ET BAC PRO : LES EFFETS DE L'OFFRE LOCALE DE FORMATION

"Orientation par défaut" et écart de niveau entre BEP et bac pro

Selon les auteurs d'une étude sur "l'abandon scolaire" en cours de BEP (Charlot et al., 2002), l'"orientation par défaut" n'est pas une cause d'abandon : les "abandonneurs" étaient déjà absentéistes en collège et les élèves orientés en section professionnelle le sont toujours "par défaut". Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer les différences entre les jeunes qui ont subi et ceux qui ont choisi leur orientation, non pas tant en section professionnelle11qu'entre les différentes spécialités. Certains élèves orientés en BEP dans une spécialité qu'ils n'ont pas voulue y restent, toujours par défaut, en bac pro, ce qui provoque et explique une partie de l'absentéisme mais aussi du présentéisme (un CPE parle par exemple des "décrochés de l'intérieur"), en particulier pour les jeunes âgés de 17 ans qui attendent d'atteindre l'âge de la majorité pour donner leur démission sans autorisation parentale.

Par ailleurs, beaucoup d'enseignants parlent d'un "fossé" entre le niveau demandé en BEP et celui requis en bac dans une même spécialité, ce qui provoque des "démotivations" et des "décrochages" : certains élèves qui avaient réussi à avoir une meilleure image d'eux-mêmes grâce à l'obtention du BEP se trouvent en effet "enfoncés" en bac pro. Deux enseignants en plasturgie m'expliquent par exemple que les abandons en bac pro dans leur établissement spécialisé dans les métiers de la fonderie sont surtout liés à des difficultés scolaires : certains "n'ont pas le niveau, ne peuvent pas suivre" (entretien novembre 2006). Mais ce phénomène se produit plus particulièrement dans les cas où un même BEP ouvre la porte à différents bacs pro : en fonction du nombre de places, certains élèves se retrouvent dans des bacs pro pour lesquels ils n'ont pas le niveau. Il existe ainsi des "orientations par défaut" au niveau même du bac pro : certains élèves sont orientés dans un bac pro qu'ils n'ont pas choisi, soit parce qu'ils n'ont pas eu de place dans le bac pro qu'ils demandaient, soit parce qu'ils ont "choisi" leur bac pro en fonction de l'offre de formation proposée dans leur lycée d'origine ou dans les établissements situés à proximité de leur lieu d'habitation.

Des élèves sans bac pro adapté à leur BEP : le cas des filles de "Sanitaire et social"

Si le passage du BEP au bac pro met certains élèves en situation d'échec scolaire, dans d'autres cas, c'est l'inadéquation entre BEP et bac pro ou l'absence de bac pro adapté qui provoquent des arrêts d'études, non par difficulté scolaire mais par déception. C'est par exemple le cas des élèves de BEP Carrières sanitaires et sociales (dit "Sanitaire et social"). En général, les filles de cette spécialité sont réputées être de "bonnes élèves", "motivées" (la sélection à l'entrée est forte du fait des demandes élevées). Mais aucun bac pro ne correspond réellement à leur formation de BEP : "Elles n'ont pas de bac pro pour elles" m'explique une enseignante (entretien novembre 2006). Travaillant dans un lycée d'une académie à prédominance rurale, cette dernière nous raconte la bataille qui oppose son établissement à d'autres lycées publics et à une structure de formation privée pour l'ouverture d'un bac pro Services de proximité et vie locale (SPVL). Trois mois plus tard, cette enseignante m'explique que le bac pro SPVL va finalement ouvrir dans le privé, ce qui exclura ses élèves pour des raisons financières. Une enseignante d'une autre académie (entretien février 2007) raconte à propos du bac pro SPVL qui a ouvert à la rentrée 2006 dans son lycée situé en zone rurale que les élèves ont des difficultés pour trouver des stages professionnels ; qui plus est, le contenu du bac pro SPVL n'est pas adapté aux attentes des élèves et à la formation qu'elles ont reçue en BEP. Autre orientation proposée à la sortie du BEP Sanitaire et social, le bac pro Services accueil assistance conseil semble correspondre encore moins à l'enseignement dispensé en BEP, ce qui provoque des départs : quelques mois après la rentrée 2006, deux jeunes filles d'un des lycées enquêtés en zone urbaine ont ainsi démissionné de leur 1re bac pro Services accueil, déçues par la formation et l'absence de liens avec le Sanitaire et social.

PREVENIR LES ABANDONS, ACCOMPAGNER LES SORTIES

L'enquête a montré la méconnaissance des conséquences réelles de l'arrêt d'études en cours de bac pro : les établissements ne disposent le plus souvent que des déclarations des élèves au moment de leur sortie et sont confrontés à l'impossibilité matérielle de réaliser les "entretiens de situation" avec les jeunes sortis de bac pro. Que l'abandon soit le résultat d'un "décrochage scolaire" ou qu'il soit lié à une cause extrascolaire, une partie des jeunes sortant en cours de bac pro formule des projets en terme de poursuite de formation ou d'entrée dans la vie active. Dans ce cas, les arrêts d'études ne sont pas nécessairement vécus comme des échecs par les jeunes.

Cependant, dans les faits, beaucoup de ces jeunes rencontrent des difficultés, autant pour reprendre leurs études que pour s'insérer sur le marché du travail et sont souvent amenés à enchaîner des emplois précaires (Rebière et Sauvageot, 2002). Pour ceux qui vivent leur arrêt d'études comme une exclusion de et par l'école et ne formulent pas de projet, les difficultés sont d'autant plus importantes. Un chargé de mission académique (entretien mai 2007) soulignait ainsi la nécessité de travailler "en amont" (sur l'orientation notamment), mais aussi "en aval" en développant des "dispositifs de récupération" (à l'image des "lycées de la deuxième chance") pour "rendre plus fluide les allers-retours" entre formation et vie active.

Références bibliographiques

  • BEAUD S. et WEBER F. (1998) Guide de l'enquête de terrain. Produire et analyser des données ethnographiques, Paris, La Découverte.
  • BEAUD S. (2002) 80 % au bac... et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La Découverte.
  • BOURDIEU P. (1992) "L'école et la cité", Actes de la Recherche en Sciences sociales, vol. 91, n° 1, p. 86-96.
  • BLOCH D., CHAMNARD D., HOQAUX C. (juillet-sept. 2001) "Les parcours scolaires et l'âge des bacheliers", Éducation & formations n° 60, p. 67-69.
  • BROCCOLICHI S. (1997) Les abandons d'études avant la fin de cycle, CPC Document n° 1.
  • CHARLOT B., EMIN L. et JELLAB A. (2002) L'abandon scolaire en cours de formation : le cas des élèves de BEP, CPC Document n° 7.
  • ESTERLE-HEDIBEL M. (2007) Les élèves transparents. Les arrêts de scolarité avant 16 ans, Villeneuve d'Ascq, Septentrion.
  • GLASMAN D. et OEUVRARD F. (dir.) (2004) La Déscolarisation, Paris, La Dispute.
  • ESQUIEU P. (dir.) (oct. 2004) "La scolarisation dans le second degré", L'état de l'École n° 14, p. 46-47.
  • MAILLARD F. (oct. 2007) "Vingt ans de politique des diplômes : un mouvement constant de réforme", Éducation & formations n° 75, p. 27-36.
  • MARIETTE A. (2008) L'abandon d'études en baccalauréat professionnel : enquête sur une réalité sociale mal connue, janvier, rapport DGESCO.
  • MILLET M. et THIN D. (2005) Ruptures scolaires : l'école à l'épreuve de la question sociale, Paris, PUF.
  • MOREAU G. (2003) Le monde des apprentis, Paris, La Dispute.
  • REBIÈRE C. et SAUVAGEOT C. (oct. 2002) "Les abandons en lycées professionnels en cours ou à la fin de l'année scolaire 1999-2000", Les dossiers n° 135, DEP.

(1) Glasman et OEuvrard (2004), Millet et Thin (2005), Esterle-Hedibel (2007) ; Broccolichi (1997), Charlot et al. (2002).

(2) Cette étude à paraître en 2008 aux éditions CPC Document a été commandée et financée par la Direction générale de l'enseignement scolaire (DGESCO) et réalisée sous la direction scientifique de S. Beaud.

(3) L'enquête a été réalisée au sein de six lycées professionnels publics, d'un lycée professionnel privé et d'un CFA, entre juillet 2006 et juin 2007 ; elle comprenait deux objectifs : une tentative de mesure du phénomène d'abandon d'études au niveau des établissements et une analyse sociologique du sens à donner à ce phénomène (soixante-dix entretiens ont ainsi été menés auprès de membres des équipes pédagogiques et de direction et auprès de jeunes sortis en cours de bac pro).

(4) En cela, le terme d'"arrêt" d'études constitue selon moi une alternative intéressante à celui d'"abandon" parce qu'il renvoie moins à l'idée que le départ du lycée est le seul fait de l'élève. Soulignons par ailleurs que l'état du marché du travail local a également des effets sur les arrêts d'études en Bac pro.

(5) D'après une enquête menée au sein de l'académie de Montpellier en 1999 (Bloch et al., 2001), 11 % des élèves de bac pro étaient "à l'heure".

(6) D'autres éléments ont joué sur sa réorientation : outre la composition de sa classe principalement masculine (cinq filles sur une classe d'une trentaine d'élèves), elle évoque le fait qu'elle était la seule "Blanche" et de ce fait victime de "racisme".

(7) Aux niveaux académique et national, on observe un manque d'outils statistiques : les bases académiques de données élèves permettent au mieux de chiffrer le nombre d'élèves qui ont quitté un établissement entre la 1re et la terminale Bac pro.

(8) S. Broccolichi (1997) a lui aussi souligné la faible pertinence de l'opposition entre abandon, démission et exclusion du fait de la question des menaces d'exclusion.

(9) Il faut également prendre en compte le type d'établissement : d'après les chiffres des établissements enquêtés, les taux de sortie sont plus forts en lycées professionnels publics qu'en lycées professionnels privés ; ils sont plus forts en CFA qu'en lycées professionnels (Moreau, 2003).

(10) Pour confirmer ces conclusions, il faudrait avoir des données nationales sur les différences de taux de sortie (et non sur les différences d'effectifs de sortants) entre secteurs (Production-Services) et entre spécialités.

(11) L'"orientation par défaut" vers le professionnel par opposition au général apparaît souvent en des termes implicites chez les jeunes enquêtés : plusieurs d'entre eux disent avoir choisi le professionnel mais ce discours leur permet de valoriser leur parcours et montre l'intériorisation des verdicts scolaires et l'auto-exclusion du général.

Diversité, n°154, page 128 (06/2008)

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