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Diversité

II. Première chance, deuxième chance, égalité des chances

Choix d'un métier et rêves adolescents

L'exemple des lycées professionnels

Maryse ESTERLE HÉDIBEL, maître de conférences IUFM, Université d'Artois, et chercheuse associée au CESDIP/CNRS, Université de Saint-Quentin-en-Yvelines

Chaque année, plus de 17 000 élèves intègrent les lycées professionnels publics et privés parisiens, et environ 55 000 les lycées publics et privés généraux et technologiques. Dans les lycées professionnels, nombreux sont ceux qui atteindront l'âge de la majorité en étant toujours lycéens ou étudiants dans des sections de brevet de technicien supérieur.
À partir de la question des présences/absences des élèves, étudiée au cours d'observations et d'entretiens, la question se pose du sens que les élèves attribuent à leurs études et de la place que celles-ci prennent dans leur vie en regard de la spécificité de leur situation d'adolescents et d'élèves.

Les données de cet article proviennent d'une recherche action en cours dans des lycées et collèges publics parisiens autour de la prévention de l'absentéisme et du décrochage scolaire1. Ces propos ne s'appliquent pas à l'ensemble des lycées professionnels parisiens. Il s'agit d'une étude de type qualitatif portant sur des établissements volontaires pour y participer parce qu'ils connaissent un taux d'absentéisme élevé et se considèrent, pour certains, comme particulièrement en "difficulté". Soulignons aussi que ce sont des propos d'étapes, la recherche action étant en cours.

LES CHANCES D'ACCES A L'EMPLOI

Une idée communément répandue veut que le niveau de diplôme préserve du chômage d'autant plus qu'il est élevé. S'il est vrai que le taux de chômage des jeunes sans diplôme est très élevé, on constate aussi que le chômage est un peu moins élevé chez les jeunes qui ont un bac professionnel ou technologique ou un CAP-BEPi2 que chez ceux qui disposent d'une ou deux années d'études non validées après le baccalauréat3.

La réussite d'un CAP ou d'un BEP suivi ou non d'un bac professionnel peut avoir une incidence directe sur l'accès à l'emploi à court ou à moyen terme. Entrer en lycée professionnel n'implique pas nécessairement la perspective d'une position défavorable en matière d'emploi futur. Pourtant, les filières générales restent la "voie royale" et comme le souligne Éric Maurin, les issues pour résoudre la question des élèves en difficulté, voire en échec scolaire au collège, tendent toutes à faire entrer précocement ceux-ci dans des filières préprofessionnelles ou d'apprentissage4. Ces dernières sont donc explicitement désignées comme destinées à accueillir les élèves n'ayant pas répondu aux exigences des classes généralistes en collège, non pas parce qu'ils y manifestaient des compétences différentes de celles demandées, mais bien parce qu'ils étaient censés ne pas manifester de compétences suffisantes dans l'absolu, les filières générales restant l'étalon de la réussite ou de l'échec. Un chef d'établissement qualifie ce type de positionnement de "pédagogie de la menace" au collège "qui présente certaines voies du lycée comme des punitions et qui bride les ambitions des élèves".

Ce n'est pas le moindre paradoxe du système scolaire français que de demander aux élèves globalement les plus en difficulté de choisir bien avant les autres un métier vers lequel s'orienter. Du reste, les élèves qui poursuivent dans les voies générales ne sont pas à proprement parler orientés6, ils suivent une voie logique de la 3e à la 2nde en lycée général.

DES CHOIX D'ORIENTATION PEU RAISONNES

Les conditions de ces "choix" méritent que l'on s'y arrête. Théoriquement, la proposition d'orientation en lycée est faite par le dernier conseil de classe de 3e, entérinée ou non par le chef d'établissement qui en réfère aux familles. Si celles-ci sont en désaccord avec l'orientation proposée (ce qui est très rarement, voire jamais le cas en cas de poursuite d'études générales), une négociation est entamée, qui peut aboutir à un accord ou à une procédure d'appel de la famille. De fait, il apparaît que les conseils de classe ont une voix prépondérante et que les chefs d'établissement se risquent rarement à proposer une orientation différente de celle proposée par l'équipe enseignante. Les voeux indiqués par les élèves et entérinés par les familles sont souvent fortement suggérés par des enseignants peu formés sur les filières professionnelles et les phénomènes de domination sociale jouent à plein7. Par ailleurs les conseillers d'orientation psychologues n'ont pas toujours le poids requis pour affiner les projets d'orientation dans ces processus.

Le système scolaire français se caractérise entre autres par un fort cloisonnement entre ses différents degrés. Les filières des lycées (en particulier les filières professionnelles) sont mal connues dans les collèges et, de même que la liaison CM2/6e peine à se mettre en place, la liaison collège/lycée souffre également de difficultés à exister réellement. Au cours de nos entretiens, plusieurs enseignants de lycées professionnels ont souligné leur perplexité devant les orientations proposées aux élèves qu'ils accueillent et ont déploré que les enseignants de collège soient si peu nombreux à venir les rencontrer lors des "journées portes ouvertes". Un important travail reste à accomplir en termes d'orientation des collèges vers les lycées.

Il n'est pas très étonnant dans ce contexte de constater qu'un sentiment d'injustice accompagne fréquemment ces décisions d'orientation. D'après une étude de Jean-Paul Caille sur un panel d'élèves entrés en 6e en 1995, quatre jeunes sur dix estiment avoir plus subi que choisi leur orientation, et moins de la moitié considèrent avoir été bien informés par les enseignants et les conseillers d'orientation8. Ces données sont confirmées par l'impression laissée par les procédures d'orientation de certains des élèves des lycées professionnels, que nous avons rencontrés, vers des sections aussi diverses que vente action marchande, métiers de la mode, secrétariat bureautique, comptabilité...

Dans ce contexte, on rencontre couramment des élèves qui disent avoir choisi en premier voeu une filière vers laquelle ils sont effectivement orientés, tout en n'adhérant pas à la formation proposée par la suite. La réalité du métier concerné, entrevue à travers les cours et les premiers stages, vient contrecarrer l'idée qu'ils s'en faisaient au départ, idée souvent induite par le flou de l'appellation et les interprétations entendues dans les collèges. Ainsi plusieurs élèves expliquaient qu'ils s'étaient orientés vers une filière "métiers de la mode", car les enseignants du collège leur avaient expliqué qu'ils feraient du stylisme et beaucoup de dessin. Eux-mêmes pensaient suivre les dernières tendances de la mode mais, de fait, se retrouvaient à faire beaucoup de couture (fabrication de vêtements) et à suivre souvent des stages dans des boutiques de retouches de vêtements. D'autres ayant choisi "vente action marchande" étaient surpris par le nombre de cours de type magistral et, faute de posséder les compétences sociales nécessaires, décrochaient des stages non pas dans les boutiques de prêt-à-porter ou de vêtements de sport, mais plutôt in fine dans des supérettes d'alimentation et de produits d'entretien.

La scolarisation des formations professionnelles cristallise les déceptions d'élèves qui, se trouvant en difficulté dans les matières générales au collège, espéraient suivre, au lycée professionnel, des formations axées sur les métiers alors que les cours généraux y prennent une grande place. Un cas frappant est celui des formations qui préparent à des métiers du tertiaire (bureautique, secrétariat) qui exigent des élèves entre 30 et 35 h de cours et d'ateliers pendant lesquelles ils sont assis et suivent les directives d'un enseignant, situation à laquelle ils espéraient avoir définitivement échappé en quittant le collège.

QU'EST-CE QU'UNE FILIERE ATTRACTIVE ?

Par ailleurs, même si certains diplômes professionnels sont plus prometteurs d'emploi que des études supérieures non abouties, certaines filières professionnelles s'éteignent et la mise en place du baccalauréat professionnel en 3 ans rend très aléatoires les trajectoires d'élèves qui échoueraient au BEP.

Une inquiétude latente chez les élèves existe aussi quant aux débouchés de certaines filières de formation, inquiétude d'autant plus forte pour celles qui ne présentent quasiment aucun débouché, comme celle de la chaussure par exemple.

S'il est quelquefois envisageable, en tout début d'année et pour autant que la formation demandée existe dans le même établissement, de faire passer un élève d'une filière à l'autre (par exemple, d'une préparation d'un CAP en couverture de toit à un CAP de peinture), un changement d'orientation n'est généralement pas possible. Il est alors conseillé à l'élève de continuer sa formation jusqu'à la fin pour pouvoir ensuite changer de filière. Cette proposition rencontre peu d'intérêt chez les élèves concernés qui ne comprennent pas, alors, pourquoi ils devraient fournir un effort double : non seulement suivre une formation, mais de plus une formation qui ne corresponde pas à leurs souhaits. Le transfert de compétences d'une filière à l'autre ("Tu auras de toute façon appris quelque chose, cela te servira ensuite !") n'est pas toujours une perspective crédible et suffisante pour "tenir le coup" pendant plusieurs mois, voire deux ans, dans une formation ne correspondant pas - ou plus - aux voeux émis.

Par ailleurs et paradoxalement, des filières présentant des débouchés (couverture, chaudronnerie, maintenance d'ascenseurs) ne rencontrent pas pour autant un grand enthousiasme de la part des élèves. En effet, les débouchés professionnels ne constituent pas un argument suffisant pour les convaincre de se lancer dans ces études. Pour cela, il faudrait que ces filières soient attractives à plusieurs niveaux : celui des représentations des métiers correspondants, celui de la gestion des risques professionnels (accidents, pénibilité), celui des possibilités d'évolution de carrière. Ainsi, même si des postes vacants existent dans les formations d'ascensoristes, qui assurent une insertion professionnelle rapide et relativement bien rémunérée, ces formations ne rencontrent pas un écho très favorable chez les candidats potentiels, car le métier correspondant n'est guère susceptible d'évolution par la suite... Et la perspective de devenir ascensoriste ne fait pas rêver !

DES ELEVES BRILLANTS ?

Cette inadéquation entre les débouchés offerts par certaines filières et les taux de remplissage pose un problème plus général : à quoi peuvent rêver aujourd'hui des adolescents qui ont connu des parcours difficiles dans la première partie de leur scolarité, et qui vivent pour beaucoup dans des familles marquées par la précarité socio-économique ? Quelles peuvent être leurs aspirations pour l'avenir et, plus concrètement, qu'espèrent-ils trouver dans les lycées professionnels qui puisse les inciter à y venir régulièrement et à y mener à bien leurs études ?

Alors qu'ils attendent des enseignants, qui sont les personnes qu'ils cotoyent le plus au lycée, des relations d'écoute, d'échange, une attention et des encouragements, ainsi que la garantie d'un cadre structurant pour leurs études, ils se trouvent régulièrement, quelquefois pendant deux années d'affilée, face à des enseignants qui pratiquent une pédagogie qui consiste à pointer individuellement et collectivement les insuffisances des élèves dans le but de les "stimuler". Cette conception pédagogique remonte, d'après François Flahaut, à une tradition chrétienne, reprise par l'école laïque, qui cherche à démontrer constamment aux fidèles à quel point ils sont inférieurs à ce qu'on attend d'eux, à quel point ils ne sont pas "à la hauteur" et ne pourront jamais l'être9. Ainsi des élèves rapportaient d'une de leurs enseignantes qu'elle serait "déçue si elles réussissaient leur BEP, car ce serait seulement un coup de chance". Ce genre de propos n'induit pas nécessairement un abandon des études, mais bien un découragement et une attitude par rapport aux études qui les éloigner de l'accès aux savoirs et inciter les élèves à privilégier les relations entre pairs plutôt qu'avec les enseignants. Ces relations contre-productives du point de vue de l'appétence des élèves à rester dans les lycées professionnels et à y poursuivre une formation ont été repérées et analysées par Aziz Jellab10. Une condition sine qua non de l'engagement des élèves dans les études est bien le fait de se sentir soutenus et encouragés par leurs professeurs11.

Il est vrai que d'autres enseignants de matières générales ou professionnelles développent une pédagogie basée sur les encouragements et la prise en compte raisonnée des conditions de vie parfois difficiles des élèves et de leurs familles. Ces relations mises en place avec les élèves ne garantissent pas leur pleine réussite mais permettent tout au moins de faire exister les conditions d'une évolution de leur investissement dans les formations et des relations avec les personnels adultes des lycées. Comme le disait un proviseur : "Pour qu'ils viennent et s'investissent, il faut que les professeurs fassent briller les élèves." Mais pour cela il importe aussi que l'organisation de la vie quotidienne dans l'établissement ménage des espaces de reconnaissance et d'échanges (travail d'équipe en particulier) entre les différentes catégories d'adultes présentes dans les établissements.

LES ELEVES SONT AUSSI DES ADOLESCENTS

La jeunesse n'est qu'un mot... disait Pierre Bourdieu, soulignant ainsi les différences de conditions de vie entre des individus et des groupes que leur âge ne suffit pas à fédérer. L'ambiance conflictuelle qui règne dans certaines classes de lycées professionnels - et l'on peut retrouver ces phénomènes dans des classes de lycées généraux ou technologiques - semble illustrer cette citation bien connue. Les uns et les autres n'ont pas la même motivation à suivre les formations dans lesquelles ils sont inscrits, ce qui les amène à se comporter de manière très diverses dans les classes : certains s'efforcent du suivre les cours et de répondre aux attentes des enseignants, d'autres viennent sans aucun matériel sur eux, ni même quelque fois papier et stylo pour écrire, d'autres encore ne prêtent aucune attention au cours de l'enseignant, tout en étant présents dans la classe, d'autres encore ne viennent pas ou très peu, comptant sur un bachotage de fin d'année pour réussir leur examen... Ces attitudes hétérogènes coexistent dans les mêmes classes, quelquefois scindées en sous-groupes antagoniques. Les modes vestimentaires et les modes de vie juvéniles se heurtent quelquefois violemment : telle jeune fille vêtue en style "gothique", en butte à d'incessants sarcasmes, finit par ne plus revenir après s'être fait agresser par d'autres élèves hors du lycée, tel autre doit défendre âprement son droit à une orientation sexuelle différente de celle des autres garçons, au risque aussi de subir des agressions. Les jeunes issus de milieux relativement aisés comparativement aux populations modestes ou pauvres qui forment la majorité des recrutements des lycées professionnels vivent difficilement le décalage en termes de centres d'intérêt, de goûts culturels, de préoccupations, avec leurs camarades, et réciproquement. La mixité sociale, sans préparation ni lieu de résolution de conflits, n'apporte pas nécessairement les effets bénéfiques escomptés par ses promoteurs...

Ces ambiances de classes très conflictuelles contribuent à décourager les élèves de venir dans les lycées et font parfois obstacle à leur motivation professionnelle.

Si beaucoup d'élèves arrivent en retard le matin, ou s'absentent, ils ne le font pas tous pour les mêmes raisons. Leur adolescence se passe de manières diverses. Ces élèves considérés comme "immatures", "gamins" au regard des exigences du lycée, développent à l'extérieur des compétences sociales ou familiales quelquefois insoupçonnées. Certains (ou plutôt certaines) prennent en charge dès leur retour du lycée leurs jeunes frères et soeurs, secondant voire remplaçant leur mère absente du foyer pour des raisons professionnelles aux heures où les enfants s'y trouvent, tôt le matin ou tard le soir - c'est le cas des personnels d'entretiens ou des caissières en grande surface entre autres. D'autres accomplissent des tâches en soutien de parents défaillants ou absents12. D'autres encore travaillent le soir dans des restaurants, font des ménages, livrent des pizzas et autres plats préparés... Une idée couramment répandue dans les lycées consiste à dire que ces activités sont liées à des besoins d'argent de poche (cigarettes, sorties, baladeurs MP3, etc.), ce qui les rendrait futiles et révélatrices du faible intérêt des élèves pour leurs études, marque de leur immaturité.

De fait, au dire des élèves et d'autres intervenants, ces activités contribuent aussi, dans de nombreux cas, à l'équilibre budgétaire parfois très problématique de certaines familles, ou plus directement à la survie de certains jeunes, sans domicile fixe ou en hébergement précaire. Il n'est pas rare en effet que des élèves vivent seuls, ou doivent contribuer à leur propre pension lorsqu'ils sont hébergés par des membres de leur famille qui ne sont pas leurs parents. D'autres encore sont eux-mêmes parents de bébés et confrontés à cette responsabilité tout en devant suivre leur scolarité au lycée. Des élèves se trouvent également seuls et sans papiers, cumulant ainsi une grande précarité économique avec l'angoisse inhérente à la situation de ceux qui peuvent être expulsés du jour au lendemain.

Certains élèves utilisent à foison les modes de communication par Internet ou téléphone portable, apparus il y a une quinzaine d'années. Les soirées se passent devant l'ordinateur (dont on sait qu'il a supplanté la télévision dans les loisirs des jeunes) et dans des conversations nombreuses entre adolescents, jusqu'à des heures très tardives. Ces contacts permettent du reste de garder un lien avec des pays d'origine des élèves (la Chine en particulier nous a été citée). En tout état de cause, ils témoignent d'une sociabilité adolescente très dense qui se passe hors de l'espace public : les jeunes sont chez eux et sous le même toit que les parents, qui laissent faire ou ignorent - les contacts par Internet étant silencieux - que leurs enfants restent éveillés tard dans la nuit. Notons aussi que de nombreux élèves rencontrés disent avoir des difficultés à s'endormir et retardent ce moment, générateur d'inquiétudes ou angoisses, sans d'ailleurs qu'ils fassent un lien clair entre le peu d'heures de sommeil et la fatigue en journée.

D'autres, encore, nous ont signalé aussi des activités sportives en soirée qui, plusieurs fois par semaine, les amènent à se coucher après 23h.

Ces diverses activités, qu'elles soient ludiques ou dictées par les besoins économiques, ou simplement par la nécessité ressentie de "faire autre chose que le lycée", entrent en concurrence avec les obligations scolaires dont les agents scolaires voudraient qu'elles soient prépondérantes dans la vie des élèves. Une proviseure rapportait l'anecdote suivante : alors qu'elle insistait pour qu'un élève arrête de travailler dans un "Mac Do" car cela lui faisait rater des cours, il lui répondit : "Si je rate le Mac Do, je perds de l'argent, si je rate le cours, je peux le rattraper", marquant ainsi le décalage des priorités entre la chef d'établissement et les siennes, entre une vision à long terme et une vision à plus court terme...

De fait, les élèves opposent imperturbablement à l'arbitraire de la vie institutionnelle leur propre conception de la vie dans l'établissement. Alors que l'assiduité et la ponctualité sont présentées comme des conditions sine qua non de la poursuite d'études dans des conditions optimales, de nombreux élèves arrivent en retard, surtout à la première heure du matin ou de l'après-midi, ou s'absentent régulièrement, pour les motifs évoqués précédemment. Que les règlements soient très "sévères", au dire des chefs d'établissements, ou plus souples, que leur mise en application soit rigoureuse ou plus relâchée, rien n'y fait : des élèves continuent à s'absenter régulièrement des cours, ne considérant véritablement pas cela comme une transgression majeure, et ne faisant pas non plus le lien entre absences et résultats insuffisants aux examens.

ETRE ADOLESCENT AU LYCEE : UN FAISCEAU D'INJONCTIONS PARADOXALES

En lycée professionnel, peut-être plus que dans d'autres lycées, les élèves ne peuvent pas être considérés du seul point de vue de leur scolarité, au risque de passer à côté des conditions sociales du déroulement de cette scolarité. Ainsi, des élèves d'un lycée professionnel spécialisé dans la restauration doivent se présenter tous les jours "en tenue de travail" mais ces tenues, non ou mal entretenues, sont sales et abîmées... D'autres doivent trouver eux-mêmes leurs stages en entreprise, alors qu'au dire même des enseignants ils ne disposent pas des compétences nécessaires pour se présenter : ponctualité, tenue, langage... Le désarroi des enseignants trouve alors en partie sa source dans ces injonctions : "Ils [les établissements scolaires] sont de plus en plus enfermés dans une conception bloquée de l'éducation, étroitement corsetée dans des règles, des normes, des vérités successives et contradictoires."13

Certains élèves vivent fortement la tension entre être traités "comme des enfants" en lycée professionnel, tout en étant incités à développer des qualités d'autonomie et une maturité nécessaires à l'exercice de leur futur métier. Ils sont encore souvent considérés comme des "gamins" voire comme des "enfants" et tutoyés comme tels, y compris les étudiants en BTS14. Peut-être peut-on trouver dans cette tension une explication à la satisfaction que disent éprouver certains d'entre eux lors des stages, où ils sont considérés comme presque "adultes", comparativement au lycée qu'ils vivent comme un lieu de contraintes, voire de suspicion permanente (les nombreux désaccords autour de la justification des retards et des absences en sont un exemple) et de conflits récurrents avec certains enseignants. En somme, au lycée professionnel ils effectueraient des tâches, alors qu'en stage ils seraient en activité15. Jellab pose l'hypothèse que les souhaits d'entrer en apprentissage correspondraient à la recherche d'une "cohérence entre apprendre et grandir"16.

LES LYCEES PROFESSIONNELS : DES LIEUX DE VIE

Les dernières mesures concernant la lutte contre l'obésité (et l'entrée des marques à l'école) ont mené à la disparition des distributeurs de boissons et de friandises dans les établissements scolaires. Les dispositions de la dernière loi concernant l'usage du tabac contraignent les fumeurs, élèves et personnels scolaires, à fumer hors des enceintes des lycées. Ces mesures officielles se complètent de consignes plus locales, comme l'interdiction complète de boire ou de manger à l'intérieur des locaux. Si l'on ajoute à cela l'absence de foyers du lycéen dans nombre d'établissements, on constate que la vie sociale des élèves se passe quasiment toute entière hors des murs des établissements, et que de fait les élèves sont bien plus attirés vers l'extérieur que vers l'intérieur, où ils devraient être de "purs esprits", uniquement tendus vers la réussite de leurs "études"... La place laissée à une parole lycéenne est très variable selon les établissements et impulsée ou non par l'équipe de direction et l'équipe "vie scolaire". Peu de progressivité dans les règlements est prévue selon l'âge ou le niveau des élèves, qui vivent de ce fait un décalage important entre leur vie à l'extérieur et leur vie à l'intérieur du lycée. Cela est d'autant plus flagrant pour les élèves majeurs, qui sont traités de la même manière que les mineurs, à la seule différence qu'ils signent eux-mêmes leurs mots pour absences ou excuse, et qu'en théorie tout au moins on ne peut plus faire appel à leurs parents pour signaler leur comportement, renforcer des sanctions à leur encontre ou communiquer leurs résultats scolaires.

Pour que le lycée professionnel soit véritablement une chance pour les élèves, c'est-à-dire qu'au-delà des questions d'orientation ils puissent y suivre au mieux leurs études, peut-être pourrait-on essayer de répondre à la question : que faire pour qu'ils aient envie de venir ?, non pas du point de vue du simple désir, mais des conditions sociales (au sens de l'environnement) favorables aux apprentissages, pour échapper à la dichotomie élève/adolescent et tenter de réaliser une synthèse entre les deux. Ceci impliquerait aussi sans doute la recherche d'une synthèse entre l'enseignant et le citoyen, voire l'ensemble des personnels scolaires et leur condition d'adultes, tant il est vrai que ce qui concerne les élèves concerne aussi les adultes chargés de les encadrer et de les former.

Références bibliographiques

  • DURU-BELLAT M. (2006) "Les promesses déçues de l' ascenseur social", in Anne-Marie Bardi et Dominique Borne Comment va l'école ? La Documentation française, Problèmes politiques et sociaux, n° 928.
  • ESTERLE HEDIBEL M. (2007) Les élèves transparents, les arrêts de scolarité avant 16 ans, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion.
  • MAURIN E. (2007) La nouvelle question scolaire, Paris, Seuil.
  • L'accrochage en milieu professionnel, des expériences pour vous guider, Académie de Versailles, Actes du séminaire, 26 mars 2003.
  • Lettre d'information n° 25, mars 2007, Cellule de veille scientifique et technologique, Institut national de la recherche pédagogique, Les politiques de l'orientation scolaire et professionnelle.
  • Revue Les Temps Modernes, Éducation nationale, les faits et les mythes, n° 637-638-639, mars juin 2006.
  • Revue Ville École intégration Diversité, n° 152, mars 2008, La notion de réussite.
  • Bulletin XYZep mai 2008, Dossier : Des professionnels en désarroi ?

(1) Maryse Esterle Hedibel (dir.) et Etienne Douat, Recherche action autour de la lutte contre l'absentéisme et le décrochage scolaire et pour un renforcement de l'assiduité des élèves, Paris 2007-2009, Rectorat de Paris, Fonds social européen.

(2) Certificat d'aptitude professionnelle, Brevet d'enseignement professionnel.

(3) Duru-Bellat Marie, 2006.

(4) Maurin Éric, 2007, p. 101-102.

(5) Bagot Françoise, Elitaire pour tous, entretiens sur les classes préparatoires aux grandes écoles, Les Temps Modernes 2006, p. 361.

(6) Cellule de veille scientifique et technologique, Institut National de la Recherche Pédagogique, lettre d'information n° 25, Les politiques de l'orientation scolaire et professionnelle, mars 2007, 2.

(7) Idem, 5

(8) Idem, 5.

(9) Entretien avec François Flahaut, Revue Ville école intégration Diversité, n° 152, mars 2008, p. 11.

(10) Jellab Aziz, 2003, Mobilisation en lycée professionnel et/ou abandon ? In "L'accrochage en milieu professionnel", Académie de Versailles, p. 17-23.

(11) Jellab Aziz, 2005, Les enseignants de lycée professionnel et leur pratiques pédagogiques : entre lutte contre l'échec scolaire et mobilisation des élèves, Revue Française de Sociologie, 46-2, 2005, p. 295-323, 318.

(12) Ces cas avaient déjà été rencontrés lors d'une précédente enquête parmi des élèves de collège, cf Maryse Esterle Hedibel, 2007, Les élèves transparents, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion.

(13) Clerc Françoise, 2008, Les sources du désarroi, 3, dossier "Des professionnels en désarroi ? bulletin XYZEP mai 2008, n° 31.

(14) Brevet de Technicien Supérieur.

(15) Atelier "l'identité du lycéen professionnel" in L'accrochage en milieu professionnel, Académie de Versailles, p. 125.

(16) Jellab Aziz, 2003, Mobilisation en lycée professionnel et/ou abandon ? In l'accrochage en milieu professionnel, Académie de Versailles, p. 22.

Diversité, n°154, page 121 (06/2008)

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