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Diversité

II. Première chance, deuxième chance, égalité des chances

Les jeunes SDF : entre scolarité chaotique et réinsertion problématique

Anne-Françoise DEQUIRE, docteur en sciences de l'éducation, est enseignante à l'université Charles de Gaulle, Lille3, à l'Université catholique de Lille et membre du laboratoire PROFEOR EA 2261. annedequire@aol.com

Une recherche menée conjointement entre l'Université catholique de Lille et l'université Christ Church de Canterbury1 permet d'analyser les trajectoires scolaires et professionnelles des jeunes sans domicile (jeunes en errance de 16 à 25 ans), de comprendre le sens qu'ils donnent à leurs trajectoires et aux aides qui leur sont accordées.

L'expression SDF (sans domicile fixe) désigne une population dépourvue de domicile personnel. En France, nous mettons l'accent sur l'absence de logement et la mobilité. Ainsi la catégorie SDF "a une existence administrative et juridique et a la particularité d'être tributaire d'une accumulation de représentations : les représentations d'aujourd'hui liées à cette frange de la population se nourrissent elles-mêmes, de représentations de la pauvreté et de la marginalité appartenant au passé. Il s'agit d'une construction mêlant étroitement une production d'images fortes, d'idées spontanées et des héritages de l'histoire" (D. Zeneidi-Henry, 2002, p. 17).

La catégorie sociale et politique floue des jeunes en difficulté renvoie à la notion d'insertion (S. Ebersold, 2001). Ce terme est apparu progressivement dans les années 70 dans les textes officiels : insertion professionnelle, insertion sociale et intégration. Le premier texte législatif utilisant ce terme date de 1972, il s'agit d'un arrêté interministériel consacré aux clubs de prévention et leur assignant une mission nouvelle : faciliter une meilleure insertion des jeunes. D'autres textes reprennent la même expression à partir de 1975, comme pour les "actions dites Granet", qui avait instauré les premières actions d'aide à l'insertion professionnelle des élèves sortant de certaines filières de l'enseignement et celui relatif aux jeunes majeurs émanant du ministère de la Jeunesse (décret du 18 février 1975). À la suite des Pactes nationaux pour l'emploi des jeunes (dits stages Barre), qui avaient essuyé de nombreuses critiques, c'est avec les travaux de Bertrand Schwartz, publiés en 1981, faisant de l'insertion des jeunes une priorité nationale et de la formation alternée le meilleur moyen de permettre à chacun d'obtenir une qualification, que le terme insertion est entré en force dans le vocabulaire français et par ricochet celui "des jeunes en difficulté".

L'apparition de ce terme correspond bien aux politiques des années 80, notamment avec la création, en 1982, de la délégation interministérielle à l'insertion sociale et professionnelle des jeunes en difficulté. Il s'agit de jeunes qui généralement ont des difficultés à faire valoir leurs droits et qui, par ailleurs, cumulent les difficultés d'insertion professionnelle, d'accès au logement, à la santé et aux loisirs. C'est cette même délégation qui institue dès 1982 les premières missions locales pour l'emploi des jeunes et les PAIO - Permanences d'accueil, d'information et d'orientation (C. Nicole-Drancourt et L. Roulleau-Berger, 2001). Ces dispositifs qui avaient pour but d'accueillir des jeunes de 16 à 25 ans et de rassembler les partenaires concernés par les différents aspects de l'insertion des jeunes ont mis en scène cette "catégorie des jeunes en difficulté", objet de tous les "actes manqués" des promesses des hommes politiques.

Quoique la reprise ait fait baisser le taux de chômage des jeunes, de 26,6 % en janvier 1999 à 20,7 % en mars 2000, le président des missions locales déclare à cette époque, que : " malgré l'embellie, les écarts continuent de se creuser, rendant plus visibles et plus intolérables la situation de ceux qui sont exclus du marché de travail." En outre, de nombreux emplois trouvés par les jeunes sans qualification dans le cadre des différents dispositifs demeurent des emplois inscrits dans le cadre des contrats du droit commun.

Pour subvenir à leurs besoins, les jeunes exercent généralement des activités souvent précaires, lorsqu'ils n'ont pas recours à l'aide de leurs parents. Pourtant le travail constitue une assise indispensable dans la construction identitaire. Le taux de chômage des jeunes a baissé, puisque les générations actuelles trouvent plus facilement du travail à la sortie du système scolaire, mais ces emplois continuent à être temporaires. Or, occuper un travail temporaire, c'est exercer un emploi limité dans le temps qui n'offre pas les garanties d'un emploi classique. Le taux de chômage qui a baissé depuis 1997 pour les jeunes diplômés de l'enseignement supérieur est beaucoup plus important pour ceux qui ont quitté l'école très tôt avec un brevet ou sans diplôme. Cela conduit un certain nombre de jeunes en galère (F. Dubet, 1987).

L'âge des jeunes SDF enquêtés2 varie de 16 ans (1?personne) à 25 ans (3?personnes). Ces jeunes sont issus de milieux sociaux défavorisés. Les parents sont souvent inactifs ou ouvriers. Dans la majorité, les mères sont au foyer ou aide ménagère. Dans notre échantillon, 3 jeunes ont des parents cadres. Les jeunes sont issus de familles comprenant entre 1 à 5 enfants au moins. En majorité, ce sont des familles de 3 enfants. Certains ne sont pas forcément des routiers de l'errance puisqu'ils sont dans la rue depuis 2 mois jusqu'à 1 an et plus pour quelques-uns, dont 7 qui y sont depuis 4 ou 5 ans. Hormis ceux qui ont été placés très jeunes, pour les autres, l'âge de départ chez les parents est de 19 ans. À savoir, l'errance guette surtout les personnes fragilisées par une enfance délicate et une famille peut protectrice, ayant des difficultés à poser les règles.

TRAJECTOIRES...

Dans l'ensemble, les jeunes interrogés ont une aversion pour l'école. "Ben, oui, je ne voulais pas travailler, j'aime pas l'école. Je voulais plus faire comme tout le monde : voir les plus grands travailler, ça me plaisait." (Loïc, 21ans)

Les uns s'y ennuient, les autres se "défoulent" sur les professeurs ou sur leurs copains de classe. "Il y avait des tables et des chaises qui volaient, quoi !, et les tableaux, ils étaient remplis de sang... parce que j'étais très bagarreur." (Anthony, 18 ans)

"Ils [mes parents] ont dû me mettre en internat parce que, je ne sais pas comment vous expliquer... Les professeurs que j'avais, ils pouvaient plus me tenir parce que j'étais un enfant très, très violent et turbulent. Je jetais des chaises à travers la classe. C'est pour ça qu'ils n'ont pas pu me garder. Quand les professeurs se mettaient sur moi, je me mettais en boule. Je m'amusais à les traiter et je crachais dessus. Je tapais sur les profs." (Rudy, 21 ans)

Un jeune, prénommé Jacques (19 ans), nous a confié n'avoir jamais fréquenté l'école : "Je suis jamais allé à l'école de ma vie." La plupart ont suivi des BEP et des CAP (filières techniques : restauration, carrosserie, mécanique, bâtiment, horticulture).

"J'ai arrêté l'école à 15 ans et demi. J'ai mon BEPC, c'est tout, j'ai arrêté l'école tout de suite après, et j'ai travaillé." (Philippe, 24 ans)

"J'ai fait tueur de cafards... dans une entreprise d'entretien. Quand les gens n'arrivent pas à nettoyer, ils nous appellent, c'était il y a 7-8 ans. Après, homme d'entretien, cariste, vendeur, métallurgiste, soudeur, inventoriste - tu vois ; c'est faire les inventaires -, vendeur sur braderie, marchands de souvenirs, j'ai fait homosexuel aussi..." (Ludovic, 25 ans)

La majorité des personnes interrogées se dit en échec scolaire. Une enquête menée auprès de 267 jeunes de 16 à 30 ans accueillis dans 39 structures d'insertion sociale et professionnelle3 vient confirmer ce résultat puisque 33?% déclarent avoir un niveau inférieur ou égal à celui du collège. Ceux estimant avoir atteint un niveau collège ont précisé ne maîtriser ni la lecture ni l'écriture du français. Certains jeunes adultes sont illettrés.

Les relations avec les employeurs et les collègues étaient plus ou moins bonnes. Il y a inéluctablement une adéquation entre le sérieux du jeune dans son travail et les relations qu'il entretient avec ses pairs et ses supérieurs. Plusieurs auteurs s'accordent pour dire que les causes de l'échec scolaire sont de trois ordres (même si certains mettent davantage l'accent sur l'un ou l'autre) : sociologiques, psychologiques, pédagogiques. En effet, le sentiment de sécurité, le degré de stabilité du foyer, les succès et les échecs que le jeune a déjà connus, les motivations familiales sont quelques-uns des facteurs à prendre en considération.

Les relations entre les professeurs et les élèves, les procédures d'examen, le rapport aux savoirs peuvent expliquer les raisons d'un échec scolaire. Il y aurait une "une complicité cultivée" entre les enseignants et les élèves des milieux culturellement favorisés. Or, si l'on analyse la trajectoire scolaire des familles des jeunes en errance, on s'aperçoit que très peu d'entre elles ont poursuivi des études longues.

Les contraintes imposées par les conditions géographiques, sociales, culturelles et économiques sont autant de facteurs qui influent sur la réussite scolaire des adolescents.

"Cela ne me plaisait pas, tout court. J'avais des difficultés, ça ne me disait rien d'aller à l'école, je traînais la nuit, je faisais des conneries... L'école, ça ne me plaisait pas, j'ai arrêté car il me fallait de l'argent, pour moi, pour être indépendant. Je ne pouvais plus demander de l'argent à ma mère, je fumais. Il fallait bien... même pour manger, c'était pas toujours facile, car ma mère en fait elle est fichée Banque de France, elle gagne bien sa vie car elle est éducatrice mais elle perd tout dans les dettes. Je faisais des petits boulots au black."

(Rudy, 21 ans)

Dans notre échantillon, 47 jeunes sur 60 ont redoublé des classes, ce qui représente une proportion importante à notre sens d'autant plus que les redoublements se sont effectués en classe primaire (27). Or, nous savons l'importance que revêtent les premières années de scolarité pour un enfant. C'est le cas de ce jeune : "Parce que ça n'allait pas bien, je foutais rien à l'école. Quand j'avais décidé de rien faire, je faisais rien. Ben, oui, je ne voulais pas travailler, j'aime pas l'école."

Néanmoins, un certain nombre de jeunes ont un capital scolaire appréciable et déclarent avoir de bons souvenirs de leur passage à l'école. 12 sur 60 ont un niveau scolaire allant du baccalauréat au BTS.

"Je viens d'arrêter la fac, je reprendrais peut-être un jour." (Augusto, 19 ans)

En termes d'orientation scolaire, 21 jeunes sur 60 disent avoir été affectés dans d'autres filières que celles qu'ils avaient souhaitées. L'orientation paraît injuste puisqu'elle traite de manière différente les élèves selon qu'ils appartiennent à une catégorie sociale ou à une autre. Une recherche de Girard et Bastide (A. Girard, H. Bastide, 1970) a mis en lumière les biais d'orientation liés à l'appartenance sociale. Ces auteurs constatent que 47 % des enfants de cadres supérieurs aux résultats médiocres sont orientés dans une 6e classique alors que 1 % d'enfants d'ouvriers de même niveau y accèdent. Ils notent également que 89 % d'enfants de cadres d'excellent niveau entrent en 6e tandis que 42 % d'enfants d'ouvriers de même niveau y accèdent. Autrement dit, le système d'orientation au second cycle trace les jalons d'un élitisme dans la société française.

Une autre étude menée par ces auteurs (A. Girard, H. Bastide, op. cit.) confirme les résultats antérieurs. Lorsque l'on demande aux maîtres d'émettre un avis quant à l'orientation d'un excellent élève issu d'un milieu social supérieur, l'accès à la 6e leur apparaît comme évident, contrairement aux élèves issus de milieux ouvriers. C'est le cas de Brian (25 ans) : "Oui, j'ai fait de la bureautique, compta-gestion administrative. Mais être enfermé dans un bureau, c'est pas pour moi. J'aurai voulu faire un truc plus manuel, parce que la compta, c'est bête et méchant, c'est ennuyeux. Peut-être travailler dans le bois ou la ferronnerie..."

Certains déplorent le nombre insuffisant de formations accessibles aux personnes à bas niveau de qualification, et cela, même sur des secteurs porteurs d'emploi. Les obstacles rencontrés sont multiples : manque de places et de sélection, sentiment de discrimination, niveau scolaire insuffisant, régulation administrative empêchant l'accès aux formations, problèmes de financement de la formation, difficultés à trouver une entreprise pour les formations en alternance.

Tous les jeunes interrogés ont déjà connu une expérience professionnelle sous forme de stages en entreprise, ou par intérim. "Les petits boulots", l'intérim, les stages, le travail "au noir" sont le quotidien de ces jeunes. Il est vrai qu'une fois en hébergement durable, ils bénéficient plus généralement d'un suivi professionnel personnalisé. Avant la rue, certains alternaient en permanence de courtes périodes de travail avec des périodes souvent plus longues de "non-travail".

"J'ai un BEP électronique, j'ai travaillé en plasturgie, j'ai travaillé, après, dans le bâtiment, j'ai travaillé en tant que gardien d'immeubles, ripper derrière les camions, éboueur, quoi ! Après, au black j'ai travaillé dans le bâtiment, au cirque en tant que soigneur d'animaux et après c'était des p'tits boulots à droite et à gauche." (Nicolas, 25 ans)

La rue les a souvent fait basculer dans une situation d'inactivité forcée. Les emplois précaires, de courte durée, reflètent leurs vies, leurs façons de voir leur avenir. Les raisons de perte d'emploi sont nombreuses. Au-delà des rapports qu'ils avaient avec leurs employeurs, rapports qui semblent plutôt bons, on peut souligner l'instabilité des jeunes eux-mêmes. Nous voulons dire par là les difficultés à se concentrer sur une tâche et à supporter les contraintes d'une vie professionnelle (règlements intérieurs, horaires de travail, etc.).

"J'aime pas quand on me donne des ordres." (Frédéric, 21 ans)

"L'ambiance de travail : des alcooliques et tout... déjà moi, je suis toxicomane depuis 6 ans. Je veux me soigner. C'est pas le top, ça ne me plaisait pas. Un CDI quand t'as 19 ans, t'es content. Je suis resté un an et demi. Ils m'adorent encore, ils sont même dégoûtés que je sois parti. Je bossais bien (...) caissier en station service, le gars, il m'a pris tout de suite, j'ai tchatché un bon coup, il m'a pris direct, il était content de moi, et tout, là c'était un CDI aussi, mais tu gagnes 600 euros, tu travailles le samedi, le dimanche, je faisais des heures à fond et puis quoi ? Après tu te lasses (...) J'ai eu un accident du travail, on m'a enlevé une phalange et puis ça me rendait fou la chaudronnerie. Je faisais trop d'heures. Au début, t'es content, t'as un travail, mais après il faut que le salaire suive. Moi, je veux être payé 50 heures, ça ne m'intéresse pas d'avoir des récupérations." ( Alexandre, 18 ans)

RESSOURCES

En effet, l'insertion professionnelle de ces jeunes semble difficile au regard de nos analyses. Cela est confirmé par les données de l'Observatoire sociologique du changement qui montre qu'une large majorité de fils d'employés et d'ouvriers qui, dès l'enfance, ont cumulé des difficultés - graves problèmes d'argent à la maison, ennuis de santé et parfois alcoolisme des parents - ont une trajectoire accidentée d'adulte . Ainsi, 40 % des SDF interrogés au cours de recherche n'ont aucun diplôme. Ce rapport précise que chaque année, 60 000 jeunes sortent du système éducatif sans qualification, corollaire évident des difficultés d'accès à un emploi stable.

Une autre étude de l'Insee4, montre qu'un peu plus de 1 % des 15-24 ans ayant fini leurs études ne vivaient ni chez leurs parents, ni en couple, ni avec d'autres et ne touchaient aucune ressource : ni salaire, ni indemnité de chômage. Au total, 80 000 jeunes de 15 à 29 ans se trouvaient d'après cette enquête dans une situation d'isolement et d'absence de ressources. Ce qui conforte nos propos !

Afin de réinsérer les jeunes, les travailleurs sociaux les orientent vers les structures adéquates pour leur trouver des formations (ANPE, agence d'intérims, AFPA). Pour ce faire, ils sont accompagnés, guidés par un référent. La mission locale leur propose des stages d'orientation et leur permet de mettre en place des dossiers d'aide et des techniques de recherche d'emploi.

Bien souvent les jeunes refusent de s'engager dans une démarche d'insertion sociale et professionnelle. Parfois ils ne font même pas semblant de s'insérer tant qu'ils ne sont pas arrivés au bout du supportable de l'errance.

Ceux qui intègrent une formation se sentent souvent disqualifiés et ont la sensation que cette dernière n'aboutit pas. Aux dires des professionnels, les jeunes ne supportent plus les formations qui leur sont proposées (cuisine, restauration, mécanique). Ils savent pertinemment qu'avant d'arriver à leur objectif, ils doivent entreprendre différents métiers ou différentes formations qui ne les intéressent pas toujours. Ils se disent découragés par la conjoncture économique et notamment par l'obtention de contrat de travail précaire (CDD) et par un salaire ne correspondant pas à leur aspiration.

"Ils ont une flopée de stages de formation qui sont attractives comme ça, mais très vite le jeune s'appauvrit parce qu'il se rend compte que ça n'aboutit à rien, qu'il n'est pas assez qualifié et que l'entreprise ne le prend pas. Il doit revenir. On peut lui proposer quelque chose très vite, mais le problème c'est que la plupart des jeunes n'ont pas de projets en tant que tels. Ils ne savent pas, ils n'ont pas de construction. Ce n'est pas comme un vieux qui a travaillé, qui a un métier, qui a arrêté parce qu'il a bu, bon !" (un directeur de structure).

"Les jeunes n'ont pas de projet, on les envoie en stage très vite, des stages courts, parfois mal payés. Ils sont découragés parce que des fois, ils pensent qu'ils vont être embauchés dans l'entreprise." (un directeur de structure)

CONTACT

Aux dires des responsables, le contact avec les jeunes est difficile, ils se découragent vite dans leurs démarches malgré les relances des professionnels. Les rendez-vous ne sont pas respectés, les démarches non accomplies, les formulaires trop compliqués à remplir et les procédures trop rébarbatives. Ils sont parfois ingérables et viennent consulter leur référent quand bon leur semble. La majorité des professionnels ont insisté sur le manque de sérieux des jeunes. Aussi les professionnels constatent le manque de motivation mais surtout le manque de projet des jeunes. Ils ont subi des échecs répétés tant à l'école que dans le monde du travail. Ils ont souvent multiplié les petits boulots sans perspective d'insertion professionnelle. Comme le souligne Gisèle Dambuyant-Wargny : "La capacité d'avoir des projets d'avenir est liée au fait d'avoir eu, dans le passé, un métier, une identité professionnelle." Beaucoup n'espèrent plus rien des travailleurs sociaux, des adultes, des parents. Le travail n'est pas leur priorité. D'après les professionnels, le lien social, la confiance doivent être retrouvés.

Pour justifier cette absence de motivation, un directeur de structure nous a relaté la situation suivante : "La dernière fois, Il y a Adecco qui a appelé. Ils ont vu arriver chez eux des CV avec l'adresse du centre. Il leur fallait deux plongeurs pour les restaurants - on en parle encore, tellement c'est frappant - on a crié un matin à la cantonade. Il y avait 70 personnes. Il n'y a pas un jeune qui a bougé. Avant, quand on avait des propositions, les jeunes se ruaient dessus. Ils sont démotivés, manquent de confiance, ils ont une image d'eux-mêmes dévalorisée." (un directeur de structure)

En général, leur préoccupation, chose bien est compréhensible selon les professionnels, est de répondre aux besoins quotidiens c'est-à-dire de trouver un toit pour la nuit. Ils vivent en majorité au jour le jour sans s'avancer sur les lendemains incertains. Aussi les travailleurs sociaux déplorent l'instabilité latente des jeunes même quand ils sortent de l'errance. Ils connaissent bien souvent des échecs répétés notamment en matière de réinsertion professionnelle. "Beaucoup de gens sont à la rue de façon cyclique. Ils vont trouver quelque chose, ils vont le perdre, revenir à la rue. Ce qui est déstabilisant." (un directeur de structure)

Les professionnels n'ont aucune trace de leur parcours "d'errant", ce qui rend difficile l'évaluation des compétences acquises par le jeune dans son cursus antérieur. Cette méconnaissance du parcours social et professionnel entraîne des difficultés dans la gestion des dossiers. Les directeurs de structure soulignent le manque de coordination entre tous les dispositifs.

"Il manque un lieu entre pouvoirs publics, institution, jeunes. Le lien ne se fait pas. Tout est saucissonné. Nous n'avons pas de vision de la trajectoire du jeune. Toutes les structures dans lesquelles le jeune est passé ne sont pas visibles. À chaque fois, les travailleurs sociaux doivent recommencer le travail." (un directeur de structure)

LA SPIRALE DE L'ERRANCE

Avant d'être "happés par la spirale de l'errance", nous pensons qu'un travail de prévention, et cela, dans différents domaines (éducation, scolarité, etc.), auprès des familles et des jeunes est indispensable (Dequiré A.-F., Jovelin?E., op. cit.).

Beaucoup de jeunes en errance de notre échantillon ont connu des décrochages scolaires. Nous savons que l'école est le premier lieu de rencontre des différences. Lorsqu'il y a absence de lien entre les enseignements, les enseignants, les élèves et les familles, les jeunes n'arrivent pas à avoir une scolarité normale. Or, cet enfant qui a des difficultés à suivre correctement un enseignement doit pouvoir être accompagné de même que sa famille. Ainsi un système de tutorat pour l'aider à faire les devoirs, apprendre ses leçons peut être mis en place. C'est la raison pour laquelle le projet de réussite éducative est un bon outil s'il est utilisé à bon escient.

Notre recherche a montré les failles d'un partenariat informel, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui dans certaines communes de la métropole lilloise. Le partenariat doit amener à la construction des échanges pour une démarche de qualité afin d'adapter l'éventail de réponses possibles et réduire les obstacles à l'insertion des jeunes en difficulté.

Nous espérons qu'il trouvera un écho favorable et que l'Observatoire régional des jeunes en errance verra le jour, avec une mobilisation des autorités régionales et de tous les acteurs de terrain.

Références bibliographiques

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  • ZENEIDI-HENRY D. (2002) Les SDF et la ville. Géographie du savoir vivre. Paris, Bréal, 16-33.

(1) E. Jovelin, A.F. Dequiré (2006). Trajectoires des jeunes en errance dans le Nord Pas-de-Calais. Lille : La voix du Nord.

(2) Vingt-sept entretiens semi-directifs ont été menés auprès de professionnels (directeur de structure, éducateurs, travailleurs sociaux). Nous avons réalisé par ailleurs 16 entretiens de jeunes filles âgées de 18 ans à 25 ans et 43 entretiens de garçons dans la même tranche d'âge mais avec une dominante de jeunes âgés de 21 ans. Au total, nous avons recueilli 60 entretiens de jeunes SDF, rencontrés dans la rue et dans les centres d'hébergement (17 jeunes).

(3) États Généraux, Enquête "jeunes" FNARS Ile-de-France, 2006.

(4) Enquête emploi, INSEE, 1999 in www.social.gouv.fr

Diversité, n°154, page 108 (06/2008)

Diversité - Les jeunes SDF : entre scolarité chaotique et réinsertion problématique