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Diversité

II. Première chance, deuxième chance, égalité des chances

Inégalités sociales et positionnement face à la santé

Michel JOUBERT, professeur de sociologie (université Paris VIII) et chercheur au CESAMES (centre de recherche Psychotropes, Santé Mentale, Société, CNRS - Inserm)

La santé des jeunes des quartiers populaires1 est directement liée aux marqueurs sociaux de précarité et de vulnérabilité face aux conduites à risques. Les actions préventives de proximité sont, dans ce contexte, fondamentales.
On présente ici quelques déterminants des inégalités sociales de positionnement des jeunes à l'égard de la santé et de la prévention.

Les événements de novembre 2005 dans les banlieues de Paris peuvent apparaître décalés par rapport aux problématiques habituelles de santé. Les actes de dégradation effectués à l'occasion de ces "émeutes" témoignent d'interrogations fortes de la part des adolescents et jeunes adultes confrontés à la précarité économique et sociale. Comme tous les adolescents, ils ne sont pas particulièrement préoccupés par les questions de santé mais vivent intensément la situation dans laquelle ils se trouvent. Il est possible de parler d'une conjonction de facteurs :

  • chômage structurel chez les jeunes, même pour le petit nombre d'entre eux qui ont fait des études supérieures, discriminations à l'embauche, nature des quelques emplois proposés, précaires et déqualifiés ; mesures vexatoires (contrôles de police répétés) ;
  • encadrement familial souvent défaillant (nombreuses familles monoparentales, faible exemple des "grands frères") ;
  • large diffusion de la "culture de rue" ;
  • problèmes d'urbanisme concernant l'habitat social ;
  • disparition des anciennes formes d'encadrement (syndicats, associations), relâchement du lien social, perte de la notion de bien commun ; insuffisance puis suppression de certains dispositifs qui avaient été créés par la gauche (emplois-jeunes...) ;
  • réduction de la police de proximité ;
  • attrait pour des modes de consommation inaccessibles ; rôle de la délinquance, emprise des trafics (drogue) ; capillarité des réseaux ; absence de revendications explicites, de coordination (qui se traduit parfois par un comportement de désespoir, voire d'automutilation).

Les personnes déférées au Parquet étaient essentiellement des garçons mineurs, entre 12 et 18 ans, majoritairement de nationalité française (82 %), avec des parents issus de l'immigration (comme la population résidant ces quartiers). Moins d'un tiers étaient déjà connus de la justice pour des infractions mineures et des mesures éducatives. Beaucoup étaient simplement fragiles scolairement, avec des familles stables mais précarisées socialement et plutôt pauvres2. Il est possible de décrypter cette situation d'une fraction de la jeunesse dans le champ de la santé : les conditions socialement défavorables, au fil des années, ont contribué à dissocier les nouvelles générations de milieux populaires des cadres et supports sociaux qui contribuaient traditionnellement à assigner une place aux individus au sein du corps social. Cette tendance sociale générale (individualisation et flexibilité des supports sociaux) a des effets particuliers dans un contexte de chômage de masse : les plus défavorisés doivent se construire des supports d'existence et de relation alors même que leur environnement n'offre que des ressources faibles. Ce contexte se trouve à la base de plusieurs processus :

  • socialisation dans des circuits décalés (économie parallèle, cercles d'activités déviantes...),
  • vulnérabilisation et souffrance sociale produisant des effets de discrimination dans des compartiments très variés de la vie sociale (scolarisation, travail, citoyenneté).

L'enjeu consiste à se manifester, c'est-à-dire d'agir publiquement, pour exister. Cela a une incidence directe sur les actions conduites pour prévenir ou réduire les risques : elles doivent être en mesure de proposer des supports alternatifs ayant la même capacité d'accrochage, de soutien et de structuration que celui que constituent à un moment donné la ou les conduites à risques. En fait, ces conduites participent à la structuration d'un style de vie qui fait support ; le plus difficile est souvent de sortir de ce style de vie quand les alternatives sont absentes.

Parmi les conduites à risques ayant cette capacité structurante, nous trouvons le plus souvent l'économie parallèle, la consommation de psychotropes et les activités dites délinquantes tournées vers le vol ; il faut aussi y ajouter des actions moins finalisées comme les violences sans but conduisant à s'en prendre aux biens, aux équipements, etc.

À l'occasion de la seconde phase de l'enquête longitudinale menée en Seine-Saint-Denis sur les conduites à risques des l3-25 ans (cohorte en population générale réinterrogée tous les deux ans) l'impact de la révolte de novembre 2005 a pu être mesuré : moins de déclarations de consommation de psychotropes (déjà en baisse en 2004) et beaucoup plus d'actes revendiqués sur le plan des atteintes aux biens publics et privés. Cette "mobilisation sans cause", même si elle apporte en premier lieu des difficultés (criminalisation), est considérée par les répondants (surtout des garçons) comme une orientation de leur vie qui peut être affichée comme significative de leur manière de vivre et de s'inscrire dans le corps social, une manière de répondre à la souffrance sociale3, de ne pas se laisser annihiler.

LES MARQUEURS SOCIAUX DE LA SANTE DES JEUNES

On peut parler pour cette jeunesse des milieux populaires d'une santé confisquée dans le sens où beaucoup, parmi les plus précarisés, ne sont pas en situation de s'en préoccuper : les négligences (hygiène, alimentation, précautions...) ont à voir avec la polarisation des personnes sur des logiques de survie sociale, une mobilisation qui préserve de certaines dispositions (tentatives de suicide plus faibles dans les quartiers populaires), mais expose à d'autres prises de risques (micro-trafics, violence d'exclusion, "petite délinquance").

À distance des institutions pour les raisons déjà exposées (sentiment d'injustice, méfiance à l'égard à tout ce qui peut ressembler à de l'étiquetage et à du contrôle), ils se trouvent en même temps pris dans des difficultés de structuration (identité socialisée, estime de soi, reconnaissance de compétences) qui nécessiteraient des soutiens, des échanges, une parole. Les éléments de la vie privée étant peu "parlés" au sein des groupes de pairs, toutes les tensions sont étouffées ou retournées, déplacées sur le plan des interactions sociales (violences contre soi et autrui).

Ces processus peuvent être approchés sur le registre de la santé mentale dans le sens le plus large : les ressorts de mobilisation des individus - ceux qui leur permettraient de se rassembler pour agir sur leur situation, pour revendiquer, protester ou résister - se trouvent bouleversés et maltraités par la précarisation des conditions de vie. Sans que cela soit irréversible, ce mécanisme suffit à soumettre les individualités à des épreuves difficiles à supporter, la souffrance sociale résultant directement de cette précarisation des supports d'existence sociale et d'expression publique.

Les personnes ne pouvant plus se reconnaître comme ayant une place identifiée et reconnue dans le corps social, se trouvent de plus en plus vite dévalorisées et discréditées. Dès l'école, des élèves découvrent le sentiment d'être niés comme personnes, dans leurs capacités et leurs compétences. Quand la souffrance dure, elle peut être incorporée sur le mode du stigmate. Si, par ailleurs, ces élèves ne disposent pas de soutiens, de réseaux de solidarités ou de ressources de substitution, ils peuvent alors se retrouver sans cadre de référence cohérent pour engager une stratégie de réaction ou de résistance.

La fragmentation et la migration des supports sociaux (recherche d'autres zones d'accrochage) se trouvent à l'origine de souffrances et de phénomènes de désorientation qui constituent un contexte favorable pour le développement des logiques sectaires et des conduites à risques4.

LEVIERS ET RESSORTS DES CONDUITES A RISQUES

De nouveaux acteurs sanitaires et sociaux sont apparus proposant des orientations de travail avec ces publics (réduction des risques, prévention spécialisée, promotion de la santé). Ils tendent à travailler sur les "savoirs intermédiaires" et les "supports d'expression" qui permettant à ces publics de trouver - sans être heurtés dans leurs convictions - des traductions, des passages pour sortir de leur isolement (attention à soi, introduction de ressources protectrices, développement des compétences préventives).

La création de ces espaces de transition et de médiation apparaît incontournable. Ce sont souvent des agencements très simples : des espaces de contact et de parole disposant de supports de médiation et d'échanges pour réduire le sentiment de délaissement, de contrer les actes de discrimination, d'inverser le sentiment de disqualification.

Pour les enfants et les adolescents, certains dommages sont facilement évitables : la pédagogie d'apprentissage sans jugement sur la valeur des personnes, par exemple. La prise en compte et le respect sont largement pratiqués par les enseignants, mais l'absence d'intégration des relations santé mentale /éducation conduit certains d'entre eux à dévaloriser ceux qui rencontrent des difficultés (source de honte et de mésestime de soi). Des réflexes disciplinaires et certaines représentations péjoratives portant sur les élèves en difficulté reviennent à les blâmer plutôt qu'à rechercher des voies éducatives plus adaptées. La démoralisation qui en résulte contribue au développement de diverses conduites à risques : déscolarisation, violences, consommation de psychotropes. Or, très souvent, les difficultés d'accrochage avec les savoirs standardisés de l'école renvoient à des différentiels sociaux (mauvaises conditions de travail et d'accompagnement dans la famille, socialisation de rue, stigmatisations diverses). Il n'est pas sûr que l'école reconnaisse toujours les méthodes cherchant à prendre en compte ces déterminants sociaux. Le "problème de santé mentale" ne concerne pas ici le seul élève, mais les inter-relations entre des élèves particuliers et le système d'enseignement. Ce qui vaut pour l'école vaut également pour les différentes modalités de l'action sanitaire et sociale comme pour les circuits travaillant dans le champ de l'emploi.

Les espaces de parole et de convivialité réduisant les conditions d'accès et proposant des services élémentaires d'accueil et de soutien (Points Accueil et Écoute, Maisons des Chômeurs, Associations de femmes relais, boutiques bas seuil, etc.) s'inscrivent dans cette perspective.

Les actions de réduction des risques dans le domaine des conduites addictives sont peut-être les plus emblématiques : en abaissant les "seuils d'accès", en ouvrant la grille des exigences dissuasives, les intervenants partant à la rencontre des usagers de drogues dans la rue ou dans les cités se sont donné comme mission première de pénétrer dans ce monde local et d'y introduire un support de communication.

Enfin, les politiques des villes et la politique de la Ville ont tendu à favoriser ces dynamiques collectives5.

Si souffrir et prendre des risques font partie de la vie et permettent, en particulier, aux adolescents de se construire, pour un certain nombre de personnes, la détresse ressentie pourra être vécue comme insupportable.

Des actions de proximité fondamentales

Dans la logique dite du "bas seuil", l'exigence de départ n'est pas centrée sur le soin. Le bas seuil consiste à créer un niveau intermédiaire, qui conduira éventuellement - pour ceux qui en ressentiront le besoin - à celui des soins. Pour l'heure, le "bas seuil" en santé mentale est assuré informellement par des acteurs de l'éducatif, du sanitaire et du social, ainsi que par des médecins généralistes dont la mission n'est pas de prodiguer des soins spécialisés en psychiatrie. Si certains sont conduits à prescrire des psychotropes, c'est souvent par défaut de ressources identifiables en santé mentale. Au final, tout le monde souffre de cette situation peu claire. S'il est un domaine où la mise en réseau a un sens stratégique, c'est bien celui de la santé mentale. La construction ou le développement de référents communs dans l'approche des questions de santé mentale constitue donc une condition préalable à une meilleure mise en cohérence. Pour l'heure, la santé mentale n'est comprise que sur le terrain des compétences psychiatriques. Or santé mentale et maladie mentale ne sont pas concurrentes. La santé mentale permet de travailler en amont, d'agir sur tous les leviers de prévention des capacités d'adaptation des troubles psychiques et de la maladie mentale. Elle permet de dynamiser plus collectivement des ressources sur un territoire donné.

Si agir en "santé mentale" consiste à mieux travailler socialisation, solidarités, accès aux droits, insertion, travail et logement, etc., en intégrant la composante "mentale", alors le champ en question est "interstitiel" ou transversal. Si, par contre, on considère que les facteurs et processus agissant sur la santé mentale relèvent d'une dimension spécifique de la vie des individus, alors il serait légitime de créer des ressources spécifiques, de faire évoluer les professions et de penser les articulations entre ce champ et les autres (en particulier celui de la psychiatrie). Il est probable que la voie soit intermédiaire et qu'il faille avancer de concert sur les deux orientations, de façon à ce que les écarts ne s'accentuent pas et que la santé mentale soit reconnue comme une dimension à part entière pour les problématiques éducatives, sanitaires et sociales.

L'issue des débats, recherches et confrontations sur ces questions dépasse très largement la peur de voir "psychologiser" le social6 : les difficultés que rencontrent aujourd'hui beaucoup d'interventions sanitaires et sociales à effectuer leurs missions d'aide d'une façon réellement opérante pour les publics les plus en difficulté ont à voir avec l'occultation de ces variables renvoyées à un no man's land paralysant dans lequel personne ne se sent plus compétent. La médicalisation et les approches sécuritaires des questions sociales se donnent d'autant plus libre cours plus que la place occupée par la souffrance sociale se trouve déniée.


(1) Cf. M. Joubert, "Santé mentale, précarisation et détresse morale. Enjeux pour l'action publique" in M.-H. Soulet (dir.) La souffrance sociale, ResSociali, Fribourg, 2007

(2) L. Mucchielli, V. Le Goaziou (dir), Quand les banlieues brûlent. Retour sur les émeutes de novembre 2005, Paris, La Découverte, 2006.
H. Lagrange, M. Oberti, Émeutes urbaines et contestations. Une singularité française, Paris, Presses de Sciences Po, 2006.
T. Sauvadet, Jeunes dangereux. Jeunes en danger (comprendre les violences urbaines), Dilecta, 2006, Robert Castel, "La discrimination négative. Le déficit de citoyenneté des jeunes de banlieue", Annales, n°4, juillet-août 2006.

(3) Cf. M. Joubert, C. Louzoun (dir), Répondre à la souffrance sociale, Erès 2005.

(4) Cf. sur ce point le travail effectué en Belgique par Pascale Jamoulle, La débrouille des familles. Récits de vies
traversées parles drogues et les conduites à risques, De Boeck, 2002 (rôle joué par les "cagnottes" et les investissements religieux).

(5) Cf. M. Joubert (2003), Politiques locales, actions de proximité et de prévention en santé mentale. Enjeux pour les politiques publiques. In M. Joubert (dir.), Santé mentale, ville et violences. Ramonville Saint-Agne : Erès.
Les Ateliers Santé Ville ont souvent été l'occasion d'engager de telles dynamiques.

(6) Cf. M. Bresson (dir), La psychologisation de l'intervention sociale : mythes et réalités, L'Harmattan, 2006

Diversité, n°154, page 104 (06/2008)

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