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Diversité

II. Première chance, deuxième chance, égalité des chances

Parcours et aspirations scolaires des enfants d'immigrés

Jean-Paul CAILLE, chargé d'études à la Direction de l'éducation, de la prospective et de la performance, ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche

Les familles immigrées appartiennent massivement aux milieux sociaux les plus défavorisés et, dans un système éducatif encore marqué par de fortes inégalités de réussite, leurs enfants constituent l'une des catégories d'élèves les plus vulnérables face à l'échec scolaire. Mais les familles immigrées se distinguent des autres parents de milieu défavorisé par des aspirations scolaires beaucoup plus ambitieuses, qui se manifestent notamment au travers des voeux d'orientation de fin de troisième : à notes égales, les enfants d'immigrés expriment plus fréquemment un voeu d'orientation en seconde générale ou technologique. C'est pourquoi, toutes choses égales par ailleurs en matière de situation familiale et sociale, ils deviennent plus fréquemment bachelier général ou technologique que les autres élèves. Cette situation est d'autant plus marquée que l'on n'observe pas, dans l'enseignement secondaire, de comportement discriminatoire à l'égard des enfants d'immigrés en matière d'orientation ou de notation.
Ces aspirations scolaires plus élevées des parents traduisent une volonté de mobilité sociale ascendante qui est largement prise en compte dans les projets universitaires et professionnels de leurs enfants.

On peut aujourd'hui réaliser des études en contrôlant étroitement les différences de milieu familial et tenter de mettre au jour ce qui relève en propre du fait d'être enfant d'immigrés plutôt que de ne pas l'être.

L'information recueillie dans les panels d'élèves permet d'étudier plus particulièrement quatre thèmes :

  • Le fait d'être un enfant d'immigrés a t-il un impact propre sur la réussite ?
  • Le rapport des familles immigrées à l'école : quelles sont leurs attentes ? Comment s'impliquent-elles ?
  • Les représentations des enfants d'immigrés en fin de scolarité secondaire.
  • Peut-on mettre en évidence des comportements discriminatoires à l'encontre des enfants d'immigrés au niveau du fonctionnement du système éducatif ?

LE FAIT D'ETRE UN ENFANT D'IMMIGRES A-T-IL UN IMPACT SUR LA REUSSITE ?

En matière de réussite scolaire, trois résultats principaux se dégagent.

À l'école élémentaire comme dans l'enseignement secondaire, les enfants d'immigrés connaissent une réussite scolaire sensiblement inférieure à celle des autres élèves

Quand ils étaient entrés au cours préparatoire en 1997, seulement 72 % d'entre eux, contre 83 % des enfants de familles mixtes et 84 % de ceux de familles non immigrées, parviennent à l'heure ou en avance en sixième (Caille, Rosenwald, 2006).

Ces redoublements plus fréquents reflètent un déficit assez marqué en matière d'acquis cognitifs. Par rapport aux collégiens issus de familles non immigrées, les élèves dont les parents sont immigrés réussissent 9 items de moins sur 100 en français et 11 de moins en mathématiques à l'évaluation nationale de sixième. Un résultat proche se retrouve parmi les élèves du panel 1995 (Caille, O'Prey, 2002).

À l'issue du collège, ils sont moins souvent orientés en seconde générale et technologique : 49 % d'entre eux connaissent cette orientation contre 60 % des jeunes dont la famille n'a pas connu l'immigration.

Parmi les élèves entrés en sixième en 1995, seulement 22 % d'entre eux, contre 32 % des jeunes de familles non immigrées, obtiennent le baccalauréat général et technologique sans avoir redoublé.

La moindre réussite des enfants étrangers ou issus de l'immigration s'explique d'abord par le fait qu'ils appartiennent à des milieux sociaux défavorisés.

Mais la moindre réussite des enfants d'immigrés n'est pas indépendante du fait qu'ils appartiennent, beaucoup plus que les autres élèves, à des milieux sociaux défavorisés. Toute la question est donc de faire le partage entre ce qui, dans leur moindre réussite, s'explique par les différences de milieu social et ce qui relève en propre de la condition d'immigré.

Une bonne manière de démêler ces deux aspects consiste à comparer, à l'aide de régressions, les résultats des enfants d'immigrés à ceux d'élèves qui présenteraient des caractéristiques sociales et familiales proches des leurs. Quand la comparaison est menée dans ces conditions, la moindre réussite des enfants d'immigrés devient beaucoup plus ténue. C'est donc qu'elle est beaucoup plus liée aux conditions de vie de ces élèves, qui appartiennent massivement à des milieux sociaux défavorisés, qu'au fait qu'ils soient enfants d'immigrés.

Ainsi en fin d'école élémentaire, plus aucune différence n'apparaît en matière de risque de redoublement entre les enfants d'immigrés et les autres écoliers. La différence de score est réduite à deux points en français comme en mathématiques.

Une des originalités du panel 1997 est qu'il mesure le niveau d'acquis des élèves à l'entrée au cours préparatoire. Or, à degré identique de compétences à l'entrée au cours préparatoire , la situation se renverse en matière d'acquis cognitifs. Les enfants d'immigrés réussissent deux items de plus que les autres élèves en mathématiques et un en français. Ils présentent aussi des chances sensiblement plus élevées que les autres écoliers d'atteindre à l'heure ou en avance la sixième. Leur moindre réussite à l'école élémentaire est donc d'abord liée au fait qu'ils entrent au cours préparatoire avec des acquis plus faibles que ceux des autres élèves.

Les enfants d'immigrés connaissent de meilleures carrières scolaires dans l'enseignement secondaire.

Alors qu'être enfant d'immigrés a un impact légèrement négatif dans l'enseignement élémentaire, cet impact devient positif dans l'enseignement secondaire. Toutes choses égales par ailleurs, les élèves de familles immigrées ont des chances plus élevées d'être orientés en seconde générale et technologique. Ils présentent aussi une probabilité plus forte de devenir bachelier général ou technologique.

Le principal facteur explicatif de ce renversement de tendance tient au fait que les familles immigrées se distinguent des autres familles de milieu défavorisé par des demandes d'orientation beaucoup plus ambitieuses (Vallet, Caille, 1996).

Cette aspiration scolaire plus ambitieuse constitue un atout essentiel en matière d'orientation car, en fin de collège, la procédure d'orientation prend largement en compte la demande familiale. Les familles expriment des voeux d'orientation. À notes égales, ces voeux sont plus ambitieux parmi les enfants d'immigrés que parmi ceux des autres familles de milieu défavorisé ; tout se passe comme si ces dernières se considéraient comme exclues a priori de l'école et s'auto-sélectionnaient fortement au moment des phases d'orientation. Or, c'est sur l'adéquation entre la demande et les résultats scolaires que tranchent les conseils de classe. Ils ne revoient presque jamais à la hausse une demande familiale qui manquerait d'ambition (Caille, Lemaire, 2002).

Cet aspect ne constitue pas le seul facteur explicatif du renversement auquel on assiste dans le secondaire. On observe aussi un effet de rattrapage au fur et à mesure de l'avancement dans le cursus : à niveau d'acquis comparable à l'entrée en sixième, les enfants d'immigrés ont des chances plus élevées d'obtenir le brevet. En particulier, ils semblent mieux réussir en première langue vivante que les autres élèves (Caille, O'Prey, 2002). C'est aussi dans ces disciplines qu'ils ont la perception la plus positive de leur capacité d'apprentissage (Caille, O'Prey, 2005).

LE RAPPORT DES FAMILLES IMMIGREES A L'ÉCOLE

Dans leur rapport à l'école, les familles immigrés manifestent une double singularité :

Par rapport aux autres familles de milieu défavorisé, les parents immigrés se distinguent, comme on vient de le voir, par des aspirations scolaires beaucoup plus élevées qui reflètent un rapport beaucoup plus positif à l'école française.

Plusieurs éléments explicatifs peuvent être avancés :

  • À la différence des familles non immigrées, l'échec scolaire n'est pas intergénérationnel puisque beaucoup de familles immigrées proviennent de pays où l'offre scolaire est très faible.
  • Les familles immigrées ont d'autant plus tendance à avoir des aspirations scolaires ambitieuses qu'une forte volonté de mobilité sociale est souvent sous-jacente à l'immigration.
  • Les plus fortes aspirations scolaires des familles immigrées peuvent aussi traduire une anticipation des difficultés que rencontrent leurs enfants sur le marché de l'emploi.

Par ailleurs, les familles immigrées sont aussi les seules familles qui cumulent de fortes aspirations scolaires avec un faible niveau d'implication.

Cette faiblesse d'implication apparaît à travers l'aide au devoir scolaire, les rapports avec l'enseignant, ou encore l'adhésion aux associations de parents d'élèves.

Mais elle s'observe aussi à un niveau plus "implicite" (conversations avec les enfants sur l'école, présence d'un parent quand l'enfant revient du collège, horaires d'écoute de la télé...), avec néanmoins une exception significative : toutes choses égales par ailleurs, les enfants d'immigrés ont tendance à être plus souvent inscrits à une bibliothèque que les autres élèves.

Que devient cette double singularité au fur et à mesure que les familles immigrées s'enracinent en France ?

L'information recueillie sur les familles immigrées du panel 1995 (Caille, O'Prey, 2002) conduit à retenir l'hypothèse que l'ancienneté des familles immigrées en France peut avoir un effet positif sur leur connaissance du système éducatif et de ses opportunités en matière d'orientation ; la singularité des familles immigréEs par rapport aux autres familles de milieu défavorisé peut en être renforcée.

En particulier, la croyance dans l'utilité professionnelle des diplômes d'enseignement supérieur et l'expression d'un voeu d'orientation en seconde générale et technologique augmentent au fur et à mesure que la durée d'installation en France s'allonge.

En revanche, la contradiction entre les attentes et le degré d'implication s'atténue : les rapports avec les enseignants et la participation aux associations de parents d'élèves ont tendance à se rapprocher de ce qu'on observe parmi les autres familles de milieu défavorisé.

LES REPRESENTATIONS DES ENFANTS D'IMMIGRES EN FIN DE SCOLARITE SECONDAIRE

Les résultats établis tant à partir du panel 1989 que du panel 1995 conduisent à se demander si les enfants d'immigrés ne sont pas placés dans une situation quelque peu contradictoire par rapport à leur scolarité :

  • Les familles immigrées sont parmi celles qui attendent le plus du système éducatif et expriment les souhaits de formation les plus ambitieux.
  • Mais ces familles appartiennent aussi massivement aux milieux sociaux les plus modestes et dans un système éducatif encore largement marqué par de fortes inégalités sociales de réussite ; leurs enfants constituent l'une des populations les plus vulnérables à l'échec scolaire.

D'où une question d'importance :

Quelle est l'incidence sur les projets d'avenir des enfants d'immigrés de cet écart entre leurs résultats scolaires et les ambitions élevées de leurs parents ? Réduit-il les ambitions scolaires et professionnelles ou restent-ils au contraire fidèles aux aspirations élevées de leurs parents ?

Une enquête réalisée par le ministère de l'Éducation nationale dans le cadre du panel 1995, l'Enquête Jeunes 2002, permet de répondre à ces questions. Les projets d'avenir tant en matière d'études supérieures que professionnels ont été étudiés.

Un résultat se dégage très nettement (Caille, 2005) : Les enfants d'immigrés sont en grande partie fidèles aux aspirations élevées de leurs parents et à la volonté d'ascension sociale qui est souvent sous-jacente au projet migratoire. C'est pourquoi ils aspirent à des études dans les filières sélectives de l'enseignement supérieur court pour exercer un métier dans les domaines commerciaux et administratifs qui leur permette de bien gagner leur vie.

Les projets universitaires

Par rapport à ceux des autres élèves, les projets universitaires des enfants d'immigrés se singularisent de deux manières :

  • Les enfants d'immigrés manifestent une volonté plus forte d'entreprendre des étudeS supérieures.
  • Leurs aspirations sont principalement ancrées dans les filières sélectives de l'enseignement supérieur court : préparation d'un brevet de technicien supérieur (BTS) ou d'un diplôme universitaire de technologie (DUT).

Une volonté plus forte d'entreprendre des études supérieures.

C'est surtout parmi les lycéens professionnels que les enfants d'immigrés se distinguent nettement des autres jeunes par une volonté plus affirmée de faire des études supérieures (les trois quarts d'entre eux font un tel choix contre moins des deux tiers des autres jeunes).

Ce souhait plus marqué de faire des études supérieures concerne autant les jeunes d'origines portugaise et espagnole que ceux originaires du Maghreb. C'est important à souligner car cette situation reflète un écart de représentations entre parents et enfants dans les familles d'immigrés portugais (Brinbaum, Kieffer, 2005). Les parents originaires de ces deux pays restent beaucoup plus attachés à l'enseignement professionnel et à l'apprentissage : interrogés au cours de la troisième année d'études secondaires de leur enfant, les parents d'origine portugaise ou espagnole sont parmi ceux qui souhaitent le moins que leur enfant prépare un baccalauréat général (29 % contre respectivement 50 % et 45 % parmi les parents d'origine algérienne et marocaine).

Par ailleurs, la volonté de faire des études supérieures apparaît beaucoup plus affranchie des résultats scolaires chez les enfants d'immigrés que parmi les autres jeunes. De même, les aspirations scolaires des parents immigrés apparaissent largement indépendantes de la manière dont ils évaluent le degré de réussite de leur enfant (Brinbaum, Kieffer, 2005).

Un ancrage des aspirations dans les filières sélectives de l'enseignement supérieur court : BTS et DUT

Le choix de filière d'enseignement supérieur des enfants d'immigrés montre que leurs projets prennent largement en compte leur situation scolaire objective.

La moitié d'entre eux veulent préparer un brevet de technicien supérieur (BTS). Si on prend aussi en compte les diplômes universitaires de technologie (DUT), le choix d'une filière du supérieur court est largement majoritaire parmi les enfants d'immigrés : 60 % des enfants d'immigrés expriment le souhait de préparer l'un de ces deux diplômes.

Cette préférence pour les études universitaires s'affirme plus nettement parmi les lycéens technologiques et professionnels d'origine maghrébine que parmi ceux d'origine portugaise ou espagnole. Mais le choix d'un BTS et d'un DUT reste largement majoritaire parmi les enfants d'immigrés maghrébins (66  % pour l'ensemble). Quand ils ont fait des études supérieures, les jeunes d'origine maghrébine arrivent plus souvent que les autres enfants d'immigrés avec des diplômes universitaires sur le marché du travail. Ce n'est pas donc parce qu'ils valorisent l'université au détriment des formations d'enseignement supérieur plus professionnalisées (BTS) qu'ils sont dans cette situation, mais sans doute beaucoup plus parce qu'ils n'obtiennent pas l'orientation souhaitée. À la différence des formations universitaires, les BTS et les DUT constituent en effet des filières sélectives, pour lesquelles le nombre de candidats est souvent supérieur au nombre de places et le dossier scolaire joue un rôle déterminant pour l'admission. Si les enfants d'immigrés maghrébins fréquentent moins souvent ces filières, c'est parce qu'ils franchissent cette sélection avec moins de succès que les autres jeunes. Une telle situation semble d'abord liée au fait que leurs résultats scolaires sont en moyenne moins bons que ceux des autres élèves : à résultats scolaires identiques, les bacheliers d'origine immigrée n'ont pas moins de chances d'être orientés en BTS (Caille, 2007).

Les projets professionnels

Les projets professionnels des enfants d'immigrés apparaissent bien en phase avec leurs projets d'études supérieures. Ils confirment aussi que les enfants d'immigrés reprennent largement à leur compte l'ambition exprimée par leurs parents (Caille, 2005).

Notons d'abord que les filles sont toujours plus à même que les garçons de préciser leur projet professionnel. Cette situation apparaît parmi l'ensemble des jeunes mais cette différence est particulièrement prononcée parmi les enfants d'immigrés : 82 % des filles contre 68 % des garçons sont en mesure d'indiquer leur futur métier ou domaine professionnel. Dans l'ensemble de la population, 85 % des filles et 77 % des garçons répondent.

Lycéens généraux, les fils d'immigrés font jeu égal avec les filles, ils sont même un peu plus nombreux que ces dernières à préciser un domaine ou un métier quand ils sont scolarisés en terminale ou première scientifiques. En revanche, seulement les deux tiers des lycéens technologiques ou professionnels sont en mesure de préciser leur futur domaine professionnel ou métier. À l'opposé, les filles d'immigrés présentent des taux de réponse qui sont très homogènes selon la catégorie lycéenne.

Une attirance plus grande vers les métiers commerciaux et administratifs.

Garçons ou filles, les enfants d'immigrés se distinguent des autres jeunes par une valorisation plus forte des métiers administratifs ou commerciaux.

En particulier, les enfants d'immigrés sont deux fois plus nombreux que les autres jeunes à vouloir travailler dans le domaine professionnel du commerce. On retrouve ici un constat déjà mis en évidence par S. Beaud (2002).

Cette sur représentation des métiers du commerce se retrouve aussi autant parmi les fils et les filles d'origine maghrébine que portugaise ou espagnole.

Une forte volonté de mobilité sociale

Si d'une manière générale, seule une minorité de jeunes est attirée par le métier exercé par leurs parents, les fils et filles d'immigrés se distinguent par un rejet marqué de la condition ouvrière.

Ainsi, très peu de garçons de parents immigrés déclarent être attirés par la profession de leur père lorsque celui-ci est ouvrier : 6 % quand leur père est ouvrier qualifié et 2 % quand leur père est ouvrier non qualifié, contre respectivement 16 % et 15 % pour les jeunes de parents non immigrés. Symétriquement, quand leur père est ouvrier qualifié, la moitié des fils d'immigrés, contre seulement le tiers des autres jeunes, déclarent "ne vouloir absolument pas faire la même chose" (Caille, 2005).

Interrogés sur leurs attentes par rapport à leur futur métier, les jeunes, qu'ils soient ou non enfants d'immigrés, mettent toujours en avant le fait de bien gagner leur vie et de travailler dans un domaine qui les passionne. La sécurité de l'emploi, avoir du temps libre, rencontrer beaucoup de personnes ou voyager viennent bien après.

Deux choses frappent dans les attentes exprimées par les enfants d'immigrés :

  • Ils sont encore plus nombreux que les autres jeunes à mettre en avant l'impératif de bien gagner leur vie (73 % contre 65 % des jeunes de parents non immigrés et 69 % des enfants de familles mixtes). Cette situation se retrouve quelle que soit l'origine sociale. À l'opposé, ils accordent nettement moins d'importance au fait de pouvoir travailler dans un domaine qui les passionne : la moitié d'entre eux évoquent cette attente contre deux tiers des autres élèves.
  • Pour l'ensemble des jeunes comme pour les enfants d'immigrés, les filles privilégient moins le caractère rémunérateur du métier et le temps libre qui y est associé, mais accordent plus d'importance à son caractère passionnant et au fait de pouvoir rencontrer beaucoup de personnes. Dans les familles non immigrées, le chassé croisé entre filles et garçons est assez parfait : 70 % des garçons veulent d'abord bien gagner leur vie alors qu'une proportion équivalente de filles souhaitent avant tout travailler dans un domaine qui les passionne. Ce clivage entre filles et garçons se retrouve, mais moins marqué parmi les jeunes de familles mixtes. En revanche, il n'apparaît plus parmi les enfants d'immigrés. Le caractère rémunérateur du métier constitue la première attente des filles comme des garçons et seuls 5 points séparent les filles des garçons, contre 13 et 10 points pour les jeunes de familles mixtes et non immigrées.
    On notera que l'importance de l'objectif financier se retrouve chez les filles d'immigrés quelle que soit l'origine géographique, à l'exception du Portugal et de l'Espagne, où les attentes financières prédominent nettement chez les garçons (+ 25 points par rapport aux filles, 81 % contre 56 %).

PEUT-ON METTRE EN EVIDENCE DES COMPORTEMENTS DISCRIMINATOIRES DANS LE SYSTEME EDUCATIF A L'ENCONTRE DES ENFANTS D'IMMIGRES ?

Une étude récente met en évidence un sentiment de discrimination relativement élevé parmi les enfants d'immigrés de la première génération1 qu'ils relient explicitement au déroulement de leur scolarité : 44 % d'entre eux déclarent avoir été victimes de discriminations qui, une fois sur deux, se seraient produites en milieu scolaire (Beque, 2005). Dans cette perspective, il apparaît intéressant de savoir si des comportements discriminatoires peuvent être identifiés au niveau du fonctionnement du système éducatif. Une bonne manière de le faire consiste à observer les processus d'orientation et de notation : le fait que les élèves sont des enfants d'immigrés a-t-il des effets propres dans la manière dont les élèves sont orientés ou notés ?

L'information recueillie sur les élèves du panel 1995 permet de connaître de manière précise leur passé scolaire (redoublement à l'école ou au collège) et leurs notes au moment de l'orientation en fin de troisième (notes en français, mathématiques et première langue vivante au contrôle continu du brevet). En rapportant ces informations à la proposition d'orientation du conseil de classe, il est donc possible de savoir si, compte tenu de leurs résultats scolaires, les demandes d'orientation des enfants d'immigrés ont été accueillies avec la même bienveillance que celles des autres élèves.

C'est bien ce constat qui se dégage quand la probabilité de recevoir une orientation en seconde générale et technologique est estimée toutes choses égales par ailleurs (Caille 2007). À voeu et autres caractéristiques comparables, le fait d'être enfant d'immigré n'a pas d'effet significatif sur la proposition des conseils de classe. Ceux-ci étayent leur jugement exclusivement sur des caractéristiques scolaires : notes obtenues dans les trois matières principales et redoublement éventuel. Ce dernier aspect joue négativement, même à notes comparables. Il y a donc un "effet de marquage négatif" de la part des conseils de classe qui orientent plus sévèrement les redoublants que les autres collégiens. Mais aucun effet de cette sorte n'apparaît pour les enfants d'immigrés - quel que soit le pays de provenance de leurs parents. Le sentiment d'injustice exprimé par ceux-ci ne semble donc pas justifié par le déroulement effectif de la procédure.

Ce premier résultat peut néanmoins susciter deux objections. La première tient à l'influence du contexte scolaire sur l'orientation des élèves. En effet, les propositions d'orientation des conseils de classe ne s'appuient pas sur le seul niveau objectif de l'élève, mais elles peuvent être aussi influencées par la manière dont il se situe par rapport à ses pairs. Mais prendre en compte dans l'analyse le secteur et la classification en ZEP de l'établissement ne modifie pas le résultat. Une seconde objection tient au fait que le niveau scolaire est contrôlé ici par les notes obtenues au contrôle continu du brevet. Or, si c'est en matière de notation que se manifeste la discrimination à l'égard des enfants d'immigrés, raisonner à notes comparables ne permet pas de savoir avec certitude si ces élèves sont victimes ou non de discrimination. Pour pouvoir le faire, il faudrait que le panel 1995, comme la plupart des autres panels européens d'élèves, comporte des épreuves nationales d'évaluation de fin de premier cycle d'enseignement secondaire qui permettent de confronter les notes aux performances objectives. Ce n'est hélas pas le cas.

En revanche, le niveau des élèves en français et en mathématiques à l'entrée en 6e a été recueilli en remontant les scores obtenus aux épreuves nationales d'évaluation et en demandant aux enseignants d'apprécier leur niveau dans ces deux matières sur une échelle de réussite allant de 0 à 10. La confrontation de ces deux sources d'information permet de mieux comprendre quels facteurs sont pris en compte par les enseignants dans leur appréciation du niveau des élèves et si l'origine immigrée est l'un d'entre eux.

Que ce soit en français ou en mathématiques, aucun effet négatif n'est associé au fait d'être enfant immigré (Caille, 2007). C'est la situation contraire qui apparaît, sans qu'elle ne présente jamais de caractère systématique. Dans tous les cas, le bénéfice mis en évidence reste relativement faible - entre 0,2 à 0,4 points sur dix. Comme pour l'orientation en fin de troisième, le fait d'avoir redoublé est toujours perçu négativement alors qu'au contraire les élèves entrés parvenus en sixième avec un an d'avance voient leur niveau scolaire surévalué. La manière dont les enseignants appréhendent le niveau scolaire des élèves n'est pas toujours indépendante de leur origine sociale ou du degré de diplôme de leurs parents. En particulier, plus la mère est diplômée, plus les résultats de l'élève sont jugés positivement. Les filles font l'objet d'appréciations légèrement plus favorables que les garçons, surtout en français.

Dans l'enseignement secondaire, les enfants d'immigrés ne semblent donc souffrir ni de discrimination en matière de notation, ni en matière d'orientation. Les résultats qui viennent d'être établis apparaissent d'autant plus robustes qu'ils sont conformes aux conclusions d'autres études et ne semblent donc pas spécifiques à la population étudiée. Ainsi, une étude récente (Davezies, 2005), réalisée en prenant en compte les évaluations de fin de CM2, débouche sur les mêmes conclusions. Par ailleurs, l'absence de discrimination à l'égard des élèves issus de l'immigration en matière d'appréhension du niveau en français et en mathématiques et d'orientation en fin de troisième avait déjà été mise en évidence pour les élèves entrés en sixième en 1989 (Vallet, Caille, 1996).

Références bibliographiques

  • BEAUD S. (2002), 80 % au bac et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte.
  • BEQUE M. (2005) "Le vécu des attitudes intolérantes ou discriminatoires par les personnes immigrées et issues de l'immigration" Etudes et résultats n°424, ministère de l'Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement, ministère de la Santé et des Solidarités.
  • BRINBAUM Y., KIEFFER A., "D'une génération à l'autre, les aspirations éducatives des familles immigrées : ambition et persévérance", Education et Formations, n°72, ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.
  • CAILLE J.-P., LEMAIRE S. (2002), "Filles et garçons face à l'orientation", Éducation et Formations, n° 63, ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.
  • CAILLE J.-P., O'PREY S. (2002), "Les familles immigrées et l'école française : un rapport singulier qui persiste même après un long séjour en France", Données sociales - La société française, Insee.
  • CAILLE J.-P. (2005), "Les projets d'avenir des enfants d'immigrés", Les immigrés en France, Insee.
  • CAILLE J.-P., O'PREY S. (2005), "Estime de soi et réussite scolaire sept ans après l'entrée en sixième", Éducation et Formations, n° 72, ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.
  • CAILLE J.-P., ROSENWALD F., (2006), "Les inégalités de réussite à l'école élémentaire : construction et évolution.", France, Portrait social, Insee.
  • CAILLE J.-P. (2007), "Perception du système éducatif et projet d'avenir des enfants d'immigrés", Éducation et Formations, n° 74, ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.
  • DAVEZIES L., (2005) "Influence des caractéristiques du groupe des pairs sur la scolarité élémentaire", Éducation et Formations n°72, ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.
  • FELOUZIS G., (2003) "La ségrégation ethnique au collège et ses conséquences", Revue française de sociologie n°3.
  • VALLET L.-A., CAILLE J.-P. (1996), "Les élèves étrangers ou issus de l'immigration dans l'école et le collège français", Les Dossiers d'éducation et formations, n° 67, ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

(1 ) enfants d'immigrés sont ici repérés d'une manière différente de celle utilisée dans les panels d'élèves de la DEPP : il s'agit des personnes ayant au moins un parent né étranger à l'étranger. Par ailleurs, l'enquête porte sur des personnes âgées de 18 ans et plus. Le sentiment de discrimination est d'autant plus fort que la personne interrogée est jeune : parmi les enfants d'immigrés, il atteint 59 % quand la personne interrogée a entre 17 et 24 ans et est encore de 49 % quand elle a entre 25 et 34 ans.

Diversité, n°154, page 87 (06/2008)

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