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Entretien : Ján Figel'

Marie RAYNAL

Entretien avec Ján Figel' (commissaire européen en charge de l'Éducation, de la Formation, de la Culture et de la Jeunesse) .

MARIE RAYNAL Ján Figel', vous êtes commissaire européen en charge de l'Éducation, la Formation, la Culture et de la Jeunesse. C'est une très lourde responsabilité.

JáN FIGEL' Je suis responsable d'un portefeuille qui n'a pas beaucoup de moyens mais qui est très significatif. L'éducation, la formation, la culture, la jeunesse, sans oublier le sport et la société civile, sont des sujets qui préoccupent les citoyens au quotidien et qui sont décisives pour l'évolution de la société et de l'individu. Parce que des gens éduqués sont mieux préparés à l'emploi, à l'intégration sociale et à la diversité culturelle. Dans un espace mondialisé, ceux qui sont peu éduqués rencontreront généralement des difficultés. La conscience culturelle, la dimension culturelle de l'Europe concourent à l'une des définitions et des sources importantes de nos valeurs. Et de même que ces valeurs nous unissent, de nos compétences interculturelles et de notre capacité à vivre découle la possibilité de construire un avenir pour l'Union européenne et pour une Europe commune.

La citoyenneté n'est pas seulement un concept juridique mais il est aussi culturel et nous devons le ressentir comme citoyens et propriétaires de cet espace européen. Jean Monnet a dit : "Nous ne réunissons pas des États, nous unissons des hommes." Il s'agit bien d'habitants, d'individus qui doivent se sentir chez eux en Europe. Et ceci est particulièrement vrai pour la nouvelle génération qui va arriver aux commandes et qui devra être bien consciente de ses actes et de ses responsabilités. Sinon, il y aura - il y a déjà - une tendance à l'exclusion sociale, à la marginalisation, à la xénophobie, à l'extrémisme, à l'apathie, au scepticisme... qui non seulement ne résolvent aucun problème, mais qui en créent.

Je suis heureux que l'Union européenne ait maintenant plus d'instruments et de politiques axés sur les jeunes. Il y a eu un sommet ici à Bruxelles, aujourd'hui 13 mars, et vous allez trouver, dans les conclusions, des messages pour les jeunes sur l'éducation, le savoir, l'innovation, la créativité, car une partie de la stratégie de Lisbonne est liée à ce qu'on appelle un "paquet jeunes" qui a été proposé par la France, l'Espagne, l'Allemagne et la Suède concernant la croissance et l'emploi. Je crois que nous devons accorder une attention particulière aux jeunes.

Ensuite nous avons un programme spécifique, appelé "Jeunes en action". Nous disposons, pour sept ans - de 2007 à 2015 -, de 885 millions d'euros, ce qui représente 70 % de plus que ce dont nous disposions pour les sept années précédentes. Ce programme a commencé l'année dernière et a déjà fonctionné pendant un an. Il offre beaucoup plus de possibilités tant quantitativement et qualitativement, à la participation des jeunes et à la création d'ONG, qui leur sont spécialement destinées pour établir des échanges et des programmes de volontariat, à l'intérieur de l'Europe mais aussi dans le monde entier. Cela représente un très bon instrument pour la promotion d'une citoyenneté européenne et pour favoriser des relations interculturelles entre eux en élargissant la tranche d'âge concernée de treize à trente ans, contre quinze à vingt-huit ans auparavant. (Nous pensons qu'on est jeune plus tôt et plus tard : cela fait partie de notre politique d'ouverture vers un plus grand espace, y compris pour les mineurs.)

Ce programme rencontre un grand succès, j'en suis heureux. Depuis le début plus de cent vingt mille jeunes y ont participé ; plus de cent mille pour l'année. Beaucoup de pays y participent, pas seulement dans l'Union européenne, mais aussi autour de la Méditerranée et dans les Balkans. Il est très important de montrer à ces pays et à leurs jeunes générations qu'ils ne sont pas oubliés, perdus ou isolés, de manière à ce qu'ils se voient et se pensent, avec leurs compatriotes, dans une perspective européenne. Il est urgent, par exemple, de signifier à la Serbie que nous sommes ouverts, que nous avons des outils pour les faire participer.

Car une politique pour la jeunesse doit être horizontale et non pas seulement constituée de segments. Il faut combiner jeunesse et santé - j'ai rencontré hier Madame Bachelot, votre ministre de la Santé et du Sport, qui est très attachée à une telle approche horizontale et trans-sectorielle. Il faut combiner l'éducation et l'emploi, les affaires sociales, la mobilité, etc.

Je suis sûr que les jeunes, maintenant, auront beaucoup plus de possibilités que dans le passé pour participer, pour user de leur liberté, pour être reconnus et pour être acceptés en Europe. Un exemple parmi d'autres - car c'est une mosaïque de diverses questions : en avril nous avons publié un document sur les qualifications européennes (European Qualification Framework) sur lequel nous avons travaillé pendant plus de deux ans. Il rendra les types de qualification en Europe plus lisibles, plus transparents et plus transposables. Cela donnera aux jeunes, dont les qualifications sont parfois peu ou mal reconnues ou qui rencontrent des obstacles à leur mobilité, le sentiment d'être considérés comme des citoyens et non pas des touristes.

Nous avons lancé aussi deux différentes et importantes initiatives.

L'une, le processus de Bologne, est plus axée sur le développement de la mobilité, des qualifications et de la dimension internationale de l'éducation que nous avions, d'ailleurs, soutenue, à travers le programme Erasmus, bien avant que le protocole soit lancé. Vous savez qu'Erasmus est le programme européen le plus populaire - et c'est un programme destiné aux jeunes ! - et qu'il ne concerne pas seulement la mobilité individuelle mais aussi une maîtrise interculturelle, une capacité à agir dans un espace plus vaste où cohabitent différents systèmes, différentes économies.

Nous sommes prêts à faire encore plus pour Erasmus. Au cours des sept années écoulées son budget a triplé. Nous sommes en train de proposer - et nous espérons obtenir l'accord dès cet été - une prochaine phase, Erasmus Mundus, destinée à permettre à des étudiants du monde entier de venir en Europe. Cela assurera un meilleur équilibre dans la participation de l'ensemble des étudiants.

Alors que nous avons quadruplé le budget pour les cinq années à venir, en nous ouvrant non seulement aux étudiants en maîtrise mais aussi aux bacheliers et aux doctorants, l'action la plus concrète vers les mineurs - les adolescents, les lycéens - est le programme Comenius. Il m'est très cher car Ján Comenius, enterré en Hollande, venait d'un de nos pays d'Europe centrale et on le considère, chez nous, comme le "professeur des nations". Dans le programme Comenius, l'action Comenius Regio sera destinée aux enseignants et aux élèves du secondaire, pour faciliter leur propre mobilité, en établissant des partenariats entre des écoles et en développant des programmes spécifiques. C'est un service à rendre aux jeunes que de faire progresser leurs connaissances, de leur fournir une éducation de qualité et de les faire mieux participer.

Après Bologne, en 1999, l'autre processus, celui de Copenhague 2002, déjà en gestation dans les politiques précédentes tournées vers les études universitaires, concerne les compétences et la formation professionnelle et vise à développer l'attractivité et la qualité des études. Nous avons commencé le travail - associant les États membres en même temps que des partenaires économiques et sociaux, des centres de formation et certaines institutions. Nous soutenons ce processus à travers le programme Leonardo da Vinci, mais aussi à travers le cadre européen des qualifications européennes (EQF), qui a été approuvé par le Conseil et le Parlement européen le 23 avril 2008. Nous allons disposer aussi d'un système transparent de transfert de crédits pour la formation professionnelle en Europe, qui s'appellera ECVET.

Nous allons également organiser en septembre à Rotterdam un concours de compétences européennes pour de jeunes stagiaires, de jeunes étudiants (Euroskills). Nous devons populariser la formation et l'éducation tout au long de la vie. Si nous pouvons organiser, en Europe, de bonnes compétitions en football ou en sport, pourquoi pas en formation ou en éducation ? Je suis très heureux qu'un tel événement soit organisé à une échelle européenne et qu'il puisse contribuer à dynamiser les vocations en ce domaine.

Si les gens ne sont pas prêts à améliorer leurs compétences, si les jeunes générations ne sont pas mieux préparées, nous aurons le même tableau qu'au cours des années précédentes. Les jeunes sont plus au chômage que la moyenne des gens en âge de travailler. C'est bien dommage, c'est une perte pour la société, c'est un manque pour l'individu. Le taux de chômage moyen des jeunes dans l'Union européenne était de 17 % l'année dernière, quand les chiffres ont été publiés, le double du taux de chômage global. Et l'une des causes du chômage chez les jeunes est à chercher du côté de ceux qui quittent trop tôt l'école : 15,3 % en 2006 dans les 27 États membres.

MR Mais à partir de quel âge peut-on parler de déscolarisation précoce ?

JF Bonne question. Quinze, seize ans ? En tous cas à la fin du collège. De quinze à vingt-deux ans ou vingt-quatre ans lorsqu'il s'agit de jeunes qui ne sont ni à l'école ni au travail.

MR C'est notre principale préoccupation...

JF La nôtre aussi... Les statistiques parlent de dix-huit à vingt-quatre ans mais en fait cela commence à quinze ans ou même plus tôt. Je suis sûr qu'à l'avenir on mettra plus l'accent sur les 15-16 ans, ou même encore sur les plus jeunes, car lorsque nous parlons d'éducation tout au long de la vie, si nous voulons atteindre un réel niveau de qualité dans l'éducation supérieure, nous devons commencer au début. Si nous voulons inclure les immigrants ou les jeunes socialement défavorisés, il faudrait même penser à une éducation préscolaire. Dans l'avenir nous aurons peut-être des statistiques plus détaillées mais elles nous montrent déjà qu'il y a beaucoup trop de jeunes qui quittent l'école trop tôt. Notre objectif est d'en ramener le taux de 15 % aujourd'hui à 10 %. Cependant nous en étions déjà à 15 % il y a deux ans : cela ne s'est pas amélioré.

Ensuite il y a environ 6 millions de jeunes en Europe qui ne finissent pas leur scolarité ou leur formation et ceux-là sont vraiment vulnérables : ils sont marginalisés ou, encore pire, se retrouvent dans les pires ennuis.

C'est pourquoi nous avons établi des comparaisons (benchmark) dont la première est la capacité en lecture (literacy). Et pour cette catégorie nous avons des résultats encore pire qu'il y a deux ans. L'Europe doit donc investir plus et mieux. Je le dis souvent.

Mieux, parce qu'il s'agit de l'efficacité avec laquelle nous investissons chaque euro ou livre sterling dans le système. Et aussi plus, car si l'éducation est seulement résiduelle, si elle ne promeut pas la profession d'enseignant, si nous ne pouvons pas la moderniser parce que nous n'avons pas assez de ressources, alors il sera difficile de faire face à la compétition mondiale. Nous constatons, dans nos pays, que la formation d'enseignant est relativement coupée du monde du travail, de la société. Nous devons bâtir des ponts, établir des connexions entre l'école, l'enseignement, le monde académique, le secteur privé, les autorités civiles et la société en général.

Néanmoins nous avançons. Si vous lisez nos conclusions, vous découvrirez un volume sans précédent de contributions sur l'éducation, la formation, l'innovation. Dans le document de travail sur l'éducation et l'émigration...

MR La question de l'éducation des migrants est cruciale...

JF ...Oui et pendant trente ans il n'y a eu aucune approche nouvelle dans l'Union européenne. Mais la question est maintenant franchement abordée, notamment dans les études Pisa qui montrent que les enfants de migrants ont des résultats plus faibles et que le problème ne fait que s'accentuer. De la première génération à la seconde, le fossé s'agrandit dans quelques pays et nous rencontrons même des problèmes supplémentaires... Aussi voulons-nous ouvrir le débat sur éducation et migration, ce qui suppose des procédures de consultation, avant de mettre en place une action potentielle. Mais nous ne pouvons pas nous permettre de négliger cette spécificité en ce qui concerne l'intégration.

Je crois que, dans la vie, l'éducation est l'égalisateur le plus fort et le plus efficace. C'est avec une éducation de qualité que les gens ont les mêmes chances. S'ils n'ont pas accès à l'éducation, il leur sera difficile de compenser leur handicap.

Je reste peut-être vague mais... la jeunesse fait partie de nombre d'actions d'intégration horizontale et je suis heureux que notre espace se soit maintenant élargi. Ce n'est pas parfait mais n'oubliez pas que nous ne sommes pas directement responsables des politiques d'éducation. Il y a le principe de subsidiarité et nous ne pouvons que soutenir les États membres dans leurs efforts.

MR Mais seriez-vous favorables à rendre l'éducation obligatoire jusqu'à dix-huit ans ?

JF Vous connaissez l'article 149 qui dit que les États membres sont en premier chef responsables pour le système et le contenu de l'éducation dans leur pays respectif. Nous n'avons pas à harmoniser ni à proposer des directives ou un système unique pour tous. Mais je crois qu'une réelle tendance existe à comprendre que l'éducation tout au long de la vie est une nécessité. Dans des pays comme le Danemark, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Finlande, cela représente un quart de la population, voire 30 %. C'est très significatif. Et voyez le niveau en France : 7,5 % en 2006 !

MR ...Nous n'en sommes pas très fiers.

JF J'ai l'habitude de dire que sans éducation à durée indéterminée, pas de salaire à durée indéterminée. Il faut motiver les gens en ce sens et les États doivent élaborer pour cela leur propre stratégie en faisant participer les institutions, les universités, stratégie dans laquelle l'éducation informelle sera de plus en plus reconnue à côté de l'éducation classique et institutionnelle, qui n'est pas le seul chemin vers le savoir. Le secteur privé pourrait se voir reconnaître une certaine place dans cette stratégie car il y a aussi le besoin d'une telle approche de l'éducation.

Nous avions énoncé, dans l'Union européenne, que tous les pays devaient avoir une stratégie d'éducation permanente en 2006 - cela devrait donc déjà être le cas ! - et qu'en 2010, l'éducation permanente devrait concerner un adulte sur huit (12,5 %). Cela se présente bien pour certains pays, d'autres traînent. Néanmoins un certain nombre de choses sont en perspective dans ce domaine. Que cela soit obligatoire ou facultatif et quelle que soit la manière dont cela est organisé ne relève pas de notre compétence !

Politiquement il est plus important que les gens ressentent l'éducation comme un bien, un bien permanent et pour tout le monde ou alors... On peut constater que ce sentiment est croissant.

Au Parlement européen, certains parlent d'un droit civique à l'éducation permanente. En Afrique, pour le moment, on parle d'un droit de base à l'éducation. En Europe, cela reste un processus en cours et nous avons besoin de faire plus.

MR Une question sur le fait qu'en Europe la population vieillit beaucoup. Vous avez en charge les jeunes et ce n'est pas facile de les défendre dans ce cadre-là. Par exemple, les chercheurs, les sociologues disent qu'ils ont énormément de mal à conduire des recherches sur la jeunesse parce qu'on se préoccupe essentiellement du vieillissement de la population. Vous avez ressenti ce problème ?

JF Oui. Tous les graphiques et statistiques sur le vieillissement de la population montrent que la courbe des jeunes décroît. Il est certain que les jeunes auront à prendre plus de responsabilités face aux plus âgés. C'est un message social. Nous devons investir sur eux car ils sont notre avenir, ils sont importants pour l'économie, pour la société, pour la démocratie, pour tout. Si nous ne nous en occupons pas, nous n'aurons que des problèmes. Nous devons avoir plus de politiques pour les jeunes, pour les familles, pour une approche active de la situation démographique. Il y a de nombreuses réponses mais ce que je voudrais dire c'est que nous devons proposer, offrir et mettre en place des politiques pour la jeunesse avec la jeunesse. Non pas pour eux sans eux, mais pour eux avec eux.

On entend souvent dire que la jeunesse est notre avenir : "Words, Words, Words !" Mais notre avenir commence aujourd'hui et il est important de travailler aujourd'hui à cet avenir. Dès aujourd'hui. Pas demain.

Ensuite, les jeunes ne sont pas seulement notre futur mais aussi notre présent - et présent aussi au sens de cadeau. Un présent avec lequel nous devons travailler avec responsabilité, empathie, sympathie, amour. Et cela veut dire, plus de dialogue, plus d'approche horizontale aux problèmes de la jeunesse tels que l'emploi, la participation civique, l'éducation et la formation, la réconciliation entre travail et vie de famille ; plus de recherche, plus de mobilité, de reconnaissance du savoir...

MR Plus de promotion des femmes, des filles...

JF Oh, oui ! Vous pouvez voir cette distinction dans l'une des catégories. Dans les programmes Erasmus il y a plus de filles que de garçons. Voyez ce graphique sur les mathématiques, les sciences... Depuis 2006 nous avons commencé à construire un dialogue régulier avec les jeunes. Nous organisons des rencontres européennes et nous essayons de définir avec eux, pas seulement pour eux, les étapes à venir. Il y aura aussi la Semaine européenne de la jeunesse, en novembre à Bruxelles. Il y aura un grand événement sous la présidence française à Marseille en juillet... Il est important de partager avec les jeunes car ils ont besoin de se sentir propriétaires de l'Europe. Ils ont besoin de sentir qu'ils ont leur mot à dire et qu'ils sont responsables de l'avenir.

Et puis vous noterez que formellement, depuis 2007, il y a enfin un commissaire européen qui a le mot "jeunesse" dans son titre et ses prérogatives. Cela rend la question de la jeunesse plus visible pour certains de mes collègues.

Diversité, n°154, page 7 (06/2008)

Diversité - Entretien : Ján Figel'