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Diversité

Editorial

Editorial du n°154

Marie RAYNAL, marie.raynal@cndp.fr

On pourra objecter qu'il est artificiel de s'intéresser à la tranche d'âge des 16-18 ans et que la jeunesse déborde ces strictes frontières de toutes parts. C'est vrai. Dans le domaine de la santé ou dans celui de l'orientation, pour ne citer que ceux-là, on sait bien que les problèmes se posent très en amont et tardent à se résoudre même après 18 ans. Cependant, à y regarder de plus près, et surtout pour une partie des adolescents les plus en difficulté, cet "entre deux âges" constitue une phase particulièrement critique. En effet, si la majorité des adolescents se sont installés mentalement dès l'enfance dans une scolarité au long cours1, les autres, souvent marqués par l'échec, vivent une temporalité toute différente et attendent 16 ans pour en finir avec les bancs de l'école sans pour autant savoir de quoi leur avenir sera fait. Ils entrent alors dans une zone de turbulence, parfois pendant de nombreuses années, avant de trouver leur place dans la société. Leurs témoignages2 très émouvants relatent des parcours de jeunes vies très différents, mais tous disent leur sentiment de culpabilité, les blessures subies et l'inquiétude face à un horizon flouté.

Combien sont-ils ? Trop nombreux ! Si on totalise les non-qualifiés et les non-diplômés, on obtient 133 000 en flux annuel. On imagine avec angoisse le stock...

Qui sont-ils ? S'agit-il de jeunes issus de classes sociales dites défavorisées ? de nouveaux arrivants ? de jeunes de la deuxième, voire troisième génération ? Ce qui est certain ,c'est qu'ils sont mineurs. Ils devraient donc toujours être sous la responsabilité d'adultes, être protégés, guidés et rassurés. Ils devraient donc toujours bénéficier d'une éducation et d'une formation appropriées. Prenons des exemples concrets. Il existe certes des Écoles de la deuxième chance qui permettent à quelques milliers de jeunes de se réconcilier avec une scolarité qui les accompagne sur la voie de l'insertion professionnelle, mais seuls les plus de 18 ans y ont accès. La Réussite éducative, pour sa part, mobilise des fonds importants et des équipes de terrain très actives, mais elle ne prend pas en charge les jeunes de plus de 16 ans. Il s'agit bien là, entre la fin de l'obligation scolaire, la majorité civique et la majorité économique, d'une sorte d'angle mort de notre système éducatif.

Depuis 1981 et le rapport de Bertrand Schwartz relatif à l'insertion professionnelle et sociale des jeunes, les pouvoirs publics et les acteurs de l'éducation ont pris conscience d'une exclusion latente et chronique, à bas bruit, de certains jeunes. De très nombreuses mesures et initiatives ont été prises pour tenter de prévenir cette précarisation sans parvenir à une amélioration très significative. Les raisons de l'échec relatif des stratégies envisagées sont multiples. D'abord, la non-coordination entre les différents niveaux d'intervention fait que nombreux sont ceux qui passent entre les mailles du filet. C'est le fameux effet "patate chaude" et les jeunes sont renvoyés d'institution en institution, toujours vers quelqu'un d'autre, sans que jamais leur situation ne soit véritablement réglée. Cela traduit le sentiment d'impuissance des adultes à résoudre des cas tous très différents, souvent douloureux et pour lesquels il n'existe pas de solution toute faite3.

Il faut souligner ensuite, en dépit des bonnes intentions affichées en faveur de la jeunesse, quelques paradoxes. C'est ainsi qu'on demande aux jeunes en difficulté plus d'efforts qu'aux autres, alors qu'ils ont de fait moins de temps pour apprendre. Cette question du temps consacré à l'éducation et à la formation est cruciale dans le cadre du concept de société de la connaissance et au regard de la place des enfants dans une Europe vieillissante. Alors que la durée de la vie s'accroît et que l'on promeut la formation tout au long de la vie, la fin de la scolarité obligatoire à 16 ans pose problème, car elle équivaut en quelque sorte à la fin d'une obligation de prise en charge éducative.

À cela on peut ajouter encore que même si la "diversité" et la lutte contre toutes les formes de discriminations sont encouragées, de fait sur le terrain les inéquités envers les jeunes d'origine étrangère sont toujours bien tangibles ; les nouveaux arrivants disposent par exemple d'un an pour comprendre la langue et la parler. Il est évident que cela souvent ne suffit pas, surtout pour ceux qui ont été peu ou non scolarisés dans leur pays d'origine.

Ce sont là des noeuds logiques qui font obstacle.

Alors comment résorber ces contradictions ? Quelles sont les politiques publiques à mettre en oeuvre pour que les jeunes encore mineurs non soumis à l'obligation scolaire bénéficient d'une continuité éducative ? Car les temps vides, ces sortes de "trous d'air" dans les parcours éducatifs, provoquent une série de conséquences graves, tant pour chacun des adolescents concerné - dépréciation de soi, sentiment d'échec et d'exclusion, souffrances psychiques?- que pour notre société dans son ensemble, qui risque des violences en ricochet. En somme, comment refuser la fatalité de jeunesses à "géométrie éducative variable" et donc réduire les inégalités ?

Un travail à l'échelle européenne s'avère nécessaire pour prévoir une harmonisation des conduites à tenir en matière de prévention des ruptures éducatives. L'objectif européen est de limiter la catégorie des non-diplômés à 10 % des 18-24 ans en 2010, sachant que la moyenne européenne actuelle est de 15 %. Jàn Figel', commissaire européen en charge de l'éducation, la formation, la culture et du multilinguisme, affirme que l'efficacité du système éducatif a un impact sur l'économie et que les inéquités entraînent des coûts très élevés. Les analyses de la Commission concluent que les pays membres doivent produire de réels efforts pour que chaque citoyen, particulièrement les plus faibles, trouve sa place dans la société et sur le marché du travail. Il convient donc d'élever le niveau de compétence de la population et de réduire l'écart entre les qualifiés et ceux qui ne le sont pas.

La butée des 16 ans, contre laquelle se heurte une fraction importante des adolescents, devrait en conséquence pouvoir être levée. Certains pays en Europe, comme la Belgique ou la Hongrie, ont décidé de porter la scolarité obligatoire à 18 ans. Ils reconnaissent que cela ne résout pas tout et qu'il reste du chemin à faire vers une inclusion réussie de tous. Mais, ne pourrait-on pas envisager, même si cela soulève des questions d'une grande complexité, que le débat soit ouvert dans notre pays et à l'échelon européen ?

Il est urgent de réduire les souffrances des adolescents laissés à la dérive et de renforcer leur sécurité matérielle et psychique pour qu'ils puissent se dessiner un avenir. Urgent aussi de leur prévoir une place, c'est-à-dire des lieux où ils pourront poursuivre leur éducation malgré leur échec à l'école. Urgent enfin de mettre en place une obligation d'éducation après 16 ans qui ne se confonde pas avec la scolarité obligatoire. Cela relève sans doute d'un changement des mentalités pour repenser collectivement la fonction intégratrice de notre École et de notre société.


(1) En effet, à 17 ans, 92 % de la classe d'âge est en formation, ce qui n'est pas par ailleurs sans poser problème. Voir à ce sujet le numéro 146 de Diversité, septembre 2006, L'école vers l'emploi

(2) On peut visionner sur le site du colloque " Les 16-18 ans en France et en Europe " http://colloque16-18.cndp.fr/ le portrait de Kévin, élève en classe-relais. Kévin a été renvoyé à 14 ans de son collège de la banlieue sud de Paris. Il parle de lui, de son histoire, de ses rêves et de ses peurs.

(3) Voir à cet égard le numéro 137 de Diversité, juin 2004,
"Les professionnels entre souffrance et vitalité".

Diversité, n°154, page 5 (06/2008)

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