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Diversité

Je(s)

Le désir d'hospitalité

Hibat TABIB, opposant politique en Iran, innovateur social en France

En Iran, je me suis opposé à la politique répressive du Shah puis à celle de Khomeiny. J'ai connu la prison et la torture : sept ans et quatre mois d'emprisonnement - beaucoup de mes camarades n'en sont pas sortis vivants.

À l'époque de Khomeiny, contraint à la clandestinité, je dus fuir, et franchir à cheval et à pied les montagnes qui séparent l'Iran de la Turquie par - 15°, - 20°, avec ma femme Fereshteh et mon bébé Manoocher : c'est le 1er janvier 1984, Fereshteh fête ses 23 ans et c'est une fuite à travers des montagnes enneigées que je lui offre.

En Turquie, les jours, les semaines, les mois passent, les visas pour la France n'arrivent toujours pas. Trois jours de voyage à travers les montagnes, six mois dans un studio communautaire et deux mois sur un site balnéaire. Le temps s'écoule toujours au ralenti. Mais le visa, grâce à l'attestation d'hébergement de mon ami photographe Réza et le soutien inoubliable du consul de France à Istanbul, arrive enfin.

Le 14 septembre 1984, nous atterrissons à Orly. Mon ami Sohrab nous accueille. Comme si nous étions arrivés, Fereshteh arrête d'écrire son journal de voyage. Elle ne m'a jamais autorisé à le lire. Ce n'est pourtant que l'un des premiers chapitres du roman de notre vie...

Après avoir été accueillis quelques mois dans un foyer à Villeurbanne, nous revenons en région parisienne où la mairie de Stains nous obtient un logement social dans le centre-ville. Mon professeur algérien, Lagdar, avec qui j'ai suivi un stage à l'université de Jussieu, m'offre des meubles. La rencontre avec Marcel Omet (responsable des relations internationales à la CGT) et Jean Bélanger (responsable du secteur de l'immigration) favorise l'inscription des réfugiés politiques iraniens à des stages de langue française à l'AEFTI (Association pour l'enseignement et la formation des travailleurs immigrés et leurs familles). Je suis bientôt invité à faire partie du conseil d'administration.

Jean Bélanger nous invite chez lui pour la fête du Nouvel An. Sa famille seule, et nous. Un geste qui augure des liens forts. Le consul d'Istanbul, le responsable du foyer de Villeurbanne, le directeur de l'OFPRA, Jean Bélanger, puis Jeannette, Annick, Azzedine, Michel, Zouina, Patrick... chacun d'une manière différente pose un jalon sur "le chemin de l'intégration".

Jeannette Dewerdeire, adjointe au maire de Stains et également membre du conseil d'administration de l'AEFTI, vient un jour me voir à la maison. Elle nous suggère de créer avec elle et les autres une association, dans le quartier du Clos-Saint-Lazare, pour lutter contre l'influence des "intégristes". Sous prétexte d'enseigner la langue arabe, on y déstabilise les enfants...

Nous sommes en 1988 et j'accepte tout ce que l'on me propose, dans un désir, non exprimé sans doute, de nouer des liens, de faire des rencontres, d'apprendre et de m'impliquer dans la vie locale. L'association APCIS s'installe à Stains ; avec l'association "Femmes dans la cité", où Fereshteh commence à travailler, nous devenons des lieux d'accueil, d'activité et de lien social pour toute la population et toutes les générations. Le journal Vivre ensemble, le Jardin de l'amitié, la publication du livre Il était mille fois, les fêtes interculturelles, les débats, les expositions, les sorties... tous ces moments d'accueil, de dialogue, de convivialité, mais aussi de responsabilité, rencontrent un grand succès. Le soutien de la mairie, notamment de Michel Beaumale, puis celui du FAS contribuent à ce succès. L'accueil de la ville et de ses habitants ainsi que cette association m'ont apporté beaucoup d'enseignements en termes de connaissance des habitants, des élus, de la société et de la solidarité...

J'obtiens un DEA de relations internationales et connaissance du tiers monde, je continue à travailler et à présider l'association APCIS, au service d'abord des enfants, puis des adultes.

En 1992, je suis sollicité et accueilli par Daniel Biotton, le maire de Pierrefitte-sur-Seine, pour proposer et gérer un projet pour le quartier nord de la ville, dominé par la violence. Le centre social et culturel Georges-Brassens s'installe au quartier des Poètes, qui n'a alors des poètes que le nom. Le projet se heurte tout d'abord à des rivalités de l'office municipal de la jeunesse puis à des situations de violence. À cette époque, je n'imaginais pas qu'il existait dans les banlieues une misère tellement profonde et une violence aussi gratuite1.

Progressivement naît le projet de l'AFPAD (Association pour la formation, la prévention et l'accès au droit), qui vise le rapprochement entre les habitants et les institutions. L'AFPAD travaille avec les institutions locales pour qu'elles deviennent plus accueillantes, plus humaines, plus efficaces, moins débordées, plus aimables et surtout plus cohérentes. Nous travaillons avec tous les intéressés pour améliorer les services au public, en tenant compte des difficultés, des missions et des contraintes de chacun.

L'accueil du public, notamment le premier accueil et l'ensemble des services (l'accès au droit, la médiation et l'éducation à la citoyenneté), constituent un projet cohérent autour de cette culture de l'hospitalité. La déclaration de la ville de Pierrefitte comme première "ville médiation" est la traduction de cette politique d'accueil qui vise la construction de lien social et la responsabilité. Ce projet envisage de faire travailler ensemble des institutions, des habitants, des professionnels, aux modes de fonctionnement très différents. Dans cet espace d'hospitalité, la société civile devient un élément essentiel de prévention et de lien social.

Ce projet connaît aujourd'hui un rayonnement national et européen et des liens ont été tissés avec quelques villes françaises et européennes, le Conseil de l'Europe, le Forum français et européen pour la sécurité urbaine, le Canada, le Centre international de prévention de la criminalité...

Pierrefitte-sur-Seine est la seule localité de sa taille (26 000 habitants) à accéder à de tels réseaux. Ainsi, le travail d'union entre le local, le national et l'Europe trouve ici sa concrétisation.

Hibat TABIB a publié en octobre 2007, aux Éditions de l'atelier, avec Nathalie Dollé : Téhéran-Paris. Hibat Tabib, résistant en Iran, innovateur social en France.


(1) L'histoire de ce centre (son échec initial, puis son succès) a été relatée dans le livre de Nathalie Dollé et Hibat Tabib, La Cité des poètes.?Comment créer une dynamique de quartier face à la violence (Paris, Le Temps des cerises, 1998) ; dans celui de Sophie Body-Gendrot, Les Villes face à l'insécurité : des ghettos américains aux banlieues françaises (Paris, Bayard, 1999) ; ainsi que dans plusieurs autres travaux.

Diversité, n°153, page 181 (06/2008)

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