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Diversité

III. Cité et hospitalité

Des ateliers hors temps scolaire

L'apprentissage du français dans une approche ludique

Semiha SIPAHI, médiatrice interculturelle au centre socio-culturel Papin, à Mulhouse. mediation@cscpapin.asso.fr,
Murielle MAFFESSOLI, directrice de l'Observatoire régional de l'intégration et de la ville (ORIV) d'Alsace, à Strasbourg. maffessoli.oriv@wanadoo.fr.

Une expérience menée en direction d'enfants étrangers nouvellement arrivés en France dans des quartiers de Mulhouse, deuxième ville de l'Alsace de par le nombre d'habitants et première ville au regard du nombre d'étrangers.

La prise en charge des enfants primo-arrivants1 scolarisables relève dans le Haut-Rhin d'un dispositif spécifique. En effet, depuis 2005, le dispositif SCOLENA2 ("Scolarisation des enfants nouveaux arrivants") considère que l'ensemble du système éducatif est chargé de l'accueil des élèves nouveaux arrivants. Par conséquent, l'école et le collège de secteur, les lycées sont les premières instances de scolarisation et d'intégration de ces jeunes. L'inscription de l'élève nouvellement arrivé, définie après une procédure d'accueil, se fait au niveau de scolarisation et dans la classe correspondant à son âge, sans dépasser un écart de plus de deux ans avec la classe de référence. À ce titre, les enfants sont accueillis en classes ordinaires et fréquentent des classes d'initiation (CLIN) et des classes d'adaptation (CLA) à mi-temps au départ, puis quelques heures par semaine, en fonction de leur évolution.

LES CONSTATS

L'évaluation du nouveau dispositif a permis d'identifier le fait que certains élèves rencontrent des difficultés dans le domaine de l'acquisition du français, mais aussi plus globalement dans leur capacité à s'intégrer dans un groupe. Différents acteurs comme l'inspection académique, la ville de Mulhouse, la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales du Haut-Rhin, ainsi que la direction régionale Alsace de l'Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances (ACSÉ) ont souhaité trouver une solution. Dans le même temps, le centre socio-culturel Papin, à Mulhouse, à travers ses actions de médiation interculturelle visant à rapprocher les familles immigrées et l'école, relevait des constats du même type.

Les jeunes ciblés présentent comme particularité commune qu'ils sont tous de langue et de culture étrangères. Ils sont arrivés récemment en France (depuis moins de deux ans). La majorité d'entre eux est d'origine rurale et est issue de familles modestes peu ou pas scolarisées. Leur bagage culturel relatif à l'histoire de leur pays est souvent faible. Leurs connaissances concernant la France (son histoire, ses habitants, ses traditions, ses coutumes, sa géographie), sont limitées voire inexistantes. Par ailleurs, l'expérience a montré que les parents manifestent souvent un intérêt modéré à l'égard de la France et ne constituent que rarement un élément dynamique et moteur favorisant une intégration harmonieuse de leurs enfants. Plus globalement, les parents ne sont pas habitués à jouer un rôle actif dans le processus de réussite scolaire de leurs enfants. Dans leur culture d'origine, ils délèguent l'éducation aux enseignants.

En plus du handicap de la langue et des difficultés économiques de la cellule familiale, les jeunes (adolescents) étrangers primo-arrivants arrivent en France avec une méconnaissance totale de la vie en France, du système scolaire, etc. Le rapport à l'école est notamment rendu difficile par le fait qu'ils arrivent dans ce lieu qu'est le collège avec le sentiment que tout ce qu'ils ont appris ou découvert dans leur pays d'origine n'existe plus ou n'est plus d'actualité. Par ailleurs, les enfants doivent faire face à un décalage entre ce qu'ils pensaient trouver et la réalité.

Ce vécu peut engendrer de multiples difficultés auxquelles s'ajoute un réel mal-être dû au "traumatisme" de la migration et aux difficultés de maîtrise de la langue française. L'angoisse qui résulte de cette situation est d'autant plus marquée qu'il s'agit d'adolescents, donc en pleine construction identitaire et en phase d'apprentissage des savoirs.

Il s'agissait donc de construire un autre rapport aux apprentissages et aux savoirs, et de ce fait à la langue, passant notamment par une remise en confiance de ces jeunes et une approche moins scolaire. Pour autant, cette démarche se devait de s'articuler à celle menée au sein de l'établissement scolaire, afin d'éviter la production de nouvelles ruptures.

Fort de ces constats, il a été décidé la mise en place d'une action expérimentale, initiée en 2006 et portée par le centre socio-culturel Papin. Du fait de ce portage et de la compétence géographique du centre, l'action a concerné un territoire particulier, à savoir les quartiers Briand-Franklin3.

UN APPRENTISSAGE BASE SUR UNE APPROCHE LUDIQUE

L'action menée consiste, à travers la participation à des ateliers de ces jeunes primo-arrivants, à favoriser une meilleure appropriation des apprentissages (notamment la maîtrise de la langue), à développer leur capacité à se situer dans leur nouvel environnement et à favoriser l'accès aux activités proposées.

Plus globalement, elle vise à renforcer les chances de réussite de ces jeunes (niveau scolaire, perspectives d'avenir...) et à favoriser leur intégration dans la société française.

Ainsi, les objectifs de l'action sont :

  • aider ces jeunes à construire leur place dans la vie sociale,
  • faire découvrir et comprendre le mode de vie français et la culture,
  • redécouvrir et valoriser ce qui fait la richesse de leur culture d'origine, afin d'avoir des éléments de comparaisons multiples.

Concrètement, l'action permet à ces jeunes de bénéficier des dispositifs de droit commun proposés dans le domaine culturel et éducatif, par la participation à des activités culturelles, artistiques, sportives et sociales. À travers celles-ci (ateliers manuels, ludiques, expressions artistiques, sportifs, culturels), ils vont pouvoir valoriser leurs acquis.

Le repérage des jeunes se fait à trois niveaux :

  • au travers des actions de médiation interculturelle menées depuis de nombreuses années sur le quartier, par le biais des parents,
  • par les enseignants, qui accueillent les jeunes dans leurs classes et qui, en cas de besoin (problème de maîtrise ou autre), contactent le centre socio-culturel pour proposer l'inscription du jeune dans le projet,
  • par le réseau personnel (bouche à oreille, orientation spontanée).

Dans le second cas de figure, les animateurs du projet se rendent dans l'établissement scolaire pour rencontrer les élèves et y faire une première information.

Une fois les élèves repérés, il s'agit ensuite de procéder à leur évaluation. Cette dernière part d'une enquête sur leur vécu antérieur et sur leurs compétences extrascolaires (par un travail en groupe et un travail individuel).

L'action consiste dans l'organisation d'ateliers (sous forme de centre de loisirs sans hébergement), sur le temps hors scolaire et les vacances (vacances d'hiver, vacances de Pâques, vacances d'été, vacances de la Toussaint et Noël).

Les ateliers sont proposés de 13 heures à 17 heures, au centre socio-culturel. Un accueil informel est assuré en début d'activité avant la répartition en ateliers. L'accueil informel permet au jeune de faire part de ses difficultés, de mettre en place un appui scolaire sous forme d'aide aux devoirs.

Deux ou trois ateliers fonctionnent de manière simultanée. Ils tiennent compte du degré d'autonomie des jeunes (atelier par niveau).

Au cours d'une année, plusieurs ateliers sont mis en place, sachant que le contenu des ateliers est défini en lien avec les jeunes et donc en fonction de leurs attentes et de leurs affinités.

La conception d'un atelier (fonctionnement, objectif, modalités...) est prétexte à travailler la maîtrise de la langue, la gestion du temps... Les ateliers sont conçus sur la base d'une approche pédagogique et progressive. Un atelier peut courir sur plusieurs séances, nécessitant une implication dans la durée.

La démarche suppose enfin des temps communs (ateliers, aide aux devoirs) mais aussi un accompagnement personnalisé qui permet de mieux suivre la progression de chaque jeune.

UNE NECESSAIRE ARTICULATION AUX ENSEIGNANTS... ET UNE ADHESION DES PARENTS

L'action suppose donc, pour sa réussite, la mise en place d'un partenariat avec les familles, les enseignants (ceux des collèges relevant du territoire d'intervention). Elle s'inscrit dans le partenariat privilégié développé au quotidien par le centre socio-culturel avec les partenaires de l'Éducation nationale.

Des passerelles existent entre les animateurs du centre socio-culturel et les enseignants, dans la mesure où la finalité réside dans l'acquisition de connaissances de base, notamment en termes de maîtrise de la langue. Ainsi, lors des ateliers ou de l'aide aux devoirs, les animateurs peuvent être amenés à traiter des aspects mis en avant par l'enseignant. Inversement, l'animateur peut être amené à alerter les enseignants face à une difficulté identifiée. Les modalités de partenariat et la fréquence des échanges sont variables selon les enseignants.

Les compétences et savoirs ainsi acquis hors temps scolaire sont ensuite réinvestis au niveau de l'école. Le travail engagé permet de construire avec le jeune un projet personnel valorisant, intégrant la dimension scolaire et permettant d'envisager différemment l'accompagnement scolaire.

Plus globalement, ces savoirs permettront aux jeunes de mieux comprendre, apprendre, élaborer, réfléchir, expérimenter, questionner, et donc d'être plus autonomes.

Le projet repose également sur une adhésion des parents. Il passe par l'organisation de réunions d'information pour leur présenter le projet. Parfois, ces réunions se font en lien avec le collège, notamment quand les enfants ont été orientés par des enseignants.

Parmi les objectifs poursuivis par l'action, il faut mentionner la volonté de donner aux jeunes le goût de s'investir dans une démarche de réussite scolaire, seule garante d'une vie personnelle et professionnelle épanouie. En complément de l'école, il s'agit également de fournir à ces jeunes l'occasion d'acquérir les bases d'une pratique de la langue orale souvent négligée par l'école.

Au niveau des parents, il s'agit de les inscrire dans un processus d'apprentissage de leur rôle de parents d'élèves responsables, acteurs essentiels de la réussite scolaire de leurs enfants.

QUELQUES ELEMENTS D'EVALUATION... ET D'ANALYSE

En 2007, cinquante et un jeunes (vingt filles et trente et un garçons ont bénéficié de l'action. Ils avaient entre 6 et 25 ans. L'évaluation fait état d'une amélioration de leur autonomie. Une partie d'entre eux commencent à fréquenter des clubs de sport, certains travaillent le samedi, d'autres ont commencé une orientation professionnelle de type BEP.

L'implication des jeunes est importante lors d'un projet. À titre d'exemple on peut signaler leur implication lors de la fête de quartier à travers un atelier qu'ils ont présenté et animé en direction d'un public d'enfants et d'adultes autour de la découverte de contes issus de différents pays dont sont originaires les jeunes. Ils ont également participés aux "Nuits du ramadan" par la tenue d'un atelier qui leur a permis d'aller à la rencontre du public pour "récolter" les phrases de poème, des textes... Enfin, certains ont participé à la réalisation d'un cahier journal à partir de leur vécu.

D'un point de vue plus qualitatif, cette action souligne la nécessité d'adapter l'action visée au public mais aussi à son environnement. En donnant la possibilité à ces jeunes de s'inscrire dans des activités ludiques et, dans le même temps, de s'intégrer à leur environnement en profitant de l'offre de loisirs existante, cette action respecte les rythmes et les besoins d'un adolescent. Elle permet au jeune de se définir et de se construire en lien avec les autres jeunes, et pas seulement comme migrant.

La pédagogie utilisée reposant sur une implication des jeunes eux-mêmes, positionnés en tant qu'acteurs de leur vie, valorise leurs savoirs-faire. De ce fait, elle les inscrit dans une dynamique positive qui leur permet de mieux appréhender les autres attendus, à savoir les apprentissages (dont celui de la langue).

Par ailleurs, le partenariat avec les enseignants et l'implication des parents sont à la fois des conditions et des raisons de la pertinence de l'action engagée.


(1) Les termes "primo-arrivants" et "nouvellement arrivés en France" sont utilisés indistinctement pour rendre compte de l'inscription dans un établissement scolaire d'enfants étrangers arrivés en France depuis peu, quel que soit leur statut juridique (enfant venant dans le cadre d'un regroupement familial, enfant de réfugié, enfant de personne sans papiers...).

(2) Circulaire du 23 juin 2005, inspection académique du Haut-Rhin.

(3) Quartiers, caractérisés par un habitat ancien, situés au centre-ville de Mulhouse, comptant une importante population turque notamment.

Diversité, n°153, page 177 (06/2008)

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