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Diversité

I. Usage, règles, principe, droits, devoirs et lois

Enfants créoles haïtiens à l'école cayennaise

La stigmatisation

Isabelle HIDAIR, docteur en anthropologie sociale et ethnologie, chargée d'enseignement en anthropologie à l'Institut d'enseignement supérieur de la Guyane, IUFM de la Guyane (Équipe de recherche en technologie de l'éducation) isabelle.hidair@guyane.univ-ag.fr

La Guyane attire des populations provenant des pays voisins en quête de meilleures conditions de vie. Parmi les nombreuses et diverses populations, les Créoles haïtiens constituent la deuxième nationalité étrangère. La minorité dominante, composée par le groupe socioculturel des Créoles guyanais, tente de conserver le pouvoir politique et culturel. Pour ce faire, elle stigmatise les Créoles haïtiens qui deviennent les cibles privilégiées. Ce rejet se retrouve également en milieu scolaire où les parents et les enseignants entretiennent les frontières identitaires, pensant préserver ainsi leur enfant de l'échec.

L'histoire migratoire a contribué à former en Guyane une société multiculturelle dans laquelle les étrangers1 représentent 30 % de la population. 45,63 % des habitants du pays n'y sont pas nés2.

La culture dominante en Guyane est aujourd'hui celle des Créoles guyanais(voir encadré page suivante). Elle est le résultat d'une cohabitation de l'idéologie de l'assimilation de la culture française chrétienne et de l'idéologie des racines africaines3.

Les Créoles guyanais représentent la minorité la plus importante, mais leur proportion ne cesse de décroître. Cette diminution est occultée par le fait qu'ils occupent majoritairement les postes administratifs et politiques. Cette surreprésentation répond à deux objectifs : la conservation du pouvoir et la survie du groupe socioculturel. L'analyse doit donc être comprise dans ce contexte du fort déclin démographique du groupe créole guyanais qui stigmatise certains immigrés en les rendant responsables de tous les maux de la société et qui s'approprie "l'identité guyanaise" (Hidair, 2003). L'école n'échappe pas à ces rapports de forces. C'est un lieu de lutte identitaire.

Rappelons que, en France, en matière d'éducation, aucune distinction ne peut être faite entre élèves de nationalité française ou étrangère (circulaire n° 2002-063 du 20 mars 2002). L'instruction est obligatoire pour les enfants dès lors qu'ils résident sur le territoire français. En Guyane, la démographie doublant tous les vingt ans, la capacité d'accueil des élèves est depuis longtemps dépassée.

L'étude ici proposée concerne uniquement les relations entretenues entre les Créoles guyanais et haïtiens. Ces derniers représentent 9 % de la population et constituent donc la deuxième nationalité étrangère.

Différentes méthodes ont permis d'analyser le sujet. Tout d'abord, de 1999 à 2007, 103 entretiens semi-directifs ont été recueillis auprès des élèves créoles guyanais et haïtiens de l'école primaire du quartier de Zéphir. À cette série d'entrevues s'est ajouté le recueil d'études anthropologiques concernant la Guyane, complété, en plus des études issues d'autres disciplines, par d'autres types de sources comme les journaux, les reportages, les romans et les discours politiques.

Dans la présentation suivante, nous proposons de revenir sur l'histoire des vagues migratoires en provenance d'Haïti et d'analyser le contexte de la discrimination observée dans l'établissement scolaire étudié.

Cayenne : une terre d'immigration

Aujourd'hui, la population guyanaise est composée des groupes suivants : Africains, Amérindiens, Brésiliens, Chinois, Créoles antillais, Guyanais, Réunionnais, Haïtiens et Sainte-Luciens, Guyaniens (République coopérative de Guyana), Dominicains, Hmong, Libanais, Métropolitains (désigne les Blancs nés en France), Noirs marrons (désigne les descendants d'esclaves marrons, ceux qui ont fui les plantations), Péruviens, Surinamais, Vénézuéliens...

Il est nécessaire de préciser ici "Créoles guyanais", puisqu'il existe en Guyane d'autres communautés créoles dont les Haïtiens, les Antillais de nationalité française et les Réunionnais. "Créole" désigne aujourd'hui les descendants d'esclaves, de nationalité française, qui ont adopté les modèles occidentaux, et exclut les descendants d'esclaves marrons qui, eux, ont rejeté ces modèles.

Dans son acception, il faut souligner aussi que le terme "Créole" ne désigne pas les Haïtiens, mais qu'il est strictement réservé aux Créoles guyanais, martiniquais et guadeloupéens. En effet, ces derniers ne considèrent pas l'appartenance créole des Haïtiens. Ceux-ci sont jugés "trop foncés de peau" pour être ainsi qualifiés. Du point de vue des Créoles guyanais, les Créoles haïtiens sont des descendants d'esclaves non métissés.

Les Créoles guyanais sont créolophones et francophones.

Les Noirs marrons de Guyane proviennent tous de l'ex-colonie hollandaise, le Surinam, et parlent des créoles à base lexicale anglaise ou anglo-portugaise. Parmi les ressortissants haïtiens, de multiples phénotypes peuvent être rencontrés, mais seuls les Créoles (noirs de peau) sont concernés par la stigmatisation.

LES VAGUES DE L'IMMIGRATION HAÏTIENNE EN GUYANE

Les différents stades de l'immigration haïtienne vers la Guyane sont mis en évidence par l'étude de Jean-Yves Urfié (1986).

L'auteur précise que, jusqu'en 1967, seuls quelques individus vivent en Guyane. Entre 1967 et 1973 débute une migration plus importante et, entre 1974 et 1979, le nombre des entrées triple4. À cette époque, les immigrés viennent avec un visa touristique valable trois mois, et demeurent pour travailler clandestinement, puis tentent de régulariser leur situation. De ce fait, à partir de 1980, le gouvernement rend le visa obligatoire pour les ressortissants haïtiens, faisant ainsi chuter le nombre des entrées. Une filière clandestine s'organise alors. Entre 1981 et 1984, Jean-Yves Urfié observe une reprise de l'immigration haïtienne due à "[...] la politique hésitante du gouvernement de l'époque en matière d'immigration. Cette politique est favorable cependant à la régularisation des clandestins, ce qui alimente le flux" (1986, p. 28).

Les années 1985 et 1986 sont marquées par une stabilisation de l'immigration haïtienne, due à plusieurs facteurs : le chômage frappe en Guyane une partie de la population haïtienne, les expulsions et refoulements de clandestins sont plus fréquents et la chasse aux patrons qui emploient des ouvriers en situation irrégulière est mise en place. Selon Régime Calmos, à cette période, "80 % de la population haïtienne est inactive ou en situation de sous-emploi" (1988, p. 45). Les Haïtiens occupent des emplois dévalorisés et souvent non déclarés. En 1990, 9 000 Créoles haïtiens sont en situation régulière ( ibid.), alors que l'ensemble de la population haïtienne est estimé à 25 000 individus.

En 1992 et 1993, l'Office des migrations internationales (actuelle ANAEM) procède à "une grande opération de régularisation, provoquant une hausse des demandes de regroupement familial, notamment pour les familles haïtiennes. La proportion de femmes immigrées en âge de procréer s'est donc accrue" (Charrier, 2002, p. 14). À cette période, "[...] l'effectif des natifs d'Haïti a augmenté de 40 %" (Atlas, 2006, p. 11).

Les natifs d'Haïti composent la majorité de la population immigrée de l'île de Cayenne (39 %). Par ailleurs, "les mineurs haïtiens représentent la plus grande part de la population des mineurs étrangers errants, avec 37 %". Un tiers des actifs immigrés sont haïtiens et leur taux d'activité (64 %) est supérieur à la moyenne régionale (60 %). Cependant, près de 60 % des natifs d'Haïti sont sans emploi et ce groupe socioculturel est le plus touché par le chômage. Toutefois, "le recensement étant déclaratif, ces chiffres sont à prendre avec prudence", car certains exercent une activité professionnelle non déclarée, mais s'affirment chômeurs.

Ainsi, les Créoles haïtiens sont les seuls étrangers créolophones installés en Guyane et sont donc a priori les plus aptes à s'intégrer dans la société créole guyanaise. Pourtant, ce sont les plus défavorisés : chômage important, moins de un actif par ménage en moyenne, beaucoup de personnes à charge, emplois peu qualifiés et peu rémunérés. Il faut ajouter à cette liste le fait que ce sont aussi les plus stigmatisés.

L'ECOLE ELEMENTAIRE DE ZEPHIR

Zéphir est un quartier périphérique de la ville de Cayenne. Il existe deux écoles communales dans ce quartier : une école élémentaire et une école maternelle construites en 1969. On compte neuf classes maternelles et quatorze classes élémentaires. Les Créoles guyanais sont majoritairement inscrits dans les écoles de Zéphir et leur présence influence la vie scolaire. Cependant, les principaux groupes socioculturels vivant en Guyane y sont représentés. Un consensus s'est formé au sein de l'équipe pédagogique : les projets culturels s'articulent autour de la culture créole guyanaise et les projets d'enseignement autour de la culture métropolitaine. Cette dernière est valorisée pour la transmission des savoirs tandis que la culture créole guyanaise alimente les projets ludiques.

Théoriquement, conformément à la carte scolaire, les écoles communales doivent inscrire en priorité les enfants résidant dans une zone géographique préalablement délimitée par le conseil municipal. Cependant, de nombreux parents accordent beaucoup d'importance au quartier d'implantation de l'école et les zones d'habitat d'immigrés sont soigneusement écartées. Ainsi, les parents sont prêts à parcourir des kilomètres supplémentaires afin d'inscrire leurs enfants dans les écoles publiques, et surtout privées, réputées. Faute de place dans ces établissements, certains parents choisissent l'école élémentaire de Zéphir et, au bout du compte, quelques-uns, satisfaits de l'enseignement donné, maintiennent leur décision l'année suivante.

D'une façon générale, la présence d'une classe d'intégration scolaire (CLIS), d'une classe d'adaptation (CLAD) ou d'une classe d'initiation (CLIN) donne une image négative à une école. L'école élémentaire de Zéphir, qui possède une CLIS, n'échappe donc pas à ce préjugé. Ainsi, les élèves accueillis sont accusés par certains parents de faire baisser le niveau intellectuel de l'ensemble de l'école.

Concernant les différences culturelles, deux cas de figure se présentent : soit elles ne sont pas prises en compte dans la pédagogie, soit elles sont stéréotypées. Les contacts à l'école, qui devraient aussi servir aux rencontres interculturelles et à la formation des amitiés, peuvent pourtant contribuer à accentuer les différences. D'abord physiques puis culturelles, ces différences sont perçues par les enfants dès les premières années de la maternelle. Les enfants sont conditionnés à reconnaître leur groupe et à établir des hiérarchies. Quelques enseignants tentent de rectifier ces comportements, mais force est de constater qu'ils ne possèdent pas les bases scientifiques nécessaires à la compréhension des interactions en général et à celles rencontrées en Guyane en particulier. En effet, ils reçoivent "une formation pour l'essentiel indifférenciée par rapport à celle qui est proposée en France métropolitaine : la seule originalité est un petit module d'introduction au milieu" (Laboratoire de linguistique)5.

Depuis octobre 2007, l'Éducation nationale a décidé de supprimer toute référence à la nationalité dans la base de données qu'elle met en place pour suivre les élèves du primaire, mais les enseignants et les parents savent distinguer la plupart des élèves issus de l'immigration en se fondant sur des critères comme le phénotype, l'accent ou le patronyme. Force est de constater qu'il ne suffit pas de manifester ou de légiférer pour effacer les préjugés raciaux6.

Ainsi, les enseignants prennent souvent en compte l'origine culturelle et économique pour établir le diagnostic du comportement de l'élève. Cette approche serait judicieuse si elle n'était pas dirigée par les préjugés. En effet, à la rentrée des classes, certains enseignants espèrent "ne pas avoir trop d'élèves haïtiens" afin de ne pas "ralentir la progression des autres". Souvent, les capacités intellectuelles des élèves sont évaluées en fonction de leur origine culturelle. Même lorsque ces enfants réussissent, leur brillant parcours inquiète. Notons que l'environnement familial conforte ces stéréotypes. Ainsi, les groupes socioculturels culturellement et/ou physiquement étrangers au modèle occidental sont régulièrement accusés d'arrivisme par les parents. Ils apparaissent comme des concurrents menaçants et les Créoles haïtiens occupent en l'occurrence une place privilégiée.

Au cours de l'histoire, les Créoles guyanais ont utilisé différentes stratégies pour marquer la différence avec les Créoles haïtiens. Parmi les thèmes récurrents, on retrouve la couleur de la peau, la morale, la sorcellerie, l'indépendance et la maîtrise de langue française.

LES MARQUEURS DE LA DIFFERENCE

Tout d'abord, la couleur de la peau marque la différence avec les Créoles haïtiens, jugés plus sombres par les Créoles guyanais. De plus, du fait que certains Créoles haïtiens portent des vêtements usagés, aux couleurs sombres et non assorties, l'ensemble du groupe est considéré non conforme aux courants de la mode et, de ce fait, est dénigré et rejeté par les Créoles guyanais qui perçoivent cette image comme symbole de l'échec, de la pauvreté et de l'ignorance : c'est celle de la non-occidentalisation. Ces stéréotypes construits et entretenus sont des sources de mépris (Chérubini, 1988, p. 128 ; Mam-Lam-Fouck, 1992, p. 3757; Forier, 1997).

En conséquence, des Créoles haïtiens vont jouer sur les indices pour se fondre dans la communauté créole guyanaise. Ainsi, sous la pression de la stigmatisation dont le groupe socioculturel est la cible, les jeunes d'origine haïtienne nés en Guyane ont adopté les valeurs dominantes pour intégrer la société. À ce propos, des Créoles guyanais me mettaient en garde contre ce "réel danger" qui ne permet plus de distinguer facilement les deux groupes socioculturels. Soulignons ce paradoxe : d'un côté les groupes sont exclus parce qu'ils ne répondent pas aux critères d'élégance de la culture dominante et, de l'autre, ils sont accusés de trop bien les imiter.

De plus, le mot "Haïtien" est devenu synonyme d'idiot, de laid et de mauvais goût et se faire traiter d'"Haïtien" représente l'injure suprême aux yeux des Créoles guyanais. Dans le discours populaire, on entend les expressions suivantes : "être habillé comme un Haïtien", "avoir une voiture, un vélo... de couleur haïtienne", ou, tout simplement "ce n'est pas beau, ça fait haïtien". Ce mépris se traduit par l'apparition d'euphémismes qui consistent à remplacer le nom Haïtien par "les H", "des gens originaires d'Haïti" ou "les trois barres" (relatif aux trois barres nécessaires pour former le H majuscule).

À l'école, dès la maternelle, on entend les élèves proférer des insultes : "Haïchien" ou "HSP" (Haïtien sans papiers). Les Haïtiens sont régulièrement la cible de moqueries et objets de mépris.

L'observation des journaux télévisés démontre que les médias relaient régulièrement et entretiennent cette image négative. À cela s'ajoute des propos xénophobes et racistes inscrits sur les murs de la ville sans que les habitants en soient choqués.

Les Créoles haïtiens sont placés au bas de l'échelle sociale et rejetés par la majorité des Créoles guyanais du fait de leur couleur de peau foncée, parce qu'ils sont accusés de transférer une partie de leurs revenus à Haïti, mais aussi pour leur pratique du vaudou. Ainsi, les Créoles haïtiens rencontrent des difficultés d'intégration dans la société créole guyanaise en particulier parce que les croyances et pratiques religieuses occupent une grande place dans la vie des Créoles guyanais. En effet, la force magique supposée des Créoles haïtiens effraye, car elle mettrait en péril le pouvoir acquis depuis des générations par le groupe créole guyanais (Hidair, 2003).

En plus de la peur véhiculée par la sorcellerie, les Haïtiens représentent tout ce que les Créoles guyanais ne veulent pas être : des Noirs originaires d'un pays indépendant et exerçant des travaux manuels (Hidair, 2003). Il faut signaler que le public guyanais est peu réceptif au discours indépendantiste car la plupart pensent que le développement technique et la modernité seraient garantis par le rattachement des départements d'outre-mer à la France. Ainsi, on observe que la majorité des Créoles guyanais est horrifiée par les pays voisins, anciennes colonies anglaise, hollandaise et française (République coopérative du Guyana, Surinam et Haïti), qui renvoient des images de pays indépendants appauvris et en situation d'instabilité politique. Ainsi, ils jugent les Haïtiens coupables d'avoir lutté pour leur indépendance et responsables de leur pauvreté. De ce fait, la plupart des parents déconseillent à leurs enfants de fraterniser avec des élèves créoles haïtiens.

Il faut ajouter à toutes ces raisons de rejet l'obsession de la maîtrise de la langue française qui serait liée à la réussite scolaire.

LA LANGUE CREOLE A L'ECOLE

La plupart des parents mais aussi des enseignants sont partisans de programmes scolaires directement inspirés de la France et ne souhaitent pas que le voile soit levé sur les différences culturelles, ni que les langues maternelles soient mieux maîtrisées, reconnues et valorisées. On constate alors que l'importance de la prise en compte des langues et cultures régionales à l'école n'appartient qu'à une minorité d'intellectuels. Pourtant, la prise en compte de la langue créole et l'attitude du maître face à la langue est à prendre en considération, même si tous les maîtres créoles n'y sont pas favorables. C'est l'un des effets de la colonisation et de l'interdiction des langues régionales à l'école. Des parents d'élèves et des professionnels de l'éducation pensent qu'une trop grande place accordée à la langue créole accentuerait l'échec scolaire et ralentirait le processus d'apprentissage de la langue française en classe. Cette vision négative de leur langue est largement influencée par l'idéologie de l'assimilation de la culture française. Les propos des écoliers issus de familles bilingues rendent compte de cette dévalorisation. Ils ne parlent pas le créole parce que "c'est mal élevé", et s'adresser en créole aux adultes serait un manque de respect. À la question "À quoi sert le créole ?", un enfant m'affirme que le "créole sert à communiquer avec les Haïtiens". D'une part, ses propos mettent en évidence les préjugés qui entourent l'ensemble des Créoles haïtiens, présentés comme des non-francophones, d'autre part, leur non-maîtrise du français sous-entend qu'ils ne sont pas "civilisés" et donc "inférieurs".

Par ailleurs, tout en interdisant aux enfants l'usage de la langue, des parents parlent le créole uniquement pour gronder ou pour insulter, renforçant ainsi l'image négative de la langue qui est perçue comme agressive et vulgaire ; d'autres adoptent une attitude ambigüe car ils s'adressent en créole à leurs enfants qui doivent répondre en français (Hidair, 2007b). Toutefois, on observe que ces derniers pratiquent facilement le créole entre eux, surtout lors des jeux dans la cour de récréation ou dans tout autre espace moins contrôlé, et le relâchement redouble lors de la sortie des classes quand, rentrant à pied, ils se parlent en créole sur le chemin du retour.

Les désirs de changement et la remise en cause du système scolaire français sont le fait d'une minorité de chercheurs et d'intellectuels militants. La majorité de la population ne comprend pas cet intérêt pour les langues maternelles à l'heure où l'anglais s'impose pour optimiser ses chances de réussite.

Ainsi, se produit une véritable situation d'acculturation contrainte en milieu scolaire où les élèves ne répondant pas aux critères de la norme seront disqualifiés. Les Créoles haïtiens se retrouvent, malgré eux, privilégiés du fait de leurs conditions sociales, de leur histoire et de leurs pratiques culturelles. La constatation qui s'impose est l'inadaptation de l'enseignement dispensé à la population scolaire socioculturellement variée. De ce fait, l'inégalité des chances, les discriminations, les difficultés d'accès aux études et à la formation professionnelle s'en trouvent renforcées. Progressivement, l'élève se désintéresse, se démotive puis se retrouve exclu scolairement puis socialement.

Pour résumer, les Créoles guyanais manifestent leur besoin de sécurisation par une constante recherche de domination. Rejeter les Créoles haïtiens parce qu'ils représentent l'échec ou des concurrents dangereux permet de protéger le groupe de ces supposées attaques. Les enseignants, imbus des idéologies de la société dont ils sont issus, rencontrent de grandes difficultés à prendre conscience des stéréotypes afin d'annihiler les préjugés raciaux le plus tôt possible. Au lieu de cela, ils relaient involontairement les idées reçues et stigmatisent à leur tour les élèves issus de cultures non occidentales.

Références bibliographiques

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  • URFIÉ J.-Y., 1986, "Les Haïtiens en Guyane, une immigration en cours de stabilisation ?", Les Dossiers de l'Outre-mer, n° 85, 4e trimestre.

(1) Est étrangère tout personne résidant sur le sol français, mais qui n'a pas la nationalité française (Atlas, 2006, p. 5).

(2) Les personnes de nationalité française sont comptées dans cette catégorie. Cela rend compte du flux d'immigrés, qu'ils soient étrangers ou non.

(3) L'article se fonde sur une recherche de terrain menée dans le cadre d'une thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie soutenue en 2003 (Hidair, 2003), étude dans laquelle sont mises en évidence deux idéologies principales : l'idéologie afro-militante a pour objectif la quête de l'origine africaine ; l'idéologie métro-affirmée maintient l'assimilation de la culture française chrétienne.

(4) Rappelons que, entre 1957 et 1986, Haïti subit la dictature des Duvalier père et fils.

(5) Depuis 2002, je dispense deux à six heures de cours d'anthropologie interculturelle par an aux professeurs des écoles de deuxième année. La majorité d'entre eux fait connaissance pour la première fois avec la discipline.

(6) Même si des groupes de soutien, à l'instar d'"Éducation sans frontières", défendent les élèves étrangers en situation irrégulière lorsqu'ils sont expulsés des écoles, ces actions ne concernent qu'une minorité qui ne parvient pas à changer l'image négative des immigrés étrangers.

(7) L'historien Mam-Lam-Fouck rappelle que, durant le carnaval de 1979, "des Haïtiens, qui chantaient et dansaient comme les autres participants aux défilés du carnaval, furent insultés et battus" (1992, p. 375).

Diversité, n°153, page 75 (06/2008)

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