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Diversité

I. Usage, règles, principe, droits, devoirs et lois

"Hospitalité"

Vocabulaire et usages

Anne Gotman, directrice de recherche au CERLIS

"HOSPITALITE" : quel beau mot ! Il enchante, on le voudrait actuel ; mais peut-il l'être dans un monde désenchanté que les sciences sociales auraient pour vocation de vouloir tel ? "Hospitalité", valeur universelle, ou expression d'universalités multipliées ? Qui voudrait déceler dans son étymologie la pureté originelle d'un trésor caché auquel les sociétés oublieuses auraient à revenir trouvera la racine d'institutions historiques et géographiques définies, ainsi que la trace de leurs dérivations et migrations. Ainsi en est-il de la parenté linguistique entre l'hospitalité et l'hostilité, sur laquelle nous reviendrons. Mais si la langue nous livre la signification des institutions entendues au sens large, nous nous attacherons ici davantage aux désignations de l'hospitalité telles que forgées par les usages.

Les désignations de l'hospitalité ont connu des fortunes diverses dont témoignent notamment les définitions qu'en ont donné les dictionnaires à différentes époques. Qu'on en juge. Le mot "hospitalité" apparaît pour la première fois dans la langue française en 1206 pour désigner l'hébergement gratuit et charitable des indigents et des voyageurs dans les couvents, les hospices et les hôpitaux. Au XVIe siècle, il réapparaît dans une acception différente inspirée de l'Antiquité, en tant que "droit réciproque de protection et d'abri". Deux conceptions opposées sont donc déjà présentes dans ces deux définitions : l'unilatéralité et la réciprocité. Aujourd'hui, le Robert décline l'hospitalité selon quatre régimes : la charité, le droit, la libéralité et le bon vouloir, tout en mettant l'accent sur sa dimension privée : "action de recevoir chez soi, d'accueillir avec bonne grâce" ; il donne comme synonymes "accueil" et "réception".

HOSPITALITE ET HOSTILITE ENVERS L'ETRANGER : SAGESSES ET DEFIANCE

Revenons brièvement à l'étymologie des mots "hospitalité" et "hôte".

Le mot latin hospes, ancien composé de potis et hostis, attire l'attention sur la qualité du maître de maison et sur celle de l'hôte, ainsi que sur leur relation.

Potis s'emploie en effet dans deux acceptions : pour désigner "soi-même" - l'identité - et le "maître de maison", personnage central auquel un cercle fermé de personnes est subordonné, qui assume l'identité complète du groupe qu'il incarne et représente, sur lequel il est en outre fondé à exercer son autorité.

Quant à hostis, qui dérive du mot "étranger", il signifie "hôte" puis ensuite "ennemi". Cet étranger se distingue en particulier du peregrinus qui habite hors des frontières du territoire et jouit de droits égaux à ceux des citoyens romains avec lesquels il entre en relation de compensation, fondement de l'institution de l'hospitalité.

L'hospitalité est alors une prestation contractuelle imposée par les obligations d'un pacte qui oblige de compenser la prestation dont on a été bénéficiaire. Dans cet échange de don et de contre-don fondé sur une relation d'homme à homme, de clan à clan, hostis est l'étranger favorable. Il deviendra "ennemi", défavorable, lorsque la société ancienne devient nation et que seule subsiste la distinction de ce qui est intérieur et extérieur à la civitas1.

Retenons de cette plongée en latinité que l'hospitalité est contractuelle, ou, comme le dira Marcel Mauss ultérieurement, une "obligation librement consentie" engageant la réciprocité2.

Notons aussi que le pacte d'hospitalité lie des entités - familles ou clans - appariées, et vaut pour elles exclusivement. L'hospitalité est encadrée et non "ouverte". En l'absence de frontières, les parties sont appelées à instaurer une procédure de reconnaissance et d'admission. Et, en l'absence d'une telle procédure, c'est la défiance qu'il convient de surmonter, la dangerosité, la pollution religieuse que l'Ancien Testament, par exemple, exhorte de circonvenir en prescrivant d'accueillir et de protéger l'étranger

HOSPITALITE, CHRETIENTE ET CHARITE : PAIRS ET PAUVRES

Le Nouveau Testament, nous le savons, abonde de préceptes commandant d'accueillir l'étranger "sans murmures" (Pierre, première épître, 4, 9) comme soi-même, jadis étranger, fut accueilli (Matthieu, 25, 36). À la réciprocité de conditions qui guide ces prescriptions s'ajoutent le devoir dû aux coreligionnaires cherchant refuge, qui incombe tout particulièrement aux évêques, la charité due à ceux que l'amour commande de traiter en frères, mais également, on ne le soulignera jamais assez, l'hospitalité unilatérale préconisée par Luc qui instaure une véritable rupture par rapport au principe de réciprocité évoqué jusqu'ici : "Lorsque tu donnes à dîner ou à souper, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni des voisins riches, de peur qu'ils ne t'invitent à leur tour et qu'on te rende la pareille. Mais lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Et tu seras heureux de ce qu'ils ne peuvent pas te rendre la pareille ; car elle te sera rendue à la résurrection des justes" (Luc, 14 : 12, 13, 14). L'oblativité contenue dans l'hospitalité réservée aux pauvres est aussi ce qui barre toute réciprocité - entre les hommes, sinon entre les hommes et Dieu.

Sautons plusieurs siècles pour percevoir comment ce précepte, après maints chassés-croisés, s'est historiquement concrétisé dans les usages en cours de l'Angleterre, et comment, du XVe au XVIIIe siècle, s'y est opérée la division sociale et politique entre l'hospitalité réservée aux pairs et la charité étendue aux pauvres3.

L'hospitalité, au départ, englobe toutes les catégories de bénéficiaires, pairs et pauvres. Et encore au XVIe siècle, "hospitalité" s'emploie indifféremment envers la famille, les étrangers et les pauvres, quoiqu'inspirée dans le premier cas par la nécessité, par la courtoisie dans le deuxième et par la charité dans le troisième.

Par ailleurs, strictement cléricale au départ, l'hospitalité envers les pauvres englobe en un deuxième temps les pratiques de réception laïques, logeant désormais le soin de l'étranger et du pauvre au sein de la maison. Dimension première de la sphère domestique, l'hospitalité, don du couvert et du gîte, cesse alors progressivement d'accueillir les pauvres dans la demeure dont les espaces intérieurs sont faiblement différenciés, pour se cantonner aux grilles de la maison où les pauvres sont nourris des restes de la table des grands. Elle s'adressera de plus en plus exclusivement aux connaissances - familiers, amis et étrangers.

Parallèlement, la charité s'en distingue en perdant sa composante amicale, relationnelle dirions-nous aujourd'hui, au profit d'une action purement matérielle, l'aumône, donnée aux mendiants, aux malades et aux faibles. La charité est alors davantage associée à l'idée de séparation que d'amitié partagée.

Hospitalité et charité, chacune opèrera désormais dans un espace social spécifique. L'hospitalité devient une affaire privée, une question de "choix personnel" (Felicity Heal, op. cit.).

HOSPICES, HOPITAUX, FOYERS ET HOSPITALITE PUBLIQUE

En France, au XVIIIe siècle, nous retrouvons les traces de cette hospitalité charitable dans maints écrits dénonçant la faillite des aumônes, hospices et hôpitaux affectés à l'accueil des pauvres, certaines de ces maisons d'hospitalité étant détournées de leur vocation par les évêques peu scrupuleux qui en ont la gestion, mais toutes structurellement affrontées à la diffusion de la mendicité. "L'hospitalité [...] n'a presque jamais été proportionnée à la quantité de besoins des sociétés" constate l'auteur anonyme du Régime des sociétés par l'hospitalité publique : "Dans tous les temps, les hommes exposés aux maux et aux infortunes ont dû faire les plus grands efforts pour s'en garantir les uns les autres" (Anonyme, 17784). L'hospitalité, car c'est le terme encore employé, n'y apparaît plus qu'à travers une acception déficitaire et défaillante.

Le XIXe siècle poursuit le mouvement de segmentation de l'hospitalité en autant de maisons et de foyers qu'il y a d'individus malades de l'industrie : enfants dont les mères travaillent, enfants d'ouvriers, jeunes filles à la recherche d'emploi et jeunes filles alcooliques... ; tandis que l'hôpital n'accueillera progressivement plus que les malades relevant de la médecine.

L'hospitalité ainsi détaillée, spécialisée et rationalisée embrasse des catégories multipliées de populations placées sous la protection de personnes dédiées à cette seule tâche, puis professionnalisées dans l'accueil.

Ce mouvement de rationalisation opéré par des institutions religieuses, philanthropiques, patronales, mais aussi municipales, qui jette les prémisses d'une protection sociale liée au travail, signera l'achèvement de "l'hospitalité publique". Comme l'affirmait Charles Gaubert en 1909 : "Dès lors que l'hospitalité va entrer dans les moeurs en tant que fait social, son étude perd beaucoup de son intérêt5".

Droits sociaux, protection sociale, sécurité sociale ont pris le relais de l'hospitalité publique.

HOSPITALITE, ACCUEIL ET RECEPTION : VRAIS ET FAUX AMIS

Revenue à l'enceinte de la sphère privée, l'hospitalité domestique nous est aussi plus familière. Pourtant, même là, l'emploi du mot "hospitalité" ne fait pas consensus.

À en juger par les réactions des personnes interviewées sur cette question, force est de constater que le terme suscite plus d'interrogations que de certitudes.

Qu'est-ce au juste que l'hospitalité ? En quoi suis-je concerné ? Peut-on parler d'hospitalité quand je reçois mon neveu à la maison pour quelques semaines, ou lorsque j'héberge mes amis le temps que leur appartement se libère ?

L'hospitalité semble un bien "grand mot" pour qualifier des pratiques courantes ne suscitant ni risque, ni sacrifice, et somme toute très "naturelles". Ne devrait-on pas réserver ce terme à des situations gravement perturbées, comme les périodes de guerre, où des inconnus en danger frappent à la porte et où leur accueil implique un véritable engagement ? Ou encore au fait de recueillir des SDF, ce que nous ne faisons pas ? Toutes questions que se posaient les familles ayant à un moment ou à un autre reçu, hébergé, aidé un parent ou un proche, hésitantes à s'attribuer une qualité réservée à de plus hauts faits.

Dans ces questions se lisent deux interrogations sur ce que désigne le mot "hospitalité" aujourd'hui.

L'une sur la distance et la proximité entre les protagonistes : un parent, un proche, même un inconnu recommandé par un tiers peuvent-ils être considérés comme des hôtes ?

La réciprocité supposée de la relation ne se subsume-t-elle pas dans l'égalité de conditions entre urbains voyageant et circulants, une valeur dominante et plus significative que la réciprocité ?

La seconde interrogation concerne la hauteur du sacrifice consenti, dans des sociétés prospères où, même chèrement acquis pour nombre de leurs membres, partager le gîte et le couvert implique d'autant moins d'appauvrissement que les manières de vivre se sont simplifiées.

Par contraste, la véritable hospitalité impliquerait du "dérangement", des révisions budgétaires, des changements substantiels d'emploi du temps, de manière de vivre, des privations.

Autrement dit, sans sacrifice, il ne s'agirait pas à proprement d'hospitalité. "L'hospitalité a quelque chose de destructuré", notait alors un interviewé. Dès lors que le confort est suffisant pour vivre ensemble, voire côte à côte, le terme "hospitalité" peut donc s'avérer impropre.

Par ce biais du dérangement et, derrière lui, du sacrifice, nous touchons à la différence entre "hospitalité", "réception" et "accueil".

La réception est une version organisée de l'hospitalité qui consiste à tracer à l'intérieur de la sphère privée une séparation entre la sphère privée-publique et la sphère privée-privée, celle de l'intimité et des coulisses.

Que l'invité dispose d'une chambre d'amis, d'une salle de bains particulière et de services domestiques suffisamment abondants pour que les membres permanents de la maison n'aient ni à se serrer ni à rogner sur leur liberté, qu'il y ait par conséquent des dispositions expressément prises pour recevoir, l'hospitalité est à la fois maximale et minimale. Ce qui est "prévu pour" peut tout aussi bien augmenter et diminuer la qualité de l'hospitalité.

De même, la réception organisée de telle sorte à ce que les invités n'aient rien à connaître des efforts, des préparatifs et des arrangements exclusivement consentis pour les mettre à l'aise peut-elle être conçue aussi bien pour les cantonner hors des frontières de l'espace privé que pour faciliter les relations entre hôtes et invités. "Recevoir, c'est s'organiser", titrait le Figaro Madame. S'organiser pour que rien ne filtre entre les protagonistes, ou pour fluidifier les relations ?

L'ambiguïté de la réception fait écho à celle de l'hospitalité : toutes deux désignent une relation qui, de nos jours, doit davantage pénétrer une intimité autrefois protégée de toute incursion extérieure.

"L'accueil" professionnalisé, matérialisé par des comptoirs et plus souvent des bornes qui aujourd'hui filtrent les entrées dans tout organisme qui se respecte, indique plus clairement encore cet opérateur de l'hospitalité qui réunit en séparant, qui cantonne pour intégrer. Les "hôtesses d'accueil" ayant pour fonction de canaliser les flux et de trier les arrivants constituent à cet égard l'expression-même de l'hospitalité urbaine rationalisée et la qualité de l'"étranger" contemporain auquel elle s'adresse : moins étranger par la langue et la nationalité que vis-à-vis des organisations dans lesquelles il doit quotidiennement se frayer une entrée, s'orienter et se mouvoir.

HOSPITALITE ET COMMERCE : INVERSION ET MIMETISME

Hospitality est aux États-Unis un label commercial utilisé par l'industrie hôtelière. Il indique l'emprise et l'extension des rapports marchands sur le fonctionnement et le mode de vie des sociétés dites avancées.

Dans une Europe "voyageante et commerçante", constataient déjà les auteurs de L'Encyclopédie, nous "sommes beaucoup moins obligés aux lois saintes et respectables de ce devoir que ne l'étaient les anciens". Libérés de l'hospitalité et de ses obligations relationnelles, nous le sommes en effet par le fait d'acquitter le prix du gîte et du couvert.

Anonymat et tranquillité garantis : telle est l'inversion opérée par l'hôtellerie par rapport à une hospitalité qui suppose, on l'a vu, le don et le contre-don.

Dans une société moderne où la sphère privée et la sphère publique sont clivées, elle est précisément appréciée pour cela : séjourner à l'hôtel dispense de tout effort de sociabilité et autorise un retrait salutaire de la vie sociale. Inversion nécessaire également dans un monde affluent.

Car, comme le notait Rousseau dans Émile, "rien ne rend plus hospitalier que de n'avoir pas besoin de l'être [...]. Partout où les étrangers sont rares, ils sont les bienvenus". "Du temps d'Homère, ajoutait-il, on ne voyageait guère et les voyageurs étaient bien reçus partout."

L'économie du don, soumise par nature à l'aléa de l'interconnaissance et des rapports interpersonnels, fait mauvais ménage avec les besoins d'une société rationalisée et suffisamment pourvue en interactions pour ne pas avoir à en rechercher de nouvelles. Pour accueillir étrangers et voyageurs, l'hospitalité marchande reprend néanmoins, à proportion de sa rémunération, l'étiquette de l'hospitalité privée et ses formalités. A fortiori lorsque les contraintes économiques pressent les habitants non plus seulement de fournir la main-d'oeuvre nécessaire aux établissements hôteliers installés sur leurs territoires, mais de se constituer eux-mêmes en structures d'accueil. Gîtes ruraux, chambres et maisons d'hôtes offrent alors aux citadins et aux touristes le loisir de partager le logis du maître de maison et, avec lui, un sentiment d'hospitalité retrouvé.

Anne Gotman est directrice de recherche au centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis, CNRS), Université René-Descartes - Paris V.


(1) Émile Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Minuit, 1969.

(2) Marcel Mauss [1923-1924], "Essai sur le don. Forme et raisons de l'échange dans les sociétés archaïques", Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1973.

(3) Felicity Heal, Hospitality in Early Modern England, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.

(4) Cf. Anne Gotman, Le Sens de l'hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l'accueil de l'autre, Paris, PUF, 2001.

(5) Charles Gaubert, Étude sur l'esprit d'hospitalité, Condé-sur-Noireau, impr. de G. L'Enfant, 1909.

Diversité, n°153, page 24 (06/2008)

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