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Diversité

Editorial

Le principe d'hospitalité

RAYNAL Marie, rédactrice en chef. marie.raynal@cndp.fr

"Télémaque : 'Salut ! Chez nous mon hôte, on saura t'accueillir ; tu dîneras d'abord, après, tu nous diras le besoin qui t'amène.'"

Odyssée, I, 134-138.

"Accueille un visiteur qui t'étrangera mieux."

L'Antichambre, Francis Ponge.

LE mot "hospitalité" est un beau mot, très ancien, dont on retrouve la trace dans la plupart des textes hébreux, grecs, romains ou arabes. Même s'il est peu usité de nos jours, il fait naître à le prononcer des images chaleureuses, élégantes et sensibles. On pense à des vertus comme la fraternité, la bonté, la générosité, la solidarité, le respect de l'autre. On songe aux lois archaïques, à Marcel Mauss et à son Essai sur le don, à Ulysse l'éternel étranger qui s'inquiétait à chaque aventure nouvelle de l'accueil qui lui serait réservé ; on pense aux contes de fées et au magnifique Saint-Julien l'hospitalier de Flaubert, qui meurt en étreignant un lépreux avec "une joie surhumaine". On s'évade aussi vers les Métamorphoses d'Ovide et la légende de Philémon et Baucis qui, malgré leur pauvreté, accueillent sans hésiter Jupiter et Mercure déguisés en vagabonds afin d'éprouver le sens de l'hospitalité des habitants de Phrygie.

Le mot hospitalité rime en somme avec civilisation et humanité. Il convient cependant de le définir précisément pour ne pas le galvauder, le confondre avec d'autres, en faire un synonyme de "charité" ou en avoir une acception trop floue ou utopique ; il ne s'agit pas non plus de le brandir pour jouer les belles âmes ou faire vibrer les bons sentiments. De tous temps, la notion est à envisager sous des aspects complexes, voire contradictoires, et demande d'être analysée avec subtilité.

C'est pourquoi il faut saluer le remarquable travail entrepris par quelques chercheurs qui, dans les années 1990 et suivantes, ont remis au goût du jour cette notion un peu oubliée et surtout assez mal connue. Je veux citer René Schérer1 bien sûr, Anne Gotman, qui a conduit un séminaire rassemblant des données précieuses2, et Alain Montandon, avec son dictionnaire raisonné3, indispensable pour approcher la densité et la richesse de la notion.

Le geste de l'hospitalité relève d'abord d'une géographie de l'entre-deux, d'un seuil à franchir entre ceux qui sont dedans, chez eux, et ceux qui sont dehors et qui veulent entrer. Les conditions à remplir par les protagonistes sont fixées par des codes, des règles strictes : règles de durée - l'hôte n'est pas là pour toujours -, limitations de l'usage de la demeure, règles de courtoisie, règles de distances mutuelles à respecter.

Et puis, n'est pas reçu qui veut ! On distingue ceux qui sont d'office les bienvenus, ceux qui ont de "bonnes" raisons de voyager, d'avoir quitté leur domicile : l'ambassadeur, le pèlerin que l'on reçoit sans conditions. Le pauvre bougre ou l'errant ne reçoivent certes pas le même accueil. Ils font craindre plutôt le désordre social, voire ne sont pas reçus du tout. Car l'exercice de l'hospitalité révèle que l'autre peut être une menace qu'il s'agit de conjurer. Derrida parle d'"hostipitalité" pour mettre en évidence à la fois le caractère irréductiblement éthique de l'hospitalité absolue, comme l'impossibilité de l'illimitation en la matière4.

Il est à noter à cet égard que l'école, en France, est un lieu à part, un espace préservé, quasi sacré, d'hospitalité indiscutée. Les enfants y sont acceptés, accueillis sans conditions, sans papiers, ce dont nous pouvons nous honorer bien sûr, comme de la mobilisation du Réseau éducation sans frontières (RESF) quand une menace surgit. Reste que leurs parents, leurs familles sont souvent, bien que résidant parfois depuis longtemps en France, dans des situations trop précaires, clandestins au long cours tenus à l'écart de la citoyenneté.

Dans un contexte d'accroissement des tensions xénophobes et racistes, l'intégration des élèves nouvellement arrivés engage donc doublement les enseignants. Il leur faut savoir accueillir au sein de l'espace scolaire, dans une posture d'écoute bienveillante et ouverte, des enfants qui se sentent souvent déchirés entre deux mondes, deux pays, deux langues, et qu'il convient d'abord de rassurer si l'on veut qu'ils apprennent sereinement ; ensuite, en respectant les exigences du système scolaire français, ils doivent maîtriser un savoir-faire complexe pour organiser au mieux les divers dispositifs d'accueil - dispositifs didactiques (FLE-FLS) et classes d'intégration. Se pose également la question de la complémentarité avec la vie extra scolaire des enfants ou adolescents migrants, pour qu'ils poursuivent l'apprentissage de la langue française de scolarisation et qu'ils s'intègrent ainsi le plus rapidement possible, car la période d'accueil est généralement limitée à un an. Souvent cependant, un an ne suffit pas. L'accueil doit donc durer, d'où l'impérative nécessité d'une continuité éducative sans faille.

Parcourir l'histoire de la notion d'hospitalité conduit à réfléchir sur notre époque, notre pays où, comme partout en Europe et dans le monde, les lois de l'hospitalité se durcissent. Le droit de cité, celui de résider, de circuler, d'être considéré comme un citoyen à part entière est un sujet de débats, de réglementations renforcées et d'instrumentalisation politique. Entre le mythe d'un accueil d'une générosité absolue d'ailleurs impossible et la réalité de la vie quotidienne, entre les protestations de ceux qui s'indignent du sort réservé aux réfugiés et les fermetures matérielles et mentales des espaces d'accueil, s'interposent des contraintes bien réelles qui pèsent sur nos sociétés contemporaines ; des sociétés où l'on perd du coup souvent le sens de l'autre, où l'immigré se choisit ou se renvoie, où prévaut la logique de l'entre soi mais où, paradoxalement, l'on célèbre la valeur des migrations passées. Rejeter les gens "d'ailleurs" aux portes introuvables d'une Europe aux contours toujours en devenir nous ferait pencher sur le versant négatif de l'existence. Gageons que nous saurons résister aux tentations excluantes pour faire sa juste part à ce "droit cosmopolite", à cette obligation morale qu'est l'hospitalité.


(1) Zeus hospitalier : éloge de l'hospitalité, Paris, Armand Colin, 1993.

(2) Lire notamment, sous la direction d'Anne Gotman, Le Sens de l'hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l'accueil de l'autre, Paris, PUF, 2001.

(3) Le Livre de l'hospitalité. Accueil de l'étranger dans l'histoire et les cultures, Paris, Bayard, 2004.

(4) Voir l'article de Ginette Michaud, ibidem.

Diversité, n°153, page 3 (06/2008)

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